Éditer, rééditer, réitérer

Voilà un petit livre qui tombe à pic. Il fait suite à nombre d’écrits sur la dérive de l’édition, du fameux L’édition sans éditeurs d’André Schiffrin à La trahison des éditeurs de Thierry Discepolo – sans compter d’autres encore qu’on retrouvera dans la bibliographie fort complète du livre de Frantz Olivié, simplement intitulé Édition. C’est à se demander si, dans la bourrasque qui secoue actuellement le monde éditorial, ces livres avaient été lus…

Frantz Olivié | Édition. Anamosa, coll. « Le mot est faible », 118 p., 9 €

L’édition va mal. Ça vous étonne ? Depuis combien de temps en avons-nous été avertis par les risques que fait courir la concentration? Il y a quelques mois, la campagne « Désarmer Bolloré » n’avait guère rencontré d’échos auprès de ces auteurs qui auraient pu, s’ils avaient anticipé le presque certain, éviter de se retrouver serrés les uns contre les autres dans une cuisine, pas forcément entre bons amis, pour défendre un éditeur limogé comme un livreur d’Amazon.  

Mais ce n’est pas de cela qu’il va être ici question car, de la bourrasque actuelle, Frantz Olivié ne parle pas. C’est à peine s’il l’a évoquée lorsqu’il a présenté son livre dans l’espace librairie de la maison d’édition « de critique sociale » Libertalia (qui fait un travail impeccable et imprime ses livres en France) le 5 mai dernier, à la maison des Métallos, à Paris. La « grande » édition qu’il appelle, un sourire au coin des lèvres, l’édition « servile » (on ajoutera « ou en passe de l’être ») ne l’intéresse guère. Son livre, Édition, paraît dans l’élégante collection intitulée « Le mot est faible », déjà riche de 33 titres, publiée par Anamosa. Le 5 mai, Frantz Olivié, éditeur lui-même (notamment du célèbre Tirant le Blanc de 1497 !) était donc là pour rappeler que l’édition indépendante existe en dehors de toute domination et qu’il s’agit d’une édition de création « qui rame à contre-courant des injonctions du monde du livre ». Inutile de dire que la tâche est rude et qu’il faut avoir l’amour du livre et le goût de la lecture chevillés au corps pour résister. 

Tout d’abord, qu’on se le dise, le livre n’est pas mort. Il continue à exister au point que sa surproduction (« mortifère ») a triplé en trente ans, avec pour résultat l’effarant gaspillage de 30 000 tonnes pilonnées chaque année dont Frantz Olivié explique le processus, lié à sa marchandisation. Le livre, objet de consommation, se bat pour sa visibilité au détriment des autres, il n’y a qu’à voir la bataille pour sa mise en place dans les librairies. « Envahir l’espace, monopoliser le regard. » (Comme les maisons d’édition, ces dernières peuvent être indépendantes ou « assujetties », ainsi les fameux magasins Relay des gares et aéroports.) Raison pour laquelle, au demeurant, les patrons de l’édition « servile » sortent des écoles de commerce où les chiffres remplacent les livres.

Papeterie Moulin Richard de Bas © CC BY-SA 4.0/Pechristener/WikiCommons

Les librairies, il faut le savoir, sont plus importantes que les médias, même si les attachées de presse (ce sont des femmes presque exclusivement et on ne se demande pas pourquoi) ont pour tâche de les solliciter parfois outrancièrement (ce que vient de me confier l’une d’elles, sommée de le faire et qui n’en peut plus : la brutalisation peut se trouver dans les couloirs feutrés, comme on dit, de l’édition). On retiendra dans ce livre l’attention portée à la librairie, ce qui n’est pas fréquent. De toute façon la « trombe » des nouveautés n’autorise plus guère à prendre le temps de lire avant d’écrire une critique. Passent en priorité à la trappe les écrits des sciences humaines, trop exigeants pour être lus à l’allure où ils sont produits (70 000 par an, par exemple, à La Découverte qui les publie à la pelle) et « parfois confondus avec le développement personnel ou rassemblés sous l’étiquette incertaine de savoirs ».

D’ailleurs, on apprend dans le livre de Frantz Olivié que c’est le bouche-à-oreille qui ferait vendre. Tant mieux, cela vient au moins de gens qui ont lu autre chose que la quatrième de couverture. Mais il s’agit de se dépêcher : en moyenne, un livre a deux mois d’existence sur les tables des libraires. Exit et pilon par la suite, place à la nouveauté. Il y serait resté six mois environ il y a vingt ans, selon l’auteur : « Dès leur fabrication, les ouvrages sont susceptibles d’y passer [au pilon] ». Voilà qui est encourageant.

Surproduction et conformisme seraient les deux traits saillants de l’édition, avec bien entendu « l’argent comme dernier mot » et le nerf de la guerre, la bataille pour la diffusion-distribution. Et d’évoquer ici la fameuse « mécanique de la péréquation […] selon laquelle un livre sur sept ou un sur dix serait rentable et permettrait de financer tous les autres. Au nom de quoi on s’emploie massivement “à voler au secours du succès” (retenez l’expression) dès qu’il se profile, à surenchérir ou exploiter jusqu’à l’os un ouvrage remarqué, dans un effet cumulatif toujours plus puissant qui a conduit de nos jours à ces écarts cosmiques entre les très grosses ventes et les petites ».

Pour sortir du marasme, Olivié va désormais vanter cet objet livre qu’il aime tant, au point d’en éditer. Un sacerdoce ou presque et, heureusement, partagé par d’autres. Il parle de ces petits éditeurs qui déterrent les talents que les gros éditeurs feront plus tard fructifier. Me revient en mémoire le fatalisme de Maurice Nadeau parlant de Houellebecq dont il avait pris le risque de publier le premier livre, Extension du domaine de la lutte. L’auteur était passé illico chez un plus « grand ». Nadeau, qui avait notamment détecté l’histoire du fameux consul alcoolique (Au-dessus du volcan, de Malcolm Lowry), ne publiait, comme souvent Anacharsis, Anamosa, Agone, Libertalia, la liste peut être plus longue, que des titres non pensés pour la rotation rapide et le retour sur investissement à bref délai, ce qu’on appellera des « ouvrages de fond ». « Un ouvrage conçu pour le temps long s’inscrit contre l’instantané, contre l’immédiat, contre le jetable, c’est-à-dire à rebours des logiques lourdes de l’édition contemporaine. Le dur désir de durer commence alors dès le moment confus du choix éditorial. »

Contribuez à l’indépendance de notre espace critique

On arrive à la partie de l’ouvrage à mettre entre les mains des éditeurs (des gros comme des petits, car même chez les gros il existe des personnes qui aiment lire et le livre), celle qui concerne la question du choix. Frantz Olivié revient sur son expérience personnelle. Sa maison d’édition, Anacharsis, sort environ quinze livres par an sur les 300 manuscrits ou projets reçus annuellement. Il avoue que ses compétences en marketing sont quasiment nulles. On se doute qu’il n’a pas fait HEC. Chaque choix repose sur un pari, celui que le livre rencontrera son public. Évaluer un manuscrit est un acte complexe, politique. Le publier repose sur un contrat moral avec son auteur : s’engager à le défendre.

Il faut faire ici l’éloge du monde précaire des petits éditeurs, où « les salaires sont légendairement bas, les heures de travail jamais comptées, les convictions radicales ». Le livre est une marchandise, mais il n’est pas que ça. C’est là cependant qu’on en arrive aux limites des capacités de la petite édition indépendante : pour ce qui est de l’exigence d’adapter sa production à la possibilité de défendre chaque titre, en respectant le fameux contrat moral avec l’auteur, elle peut difficilement concurrencer la grande – sans compter que la législation de 2025 a mis fin aux avantages postaux jusque-là attribués aux livres.

Et pour finir, soyons équitable : quand on peut être publié par une maison d’édition qui, quoique mercantile et servile, prend au sérieux votre modeste contribution, une maison qui dispose d’une véritable distribution et même de vrais éditeurs qui vous relisent, aidés par des correcteurs, d’attachés de presse qui organisent des présentations de livres et que les livres sont délivrés à temps dans la librairie où ils sont présentés, alors, même si on préfère la maison indépendante qui ne confond pas marketing et édition, on peut hésiter… (D’autant que « petite et indépendante » ne veut pas dire « vertueuse ».) 

Mais qui sait, la prise de conscience des rebelles tardifs mentionnée au début de cet article permettra peut-être à l’édition indépendante de se redéployer… Hélas, pour des raisons peu avouables, on n’en croit rien.

Retrouvez tous nos articles sur le milieu de l’édition