Valse des concentrations dans l’édition

L’affaire Bolloré illustre les dangers de la concentration dans l’édition comme dans d’autres industries culturelles, le cinéma notamment. La dernière décennie a été marquée par une nouvelle phase de ce processus qui a atteint un degré critique en France, après la Grande-Bretagne, les États-Unis, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne. La valse méandreuse des reconfigurations successives du paysage éditorial connaît une vertigineuse accélération et une inflexion idéologique sans précédent.


Si l’on peut faire remonter les premières concentrations dans l’édition en France au milieu du XIXe siècle qui voit Hachette, « la pieuvre verte », établir son empire à partir de l’édition scolaire, comme l’a bien montré Jean-Yves Mollier1, ce n’est qu’à partir des années 1950 que le capitalisme industriel qui prévalait dans ce secteur commence à basculer progressivement vers l’actionnariat, à mesure des rachats successifs de maisons traditionnelles et de la formation d’un deuxième groupe, les Presses de la Cité, qui s’implante d’abord dans le domaine du polar et du roman d’espionnage, puis de la science-fiction. Ce mouvement, qui s’accompagne d’une transnationalisation de ces groupes, s’est accéléré à partir des années 1980, et plus encore dans les deux dernières décennies, suivant des évolutions à l’étranger.

Ainsi, face aux géants Pearson (propriétaire de Penguin), Random House, puis HarperCollins (né d’une fusion opérée par le groupe News Corporation de Robert Murdoch en 1989), présents dans de nombreux pays, les deux plus grands groupes allemands, Bertelsmann et Holtzbrinck, conquièrent le marché anglophone. L’entreprise familiale Holtzbrinck, déjà propriétaire des prestigieuses maisons allemandes Rowohlt et Fischer depuis les années 1960, commence à racheter des entreprises états-uniennes en 1985, avec ce qui devient The Henry Holt Book Company, puis en 1994 Farrar, Straus & Giroux, autre éditeur littéraire réputé, avant d’investir en Grande-Bretagne avec l’acquisition de Macmillan. Holtzbrinck investit aussi dans l’édition scientifique, jusqu’à la fusion partielle avec le groupe Springer Science. Si l’internationalisation de Bertelsmann a débuté dès les années 1960, la maison est restée entre les mains de la famille jusqu’en 1980. Alors qu’il s’étendait vers l’Est après la chute du mur de Berlin, le rachat du groupe Random House en 1998 propulse Bertelsmann en tête des groupes anglophones, position qui s’est renforcée en 2017 avec l’augmentation de ses parts de 53 % à 75 % au sein de la fusion Penguin Random House. C’est aussi en 1980 que l’éditeur espagnol Planeta a commencé à acquérir d’autres maisons. Le groupe qu’il forme rachètera en 2008 Editis, deuxième groupe d’édition français après Hachette, dans une période marquée par de grands mouvements de fusions et acquisitions.

Formé en 2004 de 60 % des actifs de Vivendi Universal Publishing (scindé lors de la vente de 2002 à Lagardère suite à la démission forcée de Jean-Marie Messier après la révélation de l’ampleur des dettes de son groupe), Editis, qui réunit une cinquantaine de maisons d’édition (dont Julliard, Laffont, Plon, La Découverte et Nathan) avec les Presses de la Cité, avait été repris par la société Wendel Investissement du baron Seillère. En cette même année 2004, le groupe La Martinière, qui avait grandi en acquérant en 1997 la maison de livres d’art Abrams, rachetait Le Seuil, devenant ainsi le troisième groupe français après Hachette et Editis, et devant Gallimard. Cette troisième position lui est raflée en 2012 par Madrigall, le groupe constitué par Gallimard, lorsqu’il reprend la maison historique Flammarion au groupe italien Rizzoli qui l’avait acquise en 2000. Actionnaire majoritaire de P.O.L depuis 2003, Gallimard a plus récemment investi dans d’autres petites maisons réputées pour leur catalogue littéraire exigeant : les éditions de Minuit en 2021 et Christian Bourgois en 2024, dans le respect de leur autonomie et de leur identité, selon un modèle fédéral qui assure une diversité éditoriale et laisse de la place pour des œuvres littéraires plus expérimentales, au sein d’un paysage éditorial où ces petites entreprises ont de plus en plus de mal à survivre.

Bibliothèque modèle de Perrache. Messageries Hachette (XXᵉ s.) © CC0/Bibliothèque municipale de Lyon

Entre-temps, en 2017, La Martinière est repris à son tour par le très conservateur groupe franco-belge Média-Participations, qui se hisse à la troisième position, devant Madrigall (il est le premier dans le domaine de la BD au niveau européen). Ce rachat a fait craindre une réorientation idéologique du Seuil, crainte dissipée par la nomination à sa tête de l’éditeur Hugues Jallon, qui n’a jamais caché ses engagements bien à gauche, à la place d’Olivier Bétourné, acteur historique de la maison. Le licenciement de Jallon en 2024 a ravivé ces appréhensions, sans qu’elles se soient matérialisées à ce jour. La restructuration du groupe séparant la marque Points (livres de poche) de sa maison mère Le Seuil fragilise cependant cette dernière financièrement.

Le rachat en 2018 de 100 % des parts d’Editis à Planeta par Vivendi, désormais contrôlé par Vincent Bolloré, lequel ne fait pas mystère de sa volonté de mettre ses médias au service de son idéologie réactionnaire, à commencer par CNews, éveilla également les inquiétudes. Mais Bolloré avait des objectifs plus ambitieux. Dès 2020, il lançait une OPA sur le groupe Lagardère, propriétaire d’Hachette. La Commission européenne a posé comme condition qu’il renonce à Editis. Le deuxième groupe d’édition français a ainsi été racheté par le milliardaire tchèque Daniel Křetínský avec sa société Czech Media invest (CMI), empire médiatique qui détient aussi 25 % de parts dans la Fnac (la Commission européenne a toutefois jugé que cela ne ferait pas obstacle à la concurrence sur le marché du livre), et est depuis dirigé par Denis Olivennes. Pour Bolloré, l’affaire n’est cependant pas terminée : une enquête est en cours au sujet d’une éventuelle prise de contrôle anticipée de Lagardère par Vivendi, pour laquelle la Commission européenne a réuni des documents.

Contribuez à l’indépendance de notre espace critique

L’Union européenne protège en effet le droit à la concurrence en limitant les concentrations qui conduiraient à une situation de monopole. Cette politique ne suffit pas, cependant, à contenir les risques de la concentration même non monopolistique dans les industries culturelles, où, comme l’atteste l’exemple de Bolloré, elle peut se mettre au service d’une entreprise idéologique. Que Bolloré préfère Hachette, premier groupe français et troisième groupe mondial, à Editis n’a rien pour étonner. Avec Hachette, il détient un puissant instrument de diffusion de sa propagande, car ce groupe possède 66 % du réseau des Relay en gare. Il s’agit donc d’une intégration verticale, de la production aux points de vente en passant par la distribution, et il faut y ajouter les médias Canal+, Europe1, CNews, Paris-Match, Le Journal du Dimanche

Que Bolloré s’en serve comme d’une arme idéologique ne fait pas de doute : il suffit de regarder les présentoirs des Relay où s’alignent désormais des titres de figures de droite dure et d’extrême droite, Jordan Bardella, Éric Zemmour, Philippe de Villiers. Ces livres sont envoyés en masse aux points de vente par la filiale d’édition de Lagardère. L’autobiographie de Bardella, publiée par Fayard, a bénéficié d’une mise en place de 150 000 exemplaires, un chiffre sans précédent – réitéré à présent avec le lancement du livre de Boualem Sansal, La Légende, sorti en juin 2026 chez Grasset. Maison autrefois réputée pour sa production de qualité en sciences humaines, les éditions Fayard alignent désormais les titres de personnalités allant de la droite la plus conservatrice à la plus extrême, Bardella, Zemmour, de Villiers, Nicolas Dupont-Aignan, Marion Maréchal, auprès de l’idéologue Alain de Benoist et de la journaliste pro-poutinienne Xenia Fedorova, invisibilisant le fonds sans accepter de restituer leurs droits aux auteurs qui refusent de servir de caution à ce détournement de capital symbolique et qui se sont constitués en collectif avant même les auteurs Grasset (nous sommes désormais 94).

Les entreprises d’édition historiques ont été fondées et gérées par des gens de métier, éditeurs, libraires, patrons de presse, en concertation avec les éditeurs et éditrices chargées du suivi des auteurs, les autres personnels (fabrication, marketing, presse) ainsi que, souvent, avec leurs auteurs et autrices, consultées sous des formes plus ou moins formalisées (en tant que membres du comité, lecteurices, « scouts », etc.).

Sans idéaliser ces relations complexes fondées sur la confiance mais traversées par des incertitudes et des tensions, elles consistaient en un équilibre entre enjeux intellectuels et économiques. Avec le capitalisme financier, qui donne un poids significatif aux actionnaires, ces derniers ont pris le dessus comme le signalait déjà André Schiffrin dans L’édition sans éditeurs (1999) à partir de l’exemple états-unien.

Si les actionnaires adoptent souvent une attitude de non-ingérence tant que les objectifs financiers sont atteints (mais ceux-ci peuvent être démesurés), il peut en aller autrement. Dans Le contrôle de la parole (2005), qui observait les concentrations du début des années 2000 dans l’édition française, Schiffrin s’inquiétait des formes de censure et d’autocensure dans la presse et l’édition que ces concentrations étaient susceptibles de produire. Les craintes d’ingérence des actionnaires pour des raisons idéologiques se sont concrétisées avec le départ forcé de Sophie de Closets de Fayard en mars 2022, puis le licenciement d’Olivier Nora, patron de Grasset, en mars 2026. La première a été contrainte de s’en aller après une enquête du Monde révélant les pressions dont elle a fait l’objet par Nicolas Sarkozy lui-même, membre du conseil d’administration de Lagardère, à la suite de la publication des livres de Gérard Davet et Fabrice Lhomme, La haine. Les années Sarko en 2019 et Apocalypse. Les années Fillon en 2020. L’enquête européenne dira si le groupe était déjà contrôlé de fait par Bolloré à la date de son départ… Le PDG de Grasset a, lui, été remercié après avoir refusé de publier un livre de l’écrivain catholique réactionnaire Nicolas Diat, auteur Fayard.

Le licenciement brutal est une pratique habituelle de ces grands groupes où les êtres humains sont traités comme des pions. Aux États-Unis, où les lois du travail ont été dévoyées au profit du patronat, il se fait du jour au lendemain. Mais il se pratiquait rarement – du moins avant l’ère Trump – pour des raisons idéologiques, même si le magnat de la presse Rupert Murdoch (fondateur de Fox News) donnait l’exemple d’une orientation ultra-conservatrice au sein de son groupe de presse. Or ce ne sont pas des considérations financières qui ont dicté ces décisions car Fayard était largement bénéficiaire sous Sophie de Closets, très appréciée de ses auteurs et autrices, et Olivier Nora avait toute la confiance d’écrivaines et écrivains de renom qu’il savait mettre en valeur, comme il savait, mieux que quiconque, lancer des débutants ou rentabiliser son fonds.

Que le projet de Bolloré soit plus idéologique qu’économique, sa stratégie le prouve : il a imposé au groupe de presse Prisma, pourtant bénéficiaire de 6 millions d’euros en 2025, un plan de restructuration drastique (autour de 40 % de licenciements), mais pas au Journal du Dimanche, déficitaire de 7 millions, car ce dernier est devenu le fer de lance de sa ligne idéologique sous la houlette de Geoffroy Lejeune, ancien directeur (de 2016 à 2023) du magazine Valeurs actuelles, dont il avait radicalisé l’orientation d’extrême droite (cette nomination avait entraîné une grève historique de quarante jours suivie du départ de la plupart des journalistes de la rédaction, qui ont invoqué la clause de conscience). Poursuivi pour injure raciste par la députée Danielle Obono en tant que directeur de la rédaction de Valeurs actuelles, Lejeune avait été condamné en première instance, mais relaxé en 2022 au nom de la responsabilité en cascade, tandis que le directeur du magazine, Erik Monjalous, et l’auteur de la « fiction » raciste « Obono, l’Africaine », Laurent Julien, ont été condamnés. Il était pourtant bien responsable de la série estivale des fictions politiques2. Il faut préciser que, s’il avait été condamné, il n’aurait pu prendre la direction du JDD.

Bolloré n’est pas le premier patron à promouvoir une vision du monde ultra-conservatrice : le très catholique Rémy Montagne l’a précédé, et son fils, Vincent Montagne, à la tête de Media-Participations, n’est pas loin de son père ; tout comme le très conservateur Silvio Berlusconi qui, après avoir accaparé le premier groupe italien, Mondadari, de façon illégale (en soudoyant le juge au début des années 1990), le fusionnait en 2015 avec RCS Mediagroup (Rizzoli), créant un géant sans équivalent en Europe avec 40 % du marché national. L’édition, comme la presse, a toujours été une arme dans la bataille des idées. Mais un tel exemple de concentration et de détournement de capital symbolique au service d’un projet idéologique « civilisationnel » est sans précédent dans notre pays. Comme le concluait Jean-Yves Mollier : « Jamais la France n’avait en effet connu une telle concentration de moyens d’information et de communication entre des mains susceptibles de les utiliser pour faire triompher leur idéologie »3.


1 Jean-Yves Mollier, Brève histoire de la concentration dans le monde du livre, édition actualisée, Libertalia, 2024.

2 Sur cette affaire, voir Anna Arzoumanov, Amina Damerdji et Gisèle Sapiro, « Analyses littéraires et sociologiques de l’injure raciste : retour sur l’affaire Obono/Valeurs actuelles » in Dominique Lagorgette et Denis Ramond (dir.), Lutter contre les stéréotypes, PUF, 2023.

3 J.-Y. Mollier, op. cit., p. 167.

Retrouvez tous les articles du Hors-série