Après Montevideo, Enrique Vila-Matas approfondit encore avec Un canon de chambre noire l’exercice de sa qualité première : la superficialité. Une superficialité qui, comme le disait Italo Calvino, est une vertu, car elle fait voir, à la surface miroitante de la littérature, la profondeur obscure d’une vie.
À la question « qu’est-ce que cela vous fait de vieillir ? » posée par une étudiante américaine, Christian Boltanski avait un jour répondu : « Vous savez : Giacometti, en vieillissant, ressemblait de plus en plus à un Giacometti ; et Francis Bacon, en vieillissant, ressemblait de plus en plus à un Francis Bacon ; quant à moi, en vieillissant, je ressemble de plus en plus à une boîte en fer blanc ». De celles qui conservent les maigres secrets des familles disparues. À quoi ressemble Vila-Matas en vieillissant ? Peut-être à un « fantôme », un fantôme de bibliothèque pré-numérique : comme glissé entre deux livres, pour signaler l’emprunt du livre absent.
« Je préfère citer tous ceux qui disent ce que j’aurais écrit s’ils ne l’avaient pas écrit avant moi », commence par confier le narrateur du Canon de chambre noire, Vidal, ancien assistant du grand Altobelli (mixte de divers écrivains dont Tabucchi et Vila-Matas lui-même), dont il a hérité la bibliothèque. Il a également hérité de la tâche de constituer un canon secret, un canon de 71 livres choisis dans la chambre noire de cette bibliothèque, à l’aveugle, et dont il lui revient de choisir (cette fois à la lumière) au moins un fragment.
Le livre que nous lisons est donc d’abord le fruit de cette entreprise aux allures de bibliomancie, où la collection des citations, passées de l’obscurité à la lumière, forme une interprétation de sa vie même (« Mine de rien, le Canon est en train de modeler la trame de ma vie »). Ainsi, par exemple, du fragment-clé de Lope de Vega, lui-même tiré de la lecture du Magicien de Vienne de Sergio Pitol, l’un des élus du Canon : « – Comment composes-tu ? En lisant / Et ce que je lis, en l’imitant / Et ce que j’imite, en l’écrivant / Et ce que j’écris, en l’effaçant / Et dans ce qui est effacé, en choisissant. »
C’est aussi la confession dédoublée d’un auteur et de son « squatteur » : un narrateur qui pourrait bien n’être en réalité qu’un de ces étranges androïdes, les Denver-7, aux souvenirs empruntés, et capables au fil du temps d’une empathie quasi humaine. Comme une doublure archaïque préfigurant la sélection bibliographique sous IA.

Qui l’emporte ici, de l’Auctor en surplomb (mais fatigué) ou de « la voix du squatteur », « combative, injurieuse, maléfique, intrusive » ? L’auteur peut-il encore rivaliser avec son Golem du sous-sol aux allures kafkaïennes : ce « locataire noir » (Alberto Savinio) capable de passer par un « trou de ver » du temps comme par une galerie de taupe ?
On nous pardonnera de laisser dans l’ombre les péripéties de cette joute oratoire, menée au fil d’un entretien avec Violet, la « fiancée éternelle » d’Altobelli, et avec Chus, l’amie artiste (« – La vie est beaucoup plus facile que tu ne le crois. Alors détends-toi. – C’est un bon conseil, mais je ne vais pas le suivre »). Et ce, dans l’attente du retour de la fille prodigue, Ryo – cette fille idéale mais dont la mère (qui n’était pas un Denver) s’est suicidée.
Le tour dilatoire et ironique de l’intrigue et de son suspense ontologique et métaleptique sert surtout de prétexte et de contrepoint à la formidable élaboration de ce Canon « intempestif », « déplacé », mais dont le narrateur (ou plutôt l’auteur) précise, en dérivant du côté du Paseo de San Juan de son enfance, qu’il lui sert à vivre.
On y trouve non seulement quelques-unes des grandes références de Vila-Matas (outre Kafka et son cheval sans rênes ni éperons ni tête, ou Beckett et son usage des « pauses » : Joseph Roth, Melville, Walser, Zweig, Gadda, sans oublier le grand Juan Benet, ici cité pour sa nouvelle « Catalyse ») ; mais aussi et surtout on y entend des fragments de quelques futurs classiques du contemporain, ces « bombes à retardement » dont parlait autrefois Bolaño : David Markson (La maîtresse de Wittgenstein), Gonçalo Tavares (Biblioteca), Valeria Luiselli (Faux papiers), Sergio Chejfec (Mes deux mondes), Anne Carson (Float)… Pause.
Que devient la littérature quand on pressent qu’« un livre est une tentative de réduire une bibliothèque, de rendre inutiles tous les livres qu’on a lus pour les utiliser », et qu’ainsi, paradoxalement, « la raison pour laquelle nous écrivons, c’est qu’il y a trop de livres » (Xavier Nueno, L’art de bien savoir) ? Elle devient la forme de vie de Vila-Matas : celle d’un disciple de K (« Écrire est un rêve très profond. Comme la mort ») pour qui « seul est lisible le livre de l’incertitude ». Une littérature pour « lecteurs actifs », squatteurs des bibliothèques fantômes.
On laissera alors le dernier mot à Camila Cañeque (tragiquement disparue d’une mort subite dans son sommeil), dont La última frase (La dernière phrase), l’un des livres du Canon de chambre noire, agence brillamment 452 explicits de la littérature, pour s’achever, comme le Quichotte, par ce simple : « Vale ».
