En Ukraine, la poésie continue

Ukraine

On ne soupçonnait pas la poésie d’être la mieux placée pour exprimer la complexité d’un conflit. Pourtant, une jeune poétesse ukrainienne, Ella Yevtouchenko, et un éditeur-poète chevronné, Bruno Doucey, ont décidé d’unir dans l’urgence leurs compétences pour ouvrir une sorte de front poétique sur l’État agressé. Actualité, urgence : deux termes peu compatibles avec l’élan poétique et qui les poussent pourtant à un petit miracle.


Bruno Doucey et Ella Yevtouchenko (dir.), Ukraine. 24 poètes pour un pays. Recueil bilingue. Collages digitaux d’Ilona Silvachi. Bruno Doucey, 256 p., 20 €


Étonnés eux-mêmes de la prouesse, les deux comploteurs s’interrogent en guise d’introduction. Le projet a pris corps dans les premiers jours de la guerre et le caractère décalé de l’entreprise leur saute aux yeux : au moment où des couloirs humanitaires parviennent si difficilement à s’établir, il semble étrange d’envisager une sorte de « couloir » pour la poésie. Le recueil prend forme pourtant, en dépit de l’instabilité des connexions, des alertes aériennes et des moments de désespoir. Bruno Doucey prévient d’emblée que la poésie n’arrêtera pas les missiles. Le poète Pavlo Korobtchouk semble répondre en écho : « comment troquer des mots contre des gens / pour qu’ils vivent à nouveau / et que nous cessions d’employer certains mots ».

Bruno Doucey et Ella Yevtouchenko (dir.), Ukraine. 24 poètes pour un pays

À Kharkov (2005) © Jean-Luc Bertini

Ainsi ont-ils réuni autour d’eux un bataillon de vingt-quatre poètes pour conjurer au moins le silence sinon la guerre. Le recueil s’ouvre sur une série de poèmes dus aux plus jeunes, ceux qui, dès novembre 2013, menèrent la révolution de la Dignité, décidés à chasser un président inféodé à Moscou. C’est cette génération qui dit maintenant l’horreur, en n’omettant ni les pillages, ni les viols, ni la cruauté de ces soldats « pour qui le meurtre est un divertissement », écrit Ludmyla Khersonsky. À leurs violences, elle répond par celle des mots : : « même les gens tués, même les pierres riaient au nez / de la deuxième armée du monde, celle des violeurs tarés […] non des soldats, comme les soldats de la paix, / mais des soudards, maraudeurs minables venus d’un pays / où l’absence de toilettes aura créé tant de traumas / et qui chez nous ont même goûté aux conserves pour chat ».

Au désarroi s’ajoute l’ironie pour un quotidien déjà délabré avant le conflit et que pointe le poème de Grygoriy Sementchouk « Silence.asphalte » : « j’ai visité des endroits en Ukraine / où il n’y a pas de guerre / mais où l’asphalte / est quand même en piteux état ». Après les benjamins, hommage est rendu aux contemporains les plus célèbres, comme Sergueï Jadan, Yuri Andrukhovych, ou Oksanna Zaboujko qui écrit : « Oh, ils ont été un peuple fort / Solovki, Magadan, Kolyma… / Mes ancêtres étaient un peuple / Un peuple / qui n’est plus là. » Des voix plus anciennes s’y mêlent, rappelant la longue histoire de persécutions qui ressurgissent. Sont ainsi présentés quelques poèmes de la « Renaissance fusillée », cette brillante génération des années 1920 dont les principaux représentants seront éliminés au cours des purges de la décennie suivante : « On ne faisait pas de prisonniers de guerre / On l’a collé contre un pilier… / Le sang a trempé et rougi la terre / On l’a fusillé », écrivait alors Yevhen Ploujnyk, condamné pour terrorisme nationaliste et mort aux îles Solovki en 1936.

Bruno Doucey et Ella Yevtouchenko (dir.), Ukraine. 24 poètes pour un pays

 

C’est dans cette continuité-là aussi que se situe la guerre actuelle. Le recueil en suit les différentes vagues : avant Maïdan, ceux qui ont vu l’Europe s’ériger devant eux comme un nouveau mur, les dissidents, et même les pionniers de la fin du XIXe siècle qui en appelaient à l’émancipation. Plonger dans ces poèmes, dus aux plus jeunes comme aux plus anciens, c’est se livrer en marche arrière aux différentes facettes des mêmes répressions. Quelques vers du poète Taras Chevtchenko sont ainsi rappelés, ceux de son « Testament » écrit en 1845 : « Brisez enfin, brisez vos chaînes, / La liberté, arrosez-la / Avec le sang de l’ennemi ».

L’ensemble, selon Ella Yevtouchenko et Bruno Doucey, ne se voulait pas trop larmoyant. Il l’est parfois. Et se rattrape en invectivant un monde qui « tourne comme un disque rayé / avec des sillons circulaires comblés de corps / et des trous d’obus sur lesquels trébuche l’aiguille de l’attention » (Bohdan-Oleh Horobtchouk). Un monde qui payerait encore sa dette au XXe siècle. Dans « L’Europe à l’arrière-plan », Halyna Krouk voit « le lointain soleil de l’Europe se coucher » et s’interroge : « je dois repenser l’histoire de la littérature / avant de l’enseigner aux étudiants / ceux qui survivront auront besoin d’un autre enseignement / ceux qui s’en sortiront auront besoin d’un autre monde / ce qui est à nous, qui nous le rendra ? ».

Il ne s’agit pas à proprement parler d’une anthologie, ni d’un hommage, sinon à la poésie et à la langue ukrainienne, puisque les auteurs de ce collectif ont eu l’audace d’une publication bilingue. Celle-ci souligne l’importance d’un autre front, linguistique, qui servit de prétexte à la Russie pour déclencher la guerre. Désormais, la langue ukrainienne est comme un bouclier. Le poète Boris Khersonsky s’écrie : « La langue russe, je vais la saper et la déshonorer / Messieurs les Odessites russophones, tremblez ! / Surtout ceux qui d’Odessa ont emprunté l’accent ! […] Le monde n’a jamais vu telle canaille, tel scélérat / Plus féroce que Choukhevytch et le fameux Bandera ». Qui pouvait penser que les brigades poétiques resteraient paisibles ?

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