Éditer et publier en Tunisie : entretien avec Walid Soliman

Écrivain, dramaturge, éditeur et traducteur, Walid Soliman était la personne rêvée pour faire un panorama du paysage littéraire et éditorial contemporain en Tunisie. Il témoigne ici de son expérience et des difficultés auxquelles se heurtent les maisons d’édition tunisiennes.

Dans quelles circonstances avez-vous fondé votre maison d’édition, Walidoff, à Tunis ? 

En 2006, j’ai fondé Walidoff International, une société de traduction et de services culturels basée à Tunis. En parallèle je publiais des textes et des traductions littéraires dans divers revues et magazines arabes. J’avais traduit vers l’arabe un roman de l’écrivain iranien francophone Freidoune Sahebjam, intitulé La femme lapidée. J’étais à la recherche d’un éditeur qui accepterait de publier ce livre risqué et dérangeant qui traite du sujet de la lapidation des femmes en Iran et de la souffrance de la femme orientale en général. Après plusieurs refus, le directeur d’une maison d’édition libanaise très connue m’a dit qu’il était prêt à publier ma traduction à condition que j’obtienne les droits d’auteur chez l’éditeur étranger qui a publié ce livre. À ce moment-là, je ne savais pas que le traducteur ne pouvait pas acquérir les droits d’un livre, et que seulement la maison d’édition pouvait le faire. C’était ma première leçon dans le monde de l’édition. En apprenant cette réalité, j’ai compris que je ne pourrais jamais publier ce que je voulais, au moment où je le voulais, sans fonder ma propre maison d’édition. La solution que j’ai trouvée était de créer un département dédié à l’édition au sein de ma société. En 2008, le premier livre publié par les éditions Walidoff fut mon recueil de nouvelles intitulé La dernière heure d’Einstein, suivi de plusieurs livres d’autres auteurs de Tunisie et d’ailleurs, et bien sûr de diverses traductions réalisées par moi-même ou par d’autres traducteurs. 

Quelles rencontres littéraires marquantes avez-vous faites grâce à cette aventure éditoriale ?

En créant ma propre structure d’édition, je suis devenu décideur, ce qui m’a permis de publier et de traduire les auteurs que j’aime et que je défends. Parmi eux, beaucoup sont traduits en arabe pour la première fois, tels que le romancier ukrainien Andrei Kourkov, ou bien pour la première fois de façon légale, comme Mario Vargas Llosa. Ce dernier m’avait fait l’honneur de préfacer la traduction arabe d’un recueil de ses essais que j’ai traduit et publié en 2009 sous le titre de Éros dans le roman. En ce qui concerne Andrei Kourkov, j’avais organisé tout un programme à l’occasion de la parution de la version arabe de son roman L’ami du défunt par ma maison d’édition. En 2012, je l’ai invité en Tunisie pour effectuer une tournée dans les librairies et rencontrer le public dans divers endroits, y compris la Bibliothèque nationale de Tunisie. Grâce à cette expérience inoubliable, j’ai pu rencontrer Kourkov et le connaitre de près. Cette rencontre s’est transformée par la suite en une belle amitié.

Comment définiriez-vous le paysage littéraire actuel en Tunisie ? 

Depuis une quinzaine d’année, la production littéraire tunisienne en langue arabe connait un grand dynamisme, notamment grâce à l’intérêt médiatique suscité par la révolution tunisienne. Car cet évènement a propulsé notre pays au-devant de la scène culturelle arabe, mettant notre littérature sous les projecteurs. Si des auteurs tunisiens étaient déjà consacrés et très connus, tels que Habib Selmi et Hassouna Mosbahi, c’est grâce aux grands prix littéraires arabes (Booker arabe, Katara…) que de nouvelles voix littéraires ont émergé. Ainsi, le roman L’Italien de Chokri Mabkhout s’est vu décerner en Tunisie le prix Comar d’or du roman en 2015, puis le Prix international du roman arabe (Booker) la même année. Cette consécration a ouvert la voix à d’autres œuvres, comme le roman Le désastre de la maison des notables (2020) d’Amira Ghenim, un vrai phénomène éditorial qui a raflé un grand nombre de prix littéraires dans le monde arabe et à l’échelle internationale, y compris le Prix de la littérature arabe décerné par la fondation Jean-Luc Lagardère et l’Institut du monde arabe en 2024. Ce roman a même paru au format poche en langue française dans la collection 10/18, une première pour la littérature tunisienne d’expression arabe. Un autre exemple est le roman Les carnets d’El-Razi d’Aymen Daboussi, un beau succès dans le monde arabe, publié par la suite en français aux éditions Philippe Rey. Cette belle effervescence touche à tous les genres littéraires et promet de beaux jours à la littérature tunisienne qui a atteint l’âge de la maturité.

Quels sont les problèmes historiques et contemporains rencontrés par les maisons d’édition tunisiennes ? 

L’un des plus grands problèmes demeure l’absence de structures professionnelles de distribution et de diffusion du livre. Quelques années après l’indépendance, le ministère de la Culture tunisien avait créé la Société tunisienne de diffusion qui assurait la diffusion et la distribution du livre efficacement, mais elle a fermé ses portes au début des années 1990. Cette fermeture a laissé un vide énorme qui n’a jamais été comblé. Certes, il y a quelques sociétés privées de diffusion mais leur activité se limite au marché local. Elles n’arrivent pas à s’imposer et à convaincre l’éditeur tunisien qui préfère distribuer ses livres par ses propres moyens. La cause principale de ce dysfonctionnement est le nombre limité de librairies en Tunisie qui entrave la circulation du livre.  

Walid Soliman © Olga Stetsenko
Walid Soliman © Olga Stetsenko

Comment voyez-vous l’opposition entre livres arabes et livres francophones, encore présente aujourd’hui en Tunisie ? 

Le marché du livre en Tunisie est divisé en deux : les lecteurs arabophones et les lecteurs francophones. À un certain moment, les proportions étaient égales, mais depuis quelques années le pourcentage de lecteurs francophones est en chute libre. Et pour cause, les jeunes générations se tournent de plus en plus vers l’anglais qui gagne du terrain dans les pays du Maghreb en général. La littérature arabophone et la francophone en Tunisie constituent deux mondes séparés qui ne communiquent presque pas. Et il y a très peu de traductions entre les deux langues.

En tant que traducteur du français vers l’arabe, trouvez-vous que la traduction joue un rôle important au sein des maisons d’édition tunisiennes ? 

Malgré une production littéraire de plus en plus importante, quantitativement et qualitativement, je crois qu’il y a encore beaucoup de travail à faire. Les maisons d’édition tunisiennes hésitent encore à publier des œuvres traduites, notamment à cause des coûts élevés de production et des ventes limitées. J’ai toujours appelé le ministère de la Culture à créer des fonds d’aide au profit de la traduction de la littérature et des sciences humaines et sociales. Or il semble que ce sujet ne soit pas encore prioritaire. Aussi suis-je convaincu que la création d’un Centre national du livre en Tunisie ne peut qu’être bénéfique pour le secteur du livre, lequel est confronté à des difficultés énormes comme le coût exorbitant du papier, le nombre limité de librairies et l’absence de diffuseurs et de distributeurs. Mais il faut dire que le nombre de livres traduits augmente chaque année, ce qui prouve que les éditeurs tunisiens sont de plus en plus conscients de l’importance de la traduction.

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À l’aune de votre expérience en France et dans d’autres pays, comment voyez-vous l’avenir de l’édition ? 

Malgré les crises qui se succèdent dans le secteur, je suis assez confiant dans la capacité du domaine du livre à se renouveler et à trouver des solutions. Avec l’apparition du livre électronique, beaucoup ont prédit la disparition des livres en papier, mais la réalité a prouvé le contraire. Maintenant, le vrai défi est lié au développement de l’intelligence artificielle. Il faut que la législation dans le secteur du livre prenne en compte ces développements.

Quel rôle peut encore jouer l’édition papier en Tunisie, compte tenu des développements technologiques et politiques actuels ?

L’édition papier a encore un grand rôle à jouer en Tunisie. Malgré les développements technologiques, le pourcentage de livres électroniques publiés reste très en dessous des attentes. À mon avis, cela va encore durer quelques années, faute d’une stratégie globale pour promouvoir le livre électronique. S’ajoute à cela le faible recours aux moyens de paiement électroniques en Tunisie.

En tant qu’écrivain, trouvez-vous qu’il soit difficile de publier, diffuser, faire traduire ses livres aujourd’hui pour un auteur tunisien ? Et si oui, pourquoi ?

Publier un livre est moins difficile qu’avant, notamment grâce à l’augmentation du nombre de maisons d’édition. En revanche, ce sont la diffusion et la traduction des livres qui posent le plus de problèmes. La plupart des maisons d’édition se chargent elles-mêmes de diffuser et de distribuer leurs ouvrages, ce qui se fait au détriment de leurs tâches éditoriales et constitue une perte de temps et d’énergie. Néanmoins, un phénomène nouveau et positif apparaît : la multiplication des clubs de lecture, qui fédèrent de nombreux jeunes et promettent d’élargir le lectorat, et par conséquent d’augmenter le nombre de livres vendus. En ce qui concerne la traduction d’œuvres littéraires tunisiennes dans d’autres langues, il y a de plus en plus d’intérêt porté à cette littérature, surtout après la révolution. Mais le soutien des instances publiques et l’élaboration d’une stratégie globale restent indispensables.

Vous êtes aussi dramaturge : pouvez-vous rapidement décrire les caractéristiques de la scène théâtrale aujourd’hui en Tunisie ?

On peut dire sans hésiter que le théâtre tunisien a atteint l’âge de maturité. La scène théâtrale en Tunisie aujourd’hui se caractérise par un grand dynamisme et beaucoup de diversité. Cela explique la bonne réputation dont jouit notre théâtre et le grand nombre de prix qu’il rafle, surtout à l’échelle arabe et africaine. Néanmoins, la rareté des auteurs professionnels qui se consacrent à l’écriture dramatique constitue un point faible qu’il faut corriger. Pour y remédier, des formations et des ateliers d’écriture sont nécessaires, ainsi que des stages à l’étranger.

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