La guerre, mode d’emploi philosophique

La guerre aurait-elle des vertus cachées ? Au fil du temps, elle dessine en tout cas une nouvelle génération d’auteurs ukrainiens qui, dans l’épreuve, trouvent les mots au moment où la situation laisse sans voix. Romanciers, conteurs, essayistes disent ce que vit ce pays, réajustent d’autres coordonnées, les précisent pour ceux qui, il y a peu encore, doutaient de ses contours. Il en va ainsi de Tetyana Ogarkova et Volodymyr Yermolenko, les auteurs de La vie à la lisière. Être ukrainien aujourd’hui.

Tetyana Ogarkova et Volodymyr Yermolenko | La vie à la lisière. Être ukrainien aujourd’hui. Trad. de l’ukrainien par Louise Henry. Gallimard, coll. « Témoins », 292 p., 22 €

Les auteurs ont l’habitude du travail à quatre mains qu’ils conjuguent depuis des années sous des formes diverses – presse, littérature, médias, conférences, traductions… – mus par ce souci essentiel, « ne pas perdre la bataille avec le silence », comme ils l’écrivent au bout de ce long pèlerinage au cœur de leur pays en guerre. Mais ce qu’ils ont tissé et qui paraît aujourd’hui en traduction, est d’une autre facture.

Avec La vie à la lisière, ils rassemblent différentes approches, les superposent, chemin faisant certes, mais dans un cheminement philosophique, ethnographique, culturel. Nourri de rencontres humaines, le « voyage » sert de support à leurs réflexions comme à voix haute, à ce qui les a forgés jusqu’aux temps présents pour faire tenir ensemble les bouts de ce qui est en cours de déchirure, de transformation, parfois d’anéantissement.

Yermolenko et Ogarkova sont des enfants de la grande culture européenne, qu’ils utilisent comme un miroir brandi sur les routes d’une Ukraine dévastée, mais debout. Ils tentent ainsi de retisser les liens entre les grands aînés de la culture mondiale et ceux souvent méconnus, mal connus, déformés, de la culture ukrainienne. Surgissent ainsi au fil des pages, mêlant les plus anciens aux plus contemporains, une multitude de personnages, philosophes, artistes ou écrivains, appartenant à des temps différents, mais susceptibles aujourd’hui d’offrir un autre sens à la guerre et d’entrer dans ces « correspondances ».

Le Moïse d’Ivan Franko peut résonner, notent-ils, avec le Roi Lear de Shakespeare, mais aussi avec le Saint-Antoine de Flaubert, L’homme qui court au-dessus du gouffre d’Ivan Bahriany prolongerait la pensée de Pascal tandis que Le Jardin de Gethsémani roman sur les camps soviétiques pourrait être comparé aux Origines du totalitarisme d’Hannah Arendt qui parut presque en même temps.

Chasiv Yar, Ukraine (2024) © CC BY 4.0/24th Mechanized Brigade/WikiCommons

Certains personnages reviennent, de façon quasi entêtante, dans le récit, comme Viktoria Amelina, jeune auteure fauchée lors d’un bombardement de l’été 2023 (Regarder les femmes regarder la guerre, journal interrompu, traduit de l’anglais par Leslie Talaga, Flammarion, 2025). Mais aussi, en dépit des chronologies, ceux de Taras Chevtchenko, de Les Oukrainka, de Mykhaïlo Drahomanov, de Vasyl Stus, ainsi que cette génération que l’on appelle presque étourdiment la Renaissance fusillée, exécutée ou déportée par le NKVD dans les années 30. Assisterait-on à une nouvelle Renaissance fusillée ? Vient les rejoindre le poète Volodymyr Vakoulenko, qui enterra son journal de l’occupation sous le cerisier du jardin paternel, trois jours avant d’être arrêté puis exécuté. Mais il est une kyrielle d’autres qui ne cessent de dire, comme Artem Chapeye dont fut traduit en français Les gens ordinaires ne portent pas de kalachnikov (traduit de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn, Bayard, 2026), ou Olexandre Mykhed, écrivain et militaire, qui chroniqua l’invasion dans Un nom de guerre pour Job : Mykhed est un « Job » de l’Ancien Testament, écrivent les auteurs, « il a perdu sa maison, ses amis, sa vie d’avant ; il est très biblique et sait de quoi il parle ».

Le voyage se fait aussi ethnographique, sondant les ponts, les rives, les cours d’eau, les barrages, la botanique même, comme si ces éléments luttaient également avec les occupants qui tentent de remodeler le paysage à leur main. Il est quelque chose de braudélien dans leur approche, palpant tour à tour, dans une marche lente, ces « lisières », frontières fluctuantes, que les envahisseurs tentent de dépasser. On perçoit le dessin de ces occupations au fur et à mesure de leurs avancées ou reculs, dévoilant leurs forfaits, comme ces maisons « les entrailles en l’air ».

Pourtant, contrairement aux apparences, « la lisière est l’endroit où tout commence, et non là où tout se termine ». C’est elle qui détermine l’ensemble des mouvements du pays, elle est le centre, même quand celui-ci « saigne », centre d’un changement majeur qui s’écrirait sous nos yeux.

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Ainsi devient palpable cet ouragan de l’histoire que les auteurs attrapent à ras de terre. Ils saisissent sur le terrain cette accélération du temps, « Nous sommes au volant de l’histoire », s’écrient-ils à un moment avant de citer l’artiste de Kyiv, Olena Pavlova :

« Et chaque matin, les actualités donnent l’impression de feuilleter un manuel d’histoire,

Et chaque semaine, ton pays a des frontières différentes »

Le ton devient plus grave et plus politique, pour trouver les mots qui permettraient de qualifier la Russie, cet « empire qui s’est dissimulé sous le masque d’une nation ». Et qui sont-ils ces citoyens, « petites poupées de bois contrôlées à distance », qui ont perdu la faculté d’être responsables et pensent : « je peux tuer en considérant que « ce n’est pas moi ». Ainsi la Russie tue, tout en répétant : « on nous a entraînés dans cette guerre ».

« Quand on transfère sa conscience sur un disque dur externe, on se retrouve par-delà le bien et le mal. On ne se sent plus responsable de ses actes. […] Et là où l’on est bourreau, on se pense victime. On met Satan au ciel. »

Et lorsque la guerre parvient à une sorte d’apothéose dans l’horreur surgissent les mots de T. Chevtchenko : le niveau de violence fut tel que « même l’enfer prit peur ».

C’est un livre qui charrie son flot de malheur, la mort, quotidienne, avec laquelle les auteurs entament une autre forme de dialogue auprès des proches rencontrés dans les villes et villages, rendant un ultime hommage à ces « gens qui se changent en nom de rue » et peuplent à leur manière l’État à venir.

Car c’est de cela qu’il s’agirait finalement : non pas la destruction ou la mort, mais le remodelage, dont les auteurs dessinent le contenu, remettant par le pouvoir des mots chaque « objet » à sa juste place. C’est un bon piédestal pour le pays, à la hauteur d’une époque belliqueuse, un piédestal humain et lourd de sens. On peut dire que les missionnaires ont atteint leur but.

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Cet article a été publié sur le site de notre partenaire Mediapart.