Publier en arabe en Israël ne consiste pas uniquement à essayer de faire vivre la langue d’une minorité. La géographie du livre révèle les profondes inégalités et difficultés auxquelles se heurte l’édition en arabe dans un État organisé autour de la souveraineté de l’hébreu moderne.
Lorsque je me suis rendue pour la première fois en Palestine/Israël il y a une dizaine d’années, je me suis naturellement mise à chercher des librairies pour acheter des livres en arabe et créer des contacts avec des éditeurs palestiniens qui sont citoyens de l’État d’Israël1. J’ai rapidement découvert combien cette quête pouvait s’avérer difficile. À Jaffa comme à Haïfa, les librairies proposant un véritable fonds en langue arabe étaient peu nombreuses. Le même constat s’imposait à Jérusalem-Ouest, où les principales librairies offraient essentiellement des ouvrages en hébreu, en anglais et, dans une moindre mesure, en russe. C’est finalement dans la vieille ville de Jérusalem que j’ai trouvé une papeterie/librairie dont le premier étage ressemblait à une véritable caverne d’Ali Baba. Des romans palestiniens, de la littérature arabe, des essais en sciences humaines et sociales, des ouvrages d’histoire, de philosophie ou de sciences politiques remplissaient les rayonnages. Pour les publications les plus spécialisées, y compris celles de l’Institut d’études palestiniennes, il fallait toutefois se rendre à Ramallah. On trouve aussi à Naplouse ou Hébron des librairies qui proposent des livres de toutes catégories en langue arabe.
Cette géographie du livre n’avait rien d’anecdotique. Elle révélait déjà les profondes inégalités qui structuraient la circulation et la présence de la langue arabe en Israël face à la langue hégémonique et coloniale, l’hébreu. En effet, tandis que les grandes chaînes de librairie en Israël diffusent principalement des ouvrages en hébreu, les livres en arabe demeurent concentrés dans quelques établissements palestiniens, le plus souvent indépendants, dont la survie dépend de conditions économiques et politiques particulièrement fragiles. C’est dans ces conditions qu’est produite la littérature palestinienne.
Pour comprendre cette dernière ainsi que les conditions de son édition et de sa circulation, il est nécessaire de dépasser le cadre national à partir duquel sont habituellement pensées les littératures modernes. La littérature palestinienne est une littérature transnationale. Elle s’écrit en arabe ainsi que dans d’autres langues. Elle est créée en Israël, en Cisjordanie occupée, à Gaza, mais aussi au Liban, en Jordanie, en Europe, en Amérique du Nord et dans les différents espaces de la diaspora palestinienne. Depuis la Nakba de 1948, l’exil, la dispersion et la fragmentation du territoire palestinien ont profondément façonné les conditions de production et de circulation de cette littérature. Cette dimension transnationale lui a permis de s’imposer comme l’une des composantes majeures du champ littéraire arabe contemporain. Les œuvres de Jabra Ibrahim Jabra, Émile Habibi, Fadwa Touqan, Mahmoud Darwich, Ghassan Kanafani ou, plus récemment, Susan Abulhawa2 sont aujourd’hui largement reconnues dans le monde arabe comme à l’international.
Cette reconnaissance se manifeste également à travers les grandes distinctions littéraires. En 2024, Basim Khandaqji a été le lauréat du Prix international de la fiction arabe (Arab Booker) pour son roman Mask, the Colour of the Sky (Qināʿ bi-lawn al-samāʾ), publié en 2023 par Dār al-Ādāb à Beyrouth. Quelques années auparavant, Rabai al-Madhoun était devenu le premier écrivain palestinien à obtenir cette récompense pour son roman Destins. Concerto de l’Holocauste et de la Nakba (Maṣāʾir: Kūnširtū al-Hūlūkūst wa-l-Nakba), paru en 2015 au Liban. Le fait que ces deux romans aient été publiés à Beyrouth n’a rien d’anodin. Il rappelle que, depuis 1948, la littérature palestinienne se développe au sein d’un espace éditorial largement situé hors des frontières de la Palestine historique. Les principaux centres de publication se trouvent aujourd’hui à Beyrouth, Amman, Ramallah ou encore dans plusieurs capitales européennes et nord-américaines. La formation de cette littérature moderne remet ainsi en cause l’idée selon laquelle une littérature nationale ne pourrait se développer qu’à l’intérieur d’un territoire délimité et dans le cadre d’un État souverain. Le projet Country of Words: A Transnational Atlas for Palestinian Literature, dirigé par Refqa Abu-Remaileh, propose précisément de comprendre la littérature palestinienne comme une littérature déterritorialisée, façonnée par les circulations, les déplacements et les expériences de l’exil plutôt que par les frontières étatiques.
C’est dans cette perspective qu’il convient d’aborder la littérature des Palestiniens de 1948 dont les poètes et écrivains, localisés en Galilée, ont pu tenir bon face aux conditions catastrophiques de l’après Nakba. Cette littérature a été repérée et définie par Ghassan Kanafani comme la littérature de résistance. Pour les chercheurs Mohammad Hamza Ghanyim, Anton Shalhat, Habib Bolous, ou Ibrahim Taha, elle est la littérature autochtone (al-Adab al-Mahalli). Elle rassemble plusieurs auteurs dont Mahmoud Darwich, Émile Habibi, Rached Hussein, Taha Mohammed Ali, Salman Natour, Amer Hlehel, Adania Shibli, Majd Kayal ou Ibtissem Azem, dont les œuvres sont publiées et circulent entre Haïfa, Jérusalem, Ramallah, Amman, Beyrouth et de nombreuses villes de la diaspora palestinienne afin de contourner les contraintes qui pèsent sur l’édition arabe en Israël.

De la Nahda palestinienne à la recomposition du paysage éditorial après 1948
Les difficultés rencontrées aujourd’hui par l’édition littéraire arabe en Israël trouvent leur origine dans les bouleversements provoqués par la Nakba de 1948 et le nettoyage ethnique de la Palestine. Avant la création de l’État d’Israël, la Palestine disposait pourtant d’une vie intellectuelle et éditoriale particulièrement dynamique. Jérusalem, Jaffa, Haïfa ou Nazareth accueillaient des imprimeries, des librairies, des journaux et des maisons d’édition qui participaient pleinement aux circulations intellectuelles de la Nahda arabe. Les livres imprimés en Palestine circulaient entre Beyrouth, Damas et Le Caire, tandis que les grandes revues arabes alimentaient les débats politiques, littéraires et scientifiques. Les écoles, les bibliothèques et les sociétés savantes contribuaient à l’émergence d’un espace intellectuel particulièrement actif à la fin de l’Empire ottoman puis sous le mandat colonial britannique.
Des intellectuels tels que Khalil al-Sakakini ou Khalil Baydas ont joué un rôle majeur dans cette renaissance culturelle. Baydas a participé notamment à l’introduction de la littérature russe dans le monde arabe grâce à ses nombreuses traductions, tandis que les premiers romans modernes palestiniens, qu’Al-Warith (L’Héritier) de Khalil Baydas et Al-Hayat baʿd al-Mawt (La vie après la mort) d’Iskandar al-Khoury al-Beitjali, témoignaient de l’émergence d’une littérature profondément inscrite dans les dynamiques intellectuelles de la Nahda et en dialogue avec les littératures mondiales. Cette vitalité apparaît clairement dans la première Foire palestinienne du livre arabe organisée à Jérusalem en 1946 par le Comité culturel arabe. À cette occasion, le quotidien Falastin3 célébrait « les dignes efforts de notre Nahda culturelle » et mettait à l’honneur les principaux écrivains palestiniens.
La Nakba de 1948 a profondément bouleversé cet équilibre. L’expulsion de plus de 700 000 Palestiniens, le déplacement des Palestiniens qui sont restés, la destruction de centaines de villages et l’exil d’une grande partie des élites intellectuelles ont engendré la désorganisation de la production éditoriale. Des imprimeries, plusieurs journaux et une partie importante des librairies ont tout simplement été détruits par le nouvel État. À cette destruction matérielle s’est ajoutée celle des patrimoines documentaires. Plusieurs dizaines de milliers d’ouvrages provenant de bibliothèques publiques et privées palestiniennes ont été saisis par les autorités israéliennes avant d’être intégrés aux collections de la Bibliothèque nationale d’Israël sous la mention AP, Abandoned Property (biens abandonnés).
Au moment même où les institutions culturelles palestiniennes étaient profondément ébranlées, le nouvel État, Israël, disposait déjà d’un appareil éditorial en hébreu solidement structuré hérité des structures du Yishouv4 qui ont été mises en place et consolidées pendant le mandat britannique. Dès la fin du XIXᵉ siècle, le mouvement sioniste a fait de la création de l’hébreu moderne un objectif politique central pour en faire la langue nationale du futur État. Sous le mandat britannique, l’hébreu a bénéficié d’une reconnaissance officielle en 1922 qui a favorisé son institutionnalisation dans l’enseignement, l’administration, la recherche et la production culturelle.
C’est ainsi que le nouvel État d’Israël a pu s’appuyer sur un réseau éditorial déjà largement constitué. Des maisons d’édition telles que Kinneret-Zmora-Dvir (1919), Hakibbutz Hameuchad (1927), Schocken (1939) ou Am Oved (1942) disposaient d’infrastructures solides, d’un lectorat en constante expansion et de réseaux de diffusion efficaces. Elles ont été progressivement rejointes par Keter (1958) puis Modan (1970) ainsi que d’autres maisons d’édition avec le soutien des politiques publiques à la lecture, à la traduction et à la diffusion internationale de la littérature hébraïque. La création, en 1962, de l’Institute for the Translation of Hebrew Literature a participé également à cette stratégie en favorisant la traduction des œuvres israéliennes et leur présence dans les grandes foires internationales du livre.
La création de l’État d’Israël et la destruction de la Palestine historique ont bien évidement eu des conséquences désastreuses sur la production et l’édition de la littérature palestinienne. Les écrivains, journalistes, traducteurs et éditeurs palestiniens ont désormais été obligés d’exercer leurs activités dans un environnement institutionnel où l’ensemble de la chaîne du livre était progressivement organisé autour de la langue hébraïque. Les conséquences ont été particulièrement visibles dans le domaine de l’édition. Entre 1948 et 1967, la production romanesque palestinienne en Israël est demeurée extrêmement limitée. Manar Makhoul recense seulement onze romans publiés durant cette période, dont plus de la moitié ont été édités par l’imprimerie Maṭbaʿat al-Ḥakīm, aujourd’hui disparue. En effet, Le monde éditorial arabophone des années 1950 se résumait en Israël à trois imprimeries et non maisons d’édition : Maṭbaʿat al-Ḥakīm à Nazareth, Maṭbaʿat al-Ittiḥād à Haïfa et Maṭbaʿat al-Zaibaq à Saint-Jean d’Acre, sans omettre l’institution étatique Dār al-Nashr al-ʿArabī. Ainsi, l’édition palestinienne apparaissait alors presque inexistante au regard du développement rapide de l’édition hébraïque. Comme le rappelle le romancier Atallah Mansour, publier un livre en arabe dans les années 1950 relevait presque de l’impossible en raison de la faiblesse des infrastructures éditoriales, du faible nombre de lecteurs ayant accès à l’enseignement secondaire et supérieur, et de l’isolement culturel imposé aux Palestiniens de 1948.

Les maisons d’édition arabes dans un champ éditorial dominé par l’hébreu
L’édition en langue arabe en Israël s’est donc développée dans des conditions profondément inégales. Contrairement aux grandes maisons d’édition hébraïques, les éditeurs palestiniens disposaient de moyens financiers limités, d’un lectorat fragmenté par les frontières issues de 1948 et de réseaux de diffusion beaucoup plus restreints. La séparation des Palestiniens citoyens d’Israël du reste du monde arabe, renforcée par le régime militaire entre 1948 et 1966, a réduit considérablement les possibilités de circulation des livres, des auteurs et des idées.
Malgré ces contraintes, quelques maisons d’édition arabes ont progressivement vu le jour en Israël mais ce sont les revues culturelles et les journaux littéraires qui vont jouer un rôle fondamental dans la publication et la diffusion de la littérature palestinienne en langue arabe. La revue al-Sharq, fondée par Mahmoud Abbasi en 1970, a ainsi constitué un espace d’expression pour de nombreux écrivains palestiniens appartenant à des sensibilités politiques diverses. Elle a également accueilli des intellectuels juifs arabophones, parmi lesquels Sasson Somekh, illustrant les échanges culturels entre Juifs-Arabes et Palestiniens qui ont pu exister au sein du champ littéraire.
En 1978, Yaqub Hijazi a fondé à Saint-Jean-d’acre la revue al-Aswar, publiée par l’Institute for Cultural and Social Development. Bien au-delà d’une simple revue littéraire, cette institution a progressivement fonctionné comme une véritable maison d’édition, publiant de nombreux auteurs palestiniens et contribuant à la diffusion de leurs œuvres. Les membres palestiniens du Parti communiste en Israël ont accordé une place importante à la création littéraire en langue arabe, notamment à travers le journal al-Jadid, publié à Haïfa. Celui-ci a accueilli les textes d’écrivains majeurs tels qu’Émile Habibi ou Salman Natour, dont plusieurs œuvres ont été accompagnées des illustrations de l’artiste Abed Abdi. En 1984, Fawzi Abdallah et Hanna Abu Hanna ont fondé à Nazareth la revue al-Mawakib afin de promouvoir la littérature et la culture palestiniennes produites en Israël.
Ces revues et ces structures éditoriales ont joué un rôle essentiel dans l’émergence d’un espace littéraire palestinien à l’intérieur d’Israël. Elles ont permis la publication de nombreux écrivains, favorisé la traduction d’ouvrages et contribué à la diffusion de la littérature palestinienne contemporaine. Aujourd’hui encore, les éditeurs palestiniens de 1948 participent régulièrement aux salons du livre du monde arabe, souvent grâce au soutien du ministère de la Culture de l’Autorité palestinienne. Toutefois, leurs capacités de publication, de distribution et de promotion demeurent sans commune mesure avec celles des principaux groupes éditoriaux israéliens.
Cet ordre hiérarchique entre le champ éditorial israélien et l’espace palestinien renvoie également à la place qu’occupe la langue arabe dans l’espace public israélien. Bien que l’arabe ait conservé, jusqu’en 2018, un statut officiel hérité du mandat britannique, cette « reconnaissance » demeurait largement symbolique. L’adoption, le 19 juillet 2018, de la Loi fondamentale : Israël, État-nation du peuple juif marque une étape supplémentaire dans cette tentative d’effacement de la langue arabe de l’espace public. Ce texte affirme que « l’hébreu est la langue de l’État », tandis que l’arabe ne bénéficie plus que d’un « statut particulier ». Pour la première fois depuis 1948, la hiérarchie coloniale entre les deux langues est inscrite dans une Loi fondamentale, consacrant juridiquement la prééminence de l’hébreu dans la définition de l’identité nationale juive israélienne. Cette évolution nourrit un profond sentiment de marginalisation parmi les écrivains palestiniens en Israël. L’écrivain Ayman Sikseck résumait cette inquiétude dès 2017 en écrivant que « la langue arabe devenait une étrangère, une réfugiée », dénonçant un processus qui transforme progressivement les Palestiniens en étrangers dans leur propre pays.

Au-delà de sa portée symbolique, cette évolution juridique vient renforcer des déséquilibres déjà anciens dans le domaine de la production culturelle. Les statistiques publiées chaque année par la Bibliothèque nationale d’Israël illustrent clairement cette situation. En 2025, un peu plus de 7 000 livres ont été publiés dans le pays. Près de 90 % de cette production a paru en hébreu, tandis que les ouvrages en arabe ne représentent qu’environ 4 %, contre 3 % en anglais. Si la part de l’arabe a doublé par rapport à 2024, où elle ne s’élevait qu’à 2 %, cette progression demeure limitée au regard de la place occupée par l’hébreu.
Le fait que l’anglais, langue principalement destinée au monde universitaire et aux marchés internationaux, représente une part comparable à celle de l’arabe souligne le déséquilibre qui caractérise le paysage éditorial israélien. La Bibliothèque nationale rappelle d’ailleurs que ces chiffres sous-estiment probablement la production en arabe, de nombreux ouvrages étant imprimés dans les pays arabes voisin sans être soumis au dépôt légal israélien. Les statistiques mettent également en évidence l’empreinte considérable laissée par le 7 octobre 2023 sur le monde du livre israélien. Depuis cette date, plus de 2 100 ouvrages ont été consacrés à l’attaque, aux otages, à la guerre et à ses conséquences. En 2025, près de 500 nouveaux titres sont venus enrichir cette production, soit environ 7 % de l’ensemble des livres publiés cette année-là. Essais, témoignages, romans, biographies, ouvrages commémoratifs et littérature jeunesse témoignent de la rapidité avec laquelle le secteur éditorial israélien s’est saisi de cet événement pour en faire un objet de mémoire, de réflexion et de transmission. Alors que du côté palestinien, une grande répression s’est abattue sur eux les empêchant d’exprimer leur solidarité avec Gaza meurtrie par le génocide.
À l’inverse, la production en langue arabe demeure quantitativement limitée et beaucoup moins visible dans les statistiques nationales. Cette différence ne résulte pas seulement de la taille respective des lectorats ; elle traduit des déséquilibres structurels qui affectent l’ensemble de la chaîne du livre, depuis les conditions de publication jusqu’à la diffusion des ouvrages. Publier en arabe en Israël ne consiste donc pas uniquement à écrire dans la langue d’une minorité. Il s’agit de produire des livres dans la langue de la population autochtone palestinienne au sein d’un État dont les principales institutions culturelles, éducatives et éditoriales sont organisées autour de la souveraineté de l’hébreu moderne au service d’un projet colonial qui vise à vider ce qui reste de la Palestine de sa population autochtone.
Cette politique de restriction éditoriale en arabe exercée par le champ éditorial hégémonique israélien est palpable aujourd’hui dans le reste des territoires palestiniens. Les arrestations, en février 2025, des responsables de l‘Educational Bookshop à Jérusalem-Est, suivies quelques jours plus tard de celles de trois libraires palestiniens de la vieille ville, ont rappelé avec force la place singulière qu’occupe aujourd’hui le livre dans la question coloniale palestinienne. Accusés d’« incitation à la haine » pour avoir vendu des ouvrages consacrés à la Nakba ou à l’histoire de la Palestine, ces libraires ont vu leur activité assimilée à une menace pour l’ordre public. Ces événements ne constituent pas des faits isolés ; ils s’inscrivent dans un contexte plus large de pressions exercées sur les institutions culturelles palestiniennes, qu’il s’agisse de librairies, de maisons d’édition, de bibliothèques ou de lieux de création comme le Théâtre national palestinien al-Hakawati à Jérusalem.
Cette situation ne saurait être interprétée uniquement à l’aune du génocide contre Gaza depuis octobre 2023, même si celui-ci a considérablement accentué les violences exercées contre les institutions culturelles palestiniennes. Cela s’inscrit dans une temporalité plus longue, que l’écrivain Elias Khoury qualifiait de « Nakba continue » (al-Nakba al-mustamirra). La dépossession ne concerne pas seulement les terres et les populations ; elle touche également les langues, les bibliothèques, les archives, les théâtres, les librairies et les maisons d’édition. Les livres deviennent ainsi des lieux de mémoire autant que des objets de savoir, tandis que les librairies palestiniennes apparaissent comme des espaces où se joue encore la possibilité de transmettre une histoire, une culture et une langue par le sumud de ses acteurs.
1 Connus sous le vocable Palestiniens de 1948, ils représentent 21% de la population en Israël. Environ 156 000 Palestiniens ont pu rester en Israël après 1948. Placés sous administration militaire jusqu’en 1966, ils ont été séparés des principaux centres intellectuels palestiniens et du reste du monde arabe avec lequel ils ont pu renouveler les liens après 1967.
2 Elle publie des romans en anglais.
3 Falastin vol. XXX, numéros 180-6435 (10.10.1946).
4 Le Yishouv (1882-1948) est une période importante dans l’histoire du sionisme durant laquelle les différentes vagues de migrations coloniales juives ont constitué des structures économiques, sociales et culturelles qui ont posé les bases de l’État d’Israël créé en 1948.
Sadia Agsous-Bienstein est maîtresse de conférences à l’université Sorbonne-nouvelle et coorganisatrice du séminaire « Faire des sciences sociales autour de la Palestine : renouvellement des savoirs et des pratiques » à l’EHESS. Ses recherches, ancrées en études culturelles, portent sur les cultures palestiniennes et israéliennes et les relations juives-arabes dans la région du MENA.
