Kiev, l’autre guerre

Ukraine

L’oreille de Kiev (dont le titre russe est « L’espoir ») est le premier volume d’une trilogie consacrée à la guerre civile qui s’est déroulée en 1919 dans la ville de Kiev, après la révolution de 1917. Kiev, à l’époque où se déroule le roman d’Andreï Kourkov, est déchirée entre les bolcheviks, les Russes blancs et les partisans du nationaliste Symon Petlioura. La proclamation de la République populaire d’Ukraine en janvier 1918 a donné lieu à de violentes contestations, contexte historique du dernier récit de l’écrivain ukrainien d’expression russe. Mais ne nous y trompons pas. Malgré cet épisode on ne peut plus tragique, tragique largement ravivé par la guerre qui fait rage aujourd’hui en Ukraine, nous sommes bien dans un roman de Kourkov. Hors de question, donc, de se lamenter, nous voilà embarqués dans un roman qui flirte avec différents genres : récit fantastique, thriller historico-politique et récit d’initiation, avec un zeste d’absurde.


Andreï Kourkov, L’oreille de Kiev. Trad. du russe (Ukraine) par Paul Lequesne. Liana Levi, 320 p., 22 €


Un mot tout d’abord du contexte d’édition. L’auteur raconte dans un bref préambule comment un appel téléphonique est à l’origine de l’histoire que nous lisons. Une amie d’amis lui proposa en pleine épidémie de covid de lui apporter un cadeau : un carton entier de documents authentiques de la Tchéka, datés de 1919. Le père de cette amie, qui venait de mourir, avait travaillé toute sa vie au KGB et, passionné par les archives, il avait conservé des centaines de documents dans l’espoir d’écrire un jour un livre. Ce livre, ce n’est pas lui qui l’écrira mais Andreï Kourkov, avec le talent qu’on lui connaît. Sa fantaisie s’y déploie sans limite. Immergé dans ces documents, Kourkov avoue lui-même en écrivant L’oreille de Kiev se promener dans les rues de Kiev, « accompagné des héros des rapports de police et des personnages de [s]on livre ». Il confie, et ce sera la seule note sombre du livre : « Je m’inquiète pour eux et pour ma ville bien-aimée qui aujourd’hui, cent ans après la guerre civile, se trouve de nouveau en danger. »

L’oreille de Kiev, d'Andreï Kourkov : 1919, l'autre guerre

En Ukraine (2005) © Jean-Luc Bertini

Quelle aubaine que ces documents confiés à Kourkov, qui lui ont permis de donner vie à Samson Koletchko, héros à sa manière de L’oreille de Kiev ! Ce jeune étudiant, dont la mère et la sœur sont mortes, vit seul avec son père à Kiev. Celui-ci est assassiné par un Cosaque sous ses yeux, d’un coup de sabre, épisode au cours duquel il perd l’oreille droite. Cette scène aux dimensions épiques vire assez rapidement au cocasse, malgré le tragique de la situation. Et c’est bien là tout l’art d’Andreï Kourkov de réussir à entrelacer aussi subtilement ces différentes tonalités tout au long du roman. Samson, qui évoque parfois le Candide de Voltaire, et se verra imposer la présence chez lui de deux soldats de l’Armée rouge, est employé du jour au lendemain par la milice, où il mènera, tant bien que mal, une enquête plus ou moins claire. Il va d’aventure en aventure, s’étonne de tout mais persiste à exercer ses activités avec autant d’honnêteté et de sincérité que possible, fait preuve d’ingéniosité lorsqu’il donne à son enquête un nouveau tour, et se distingue par sa volonté de vouloir résoudre l’énigme incarnée tout particulièrement par le mystérieux Jacobson. Désormais possesseur de sa seule oreille gauche, il développe des capacités auditives surprenantes. Quant à son oreille droite, soigneusement mise à l’abri, elle ne manquera pas de lui rendre quelques services. Une vieille veuve entremetteuse, une jeune femme dévouée à la cause bolchevique et tout à fait séduisante, sur laquelle ses parents veillent, des collègues plus ou moins doués, et surtout cette oreille, l’oreille de Samson à la vie très mystérieuse : autant d’éléments dont l’auteur fait son miel. Kourkov joue avec les codes du roman policier, mais n’hésite pas non plus à recourir aux personnages de la comédie. Difficile de ne pas penser en lisant ce roman au Nez de Gogol, évidemment, même si L’oreille de Kiev est d’une veine tout à fait kourkovienne.

Qui dit enquête dit déambulations. Afin de mieux suivre l’enquête, le lecteur peut se reporter à un plan de la ville, commenté par l’auteur qui rappelle alors les différents éléments de l’intrigue. On peut constater combien l’espace structure le récit de Kourkov, et on comprend d’autant mieux qu’il a lui-même, comme il l’écrit, déambulé dans ces rues avec ses personnages. C’est là l’occasion de très nombreuses descriptions de la ville de Kiev, en proie aux restrictions – il n’y a plus de bois pour se chauffer et l’électricité est très souvent coupée –, aux pillages et aux meurtres gratuits. Si ces éléments évoquent inévitablement la tragédie que vivent aujourd’hui les Ukrainiens, la veine reste burlesque. Les déplacements de Samson sont l’occasion de scènes cocasses, tout comme les patrouilles de nuit auxquelles il participe. Ce pauvre jeune homme (de moins en moins naïf, toutefois) est confronté à toutes sortes de situations mêlant tragédie et cocasserie. De ce point de vue, la scène d’épouillage des deux soldats occupant son appartement ne manque pas de sel.L’oreille de Kiev, d'Andreï Kourkov : 1919, l'autre guerre Cela dit, le soin que prend Kourkov à nous amuser des différentes péripéties vécues par Samson et ses acolytes n’empêche pas la tendresse qu’il semble éprouver pour ceux dont il raconte les aventures. Et si nous pouvons autant nous amuser en lisant L’oreille de Kiev, c’est aussi parce que Kourkov porte ce regard tendre sur ses personnages. Au-delà du comique si particulier du récit, l’auteur donne à voir une vision du pouvoir par lequel les individus sont métamorphosés, souvent à leur désavantage (exception faite de notre héros, à la probité quasi indépassable), et plus largement comment la politique est une véritable cacophonie. Il faut écouter ce que dit la vieille veuve lorsqu’elle rapporte à son jeune ami des propos entendus sur le marché. Alors que celui-ci, naïvement, s’étonne qu’on puisse accorder le moindre crédit à des racontars, elle répond : « Oh oui, on en sait beaucoup, mon petit Samson ! Plus que tu ne peux imaginer. Le marché ce n’est pas que le commerce, la triche et le troc. C’est la grande politique ! Les gens n’y ont pas à répondre de leurs propos, alors ils te balancent en face toute la vérité vraie ! »

Au-delà du roman policier historique qui emprunte au fantastique, au-delà du récit d’initiation en partie comique, L’oreille de Kiev montre aussi des hommes et des femmes profondément humains, se dépêtrant tant bien que mal dans des contradictions qui sont les leurs mais qui sont largement amplifiées par l’Histoire dans laquelle ils sont plongés, sans pouvoir décider de leur propre sort. En cela, L’oreille de Kiev peut aussi être lu comme une fable humaniste. L’histoire des hommes résonne avec l’Histoire et nos pupilles sont parfois tachées de sang et de débris humains, comme le sont celles de Samson après avoir assisté au meurtre de son père.


EaN a également rendu compte des Abeilles grises d’Andreï Kourkov.
Gabrielle Napoli animera le dimanche 27 novembre une rencontre avec Boris Khersonsky et Geneviève Brisac à l’occasion du festival Un week-end à l’est.
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