Rénover le syndicalisme

Cet éloge du syndicalisme « au quotidien » se présente sous la forme d’un abécédaire, d’« Aide à domicile » à « Z » (génération), « imparfait » dès lors qu’il omet délibérément plusieurs lettres au profit de plusieurs autres, réitérées. L’ouvrage, qui invite à prendre au sérieux et à parts égales les savoirs d’expérience, militants et académiques sur le travail, réunit à cet effet trente et un auteurs, pour moitié enseignants, chercheurs ou experts, et, pour l’autre moitié, syndicalistes, principalement cégétistes, s’exprimant à partir de leurs implications, auteurs qui pour la plupart n’en sont pas à leurs premiers échanges.

Collectif | Éloge du syndicalisme au quotidien. Abécédaire imparfait du syndicalisme. Les Éditions Libertaires, 122 p., 12 €

Leurs contributions présentent l’intérêt d’intervenir depuis le « quotidien », saisi par l’expérience, la pratique ou la recherche, en possibles connexions. Elles permettent de revenir sur les effets des mesures législatives qui, depuis la loi El Khomri jusqu’à aujourd’hui, ont affecté le droit du travail et, par là même, la capacité d’action du syndicalisme : réforme du Code du travail, dérogation au principe de faveur, suppression des CHSCT (comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail), redéfinition de la représentativité, « modernisation du dialogue social » devenu un instrument de dérégulation, à quoi s’ajoutent, sur le terrain de l’entreprise, les mécanismes de dépossession des compétences, de perte d’autonomie, de renforcement des rythmes d’exécution de tâches soumises à la parcellarisation, aux indicateurs ou à la gestion par les algorithmes, contribuant à « détruire progressivement la capacité des individus à la participation démocratique » et à la « citoyenneté syndicale sur le lieu du travail » (Jean-Marie Pernod).

Tous ces éléments, bien sûr, ont déjà fait l’objet de nombreux travaux, dont ceux des auteurs, utilement réunis dans une imposante bibliographie. L’originalité de l’ouvrage tient à son objectif qui est d’aborder ces attaques comme autant de lignes de front qui nécessitent et parfois produisent déjà des pratiques syndicales constructives, propres à jeter les bases d’un « syndicalisme rénové », et, par là, celles d’une redéfinition et reconstruction d’une démocratie dans un « cadre élargi ». L’approche constamment intriquée du travail et du syndicalisme constitue son autre originalité.

Sur le pont © Jean-Luc Bertini

Les propositions avancées sur le plan syndical concernent une meilleure adéquation géographique de l’implantation et de l’organisation syndicale et une adaptation de ses structures numériques à la réalité du travail, une ré-implication démocratique des « représentés » via l’établissement de pratiques vivantes reconstruisant le lien de représentation, une « démocratie revendicative » à partir du travail d’enquêtes ouvrières, leviers de mobilisation collective, et un ajustement des stratégies de mobilisation. Elles concernent également une meilleure prise en charge de secteurs marginalisés sinon désertés : droits culturels, handicap, aide à domicile.

Une attention notable est accordée à l’importance d’une mise en lumière des savoirs professionnels tacites, de nature à renforcer les liens avec le syndicat et à « réenchanter » le travail. Sont également soulignées la nécessité d’acquérir la maitrise indispensable à un contrôle démocratique de l’intelligence artificielle et celle de faire avec les chiffres ce que les syndicats ont su faire avec le droit pour intervenir sur la qualification et la construction des indicateurs.

Contribuez à l’indépendance de notre espace critique

Plusieurs contributions s’attachent à l’indispensable construction d’espaces de convergence avec toutes les communautés pertinentes de l’action collective aux fins d’« enrichir nos réflexions et apprendre les uns des autres » et de pouvoir s’appuyer sur le principe de « commune humanité tout en reconnaissant les particularités et spécificités ». Sont ainsi évoqués, au fil des pages, les salariés et usagers de l’aide à domicile, la Confédération paysanne, les organisations engagées sur la question environnementale dont Alternatiba, l’élaboration d’un contre-projet syndical au démantèlement de la raffinerie Total Grandpuits appuyé sur l’expertise technique et la coopération d’ONG ou les réalisations de Plus jamais ça, dans l’Isère.

Loin d’être un kaléidoscope, l’ouvrage doit à ses multiples entrées d’ouvrir la réflexion sur des questions transversales : ainsi, la lutte pour la transformation du travail appréhendé comme forme d’exploitation mais aussi comme moyen pour se construire et construire le rapport à l’autre pour faire société ; la nécessaire reconstruction du syndicalisme, affecté par la mise à bas de l’État social auquel il fut longtemps corrélé, en vue d’une société de la post-croissance ; le rapport entre démocratie sociale et démocratie politique et les conditions d’inscription de l’entreprise dans l’histoire démocratique. Autant de modalités contemporaines de la « double besogne ». L’importance de ces questions et de certaines des réflexions qu’elles suscitent nous incite à penser que c’est peut-être un excès de modestie que de déclarer cet ouvrage destiné aux seuls « curieux mais aussi aux nouveaux adhérents et futurs militants », comme le font les auteurs d’entrée de jeu.