Le grand retour

Le 6 septembre de cette année ont eu lieu en Saxe-Anhalt des élections décisives. L’extrême droite représentée par l’AfD (Alternative für Deutschland) l’a emporté avec près de 44,4 % des voix. La Saxe, un land au cœur de l’Allemagne, est profondément marquée par le luthéranisme, né dans cette région d’où a surgi une large part de la pensée allemande, telle que l’incarne par exemple Nietzsche.


Les centaines de principautés qui se partageaient jadis l’Allemagne développaient de plus en plus un sentiment anti-romain dressé contre cet humanisme relativiste et ouvert représenté en particulier par l’art du Vatican auquel s’opposaient la sobriété et la droiture germaniques, comme expressions d’un peuple méprisé. Il faut dire, à décharge, que l’espèce d’annexion en 1990 de l’ancienne RDA par la République fédérale n’a fait que réveiller d’anciennes rancœurs anti-occidentales.

La Saxe-Anhalt est la terre de naissance, d’action et de pensée de Martin Luther, qui ne l’a que rarement quittée. Très vite, il deviendra le porte-parole de toute une majorité populaire tenue à l’écart par la noblesse d’empire.

Le célèbre Los von Rom (Libérons-nous de Rome) est largement son œuvre. La langue moderne se met alors en place, une langue qui semble sans détours, langue où l’on peut facilement prendre les mots pour les choses. D’où le retour, en ce moment, des mythes germaniques de l’authenticité et de la pureté dont l’Allemagne démocratique, libre et européenne toute neuve et pourtant déjà biséculaire, semblait s’être affranchie, loin de toute prétention identitaire.

Cette Allemagne fédérale « occidentale » est, dans sa fragilité même, menacée par les idées simplistes pures et certaines d’une « vraie » Allemagne représentée par l’AfD. Cette extrême droite veut d’ailleurs, selon une vieille tradition, réintroduire les châtiments corporels qui ont joué un rôle si spécifique dans l’histoire pédagogique allemande et dans l’ascension du nazisme.

AFD
« L’Allemagne hors de l’Allemagne » © CC-BY-2.0/Ittmust/Flickr

Dès 1520, Luther ne cesse dans d’innombrables pamphlets, dont, plus tard, le célèbre Des Juifs et de leurs mensonges, de préparer l’avenir ; l’éradication y est déjà revendiquée. Dans ses écrits politico-religieux, il ne cesse de pester, à bon droit, contre la papauté, son luxe et ses richesses, alors que les armées impériales de Charles Quint ne touchent pas leurs payes et meurent de faim.

Le 8 mai 1527, entraînés par des hordes largement d’origine germanique, des dizaines de milliers de mercenaires, en grand nombre saxons, submergèrent Rome, en détruisant tout sur leur passage, torturant et exécutant des milliers d’habitants. Ils lacérèrent à l’épée les fresques de Raphaël et y gravèrent le nom de Luther.

Ces lansquenets de jadis jouent un grand rôle dans la propagande de l’AfD. Ils représentent, de par leur origine, une Allemagne authentique et vraie qui échappe aux influences plus ou moins délétères de l’Europe artificielle.

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Les chefs locaux de l’AfD soulèvent les mêmes thèmes populistes et démagogiques que ses dirigeants, Alice Weidel et Björn Höcke : « Le grand problème, c’est qu’on présente Hitler comme le mal absolu », ou Marcel Grauf : « Toujours est-il que nous avons tellement d’étrangers chez nous qu’un nouvel holocauste vaudrait la peine ». Comme eux, les têtes pensantes du parti à l’échelon local n’ont que condamnation à la bouche.

Les thèmes majeurs des leaders de l’AfD du land de Saxe ne sont pas sans ressembler à ceux du parti nazi, à ses débuts : des phrases affirmatives signifiant la pureté allemande.

La voix allemande, dans ces milieux, a changé, le prononcé du vocabulaire est redevenu, comme avant la Seconde Guerre, guttural et rauque, cou dressé, malédiction, toute prête, jusqu’à l’extermination.

L’auteur de ces lignes, d’origine luthérienne, a ressenti et vécu jusqu’en 1938 l’inéluctable montée du crime absolu de ce nazisme dont les militants de l’AfD se réclament aujourd’hui.