Jean-Paul Champseix vient de mourir à l’âge de 72 ans à Saint-Malo. Il a accompagné notre journal depuis son commencement en écrivant sur l’Albanie, sur la Turquie et sur la géopolitique qu’il connaissait fort bien, mais aussi en exerçant une curiosité infinie. C’est que comptait pour lui plus que tout le lien qui se crée en lisant, en découvrant l’inconnu, en partageant un humanisme curieux et ouvert.
Tout le monde connaît la comptine qui dit : Trois p’tits chats, trois p’tits chats, trois p’tits chats, chats, chats… Chapeau d’paille, chapeau d’paille, chapeau d’paille, paille, paille… Paillasson… Somnambule… Bulletin… Tintamarre… Marabout… Bout de ficelle… Selle de cheval… Cheval de course… Course à pied… Pied à terre… Terre de feu… Feu follet… Lait de vache… Vache de ferme… Ferme ta gueule… Gueule de loup… Loup des bois… Boîte aux lettres… Lettre d’amour… Nous l’avons presque tous chantée en se tapant dans les mains dans une cour d’école, comme ça, innocemment, à deux, face à face.
L’amitié avec Jean-Paul Champseix fonctionnait un peu ainsi, à tous points de vue. Jamais rien de décousu mais une espèce d’étrange coq-à-l’âne permanent qui donnait un rythme aux échanges, à la parole, tout à fait particulier et généreux. On pouvait partir de l’actualité et arriver à une anecdote sur l’histoire de l’Inde ou de la Cappadoce, pour rebondir sur l’enseignement des langues anciennes ou l’importance de lire Victor Hugo ou Chateaubriand. Il y avait toujours du nouveau pour gagner quelque chose dans la vie.
Jamais rien ne semblait en dehors d’une sentimentalité des idées et des savoirs. Ou, pour être plus précis, tout s’incorporait pour lui, avec lui, à l’existence, à ce qui se joue entre les gens. Et cette placidité amusée, son timbre de voix formidable, son humour et son ironie étrangement douce, y aidaient plus que nous pourrions le dire vraiment. Et cela comptait pour beaucoup car, en ce qui me concerne, l’immense majorité des choses qu’il savait, je les ignorais presque toutes.
Car oui, je l’avoue, avant de connaître Jean-Paul, avant de savoir s’il prononçait ou pas (comme les gens du Limousin) le x de son nom, avant de lire ses articles ou son livre – passons sur nos râleries communes lorsqu’il lui avait fallu tout corriger en lieu et place de l’éditeur de son volume savant sur Ismail Kadaré –, je ne connaissais quasi rien à l’Albanie, à la folie politique d’Enver Hoxha, rien à sa géographie, ses coutumes ou ce que nous pouvons découvrir de nous-mêmes et de l’histoire de l’Occident et de l’Orient à travers ce petit pays. Il a aussi beaucoup parlé d’écrivains turcs, peinant à me faire aimer les textes d’Orhan Pamuk mais me faisant découvrir avec enthousiasme ceux de Buhran Sönmez, réveillant toujours chez moi le goût de l’aventure de lire, d’ouvrir grand les yeux et les oreilles pour être un petit peu moins ignorant.

C’est son goût pour ces pays, ces littératures, son désir puissant de le partager, qui sans doute lui faisait porter une attention au réel, à la chose politique, aux réalités d’un monde qui semble trébucher (le mot est de lui). Il a ainsi beaucoup écrit sur la géopolitique, l’histoire et la compréhension de grandes aires culturelles qui nous rappellent que l’Europe et l’Occident ne sont pas seuls au monde, que d’autres grandes histoires – de l’Inde, de la Bretagne, de l’Arménie ou de l’Indonésie, jusqu’à l’histoire de Barberousse et de la Méditerranée – se rencontrent et se croisent.
Comme dans la comptine, c’est une sorte de pas-à-pas de la pensée qui touche au plus profond. Tous les pans du savoir se touchent, s’attirent, se combinent. En lisant les articles qu’il a donnés pendant plus de dix années à En attendant Nadeau, on réalise l’ampleur d’une curiosité, la générosité d’une relation. Ce qui comptait pour lui, c’était le passage des textes, l’ouverture qu’ils procurent, les rencontres auxquelles ils président. Chaque œuvre, chaque idée, chaque conversation semblaient liées les unes aux autres comme dans une ronde.
J’ai souvent songé en parlant avec lui, au rapport de Le Clézio avec le monde, avec ce qui lui est étranger, des territoires, des langues, des visages qui reconfigurent la condition humaine. C’est à cette clarté curieuse que je pense. À ses textes sur la Bretagne aussi et sur la mer, sur le paysage et ce qu’il porte de nous, ce qu’il nous révèle du passé et de l’épreuve de vivre. Il a ainsi beaucoup écrit dans EaN sur la mer, les histoires de pirates, les légendes maritimes. Et voici autre chose que je ne connais pas et dont parlais Jean-Paul : naviguer, faire du bateau, être sur la mer. Il y avait chez lui quelque chose d’une épreuve douce de soi-même, un retour qui se fait, un pli dans la vie, comme une vague qui roule.
Comme la vie, les lectures allaient tous azimuts : des textes engagés de Thomas McGrath à la Mer d’Aral, de l’histoire de la Lettonie aux dérives de la finance jusqu’à Jean Malaurie ou la poésie amérindienne d’aujourd’hui en passant par la vie de Tito ou la conception de la conversion de Saint Louis… Toute la vie revenait ainsi à ce partage, à une sorte de fête lucide. Il avait ainsi à cœur de remettre toujours au centre un humanisme généreux et accueillant. Car chez lui la culture, les savoirs, l’érudition la plus pointue, n’avaient jamais cette allure de surplomb, n’excluaient jamais, mais au contraire rappelait que ce que nous savons sert à être partagé, à se dire, à se passer de bouche en bouche, d’esprit en esprit. Comme une longue chaîne qui ne doit pas s’interrompre, que nous devons garder, entretenir, prolonger. Comme nous pourrions continuer (ou rêver de continuer) cette comptine toujours, sans fin.
