Ce qui tournoie dans la nuit, de Diego Muzzio, réunit un ensemble de nouvelles fantastiques dont l’action se situe dans le Buenos Aires de 1871 pendant l’épidémie de fièvre jaune.
Ce qui tournoie dans la nuit propose une expérience de lecture fascinante, dans une remarquable traduction d’Éric Reyes Roher. Le lecteur a l’impression de se trouver devant un ouvrage de la fin du XIXe siècle qui est, simultanément, d’une extrême contemporanéité par son exploration des réactions humaines face à des situations extrêmes et à des événements mystérieux qui perturbent la rationalité du réel. Combinant le fantastique, le gothique et le récit d’horreur, les traditions littéraires européennes et latino-américaines, les trois nouvelles du volume, « L’intercesseur », « Le cercueil d’ébène » et « La route de la mangouste », sont reliées par le fait que leur action se situe pendant l’épidémie de fièvre jaune qui sévit à Buenos Aires en 1871. Plongeant ses habitants dans le chaos, elle décima 8 % de la population, et modifia radicalement la topographie de la ville, les privilégiés se réfugiant dans le Nord et livrant le sud à la maladie, au désordre sans loi, aux vols et à la mort. En un sens, Ce qui tournoie dans la nuit est un livre de et sur cette époque, qui nous plonge dans un univers littéraire d’une grande force immersive.
Dans « L’intercesseur », la fièvre jaune sert de cadre au récit qu’un mourant, Francisco Vidal, fait au prêtre de la paroisse de Belén, dans lequel il évoque la terrible aventure qui le rendit aveugle. Capitaine dans l’armée et jeune étudiant en médecine, Vidal avait été rétrogradé et envoyé à un poste dans un fortin du sud de la frontière par le dictateur Juan Manuel de Rosas en 1838, où il entreprend d’exploiter une saline et est victime alors d’un étrange et terrifiant phénomène qui reste inexpliqué, mais qu’il considère comme le juste châtiment de sa lâcheté. « Le cercueil d’ébène » suit deux petits malfrats et assassins, Eusebio Sosa et Rufino Vega, qui volent des cercueils dans la Buenos Aires dévastée par la peste ; ils rencontrent une jeune fille qui leur commande un cercueil pour son père et un pour sa sœur, et qui, comme une apparition mystérieuse, les transforme progressivement, les rendant incapables de poursuivre une vie de délits et de crimes.
Dans « La route de la mangouste », la plus longue des trois nouvelles, Lisandro Martínez raconte son histoire au moment où il est sur le point de mourir, qui commence au tout début de l’épidémie de fièvre jaune à Buenos Aires alors qu’il devient l’assistant du photographe Thomas Sheridan, spécialisé dans les portraits des personnes récemment décédées ; ayant contracté la fièvre jaune, il apprend qu’il n’a eu la vie sauve que grâce à la consommation régulière d’opium (la « fumée noire ») et de « lumine », une énergie qui se dégage des morts, qui peut être captée par un appareil photographique spécial, que Sheridan lui lègue avant de mourir, alors que Lisandro prend sa place auprès de l’étrange et fascinante créature qu’est sa femme, Varna. Les trois récits sont peuplés d’une multitude de personnages construits à travers des traits précis, à l’aide d’un langage d’une grande justesse, qui se situe entre poésie et prose.

Né à Buenos Aires en 1969, Diego Muzzio vit en France depuis vingt-cinq ans. Après des études de lettres, il s’est imposé en tant que poète d’abord, dans les années 1990, avec des recueils tels que Sheol Sheol (1997) et Hieronymus Bosch (2004), avant de se tourner vers l’écriture pour enfants et le récit fantastique. Auteur de deux autres volumes de nouvelles, Mockba (2007) et Doscientos canguros (2019), il a publié en 2022 un roman fascinant, récemment traduit en français, paru également aux éditions Phébus en 2025, L’œil de Goliath, dans lequel, à la demande d’un parent de Robert Louis Stevenson, le psychiatre anglais Edward Pierce prend en charge en tant que patient un ingénieur de la compagnie Northern Lighthouse, devenu fou pendant qu’il menait l’inspection d’un phare dans l’extrême sud Atlantique. Ce roman ainsi que les nouvelles de Ce qui tournoie dans la nuit font partie du courant contemporain de renouvellement de la littérature fantastique, gothique et de terreur latino-américain, qui rencontre un succès mondial, un courant auquel appartiennent également Mariana Enriquez, Samanta Schweblin, Luciano Lamberti, Liliana Colanzi.
Les récits de Muzzio proposent un territoire hybride, qui relève de plusieurs genres de l’imaginaire. Ils sont introduits par une épigraphe destinée à éclairer le titre espagnol du recueil (Les sphères invisibles), empruntée à Moby Dick de Hermann Melville, qui associe les mondes invisibles à l’effroi. Chaque nouvelle propose également des épigraphes, construisant un univers de références : Joseph Conrad (Au cœur des ténèbres), Alexandre Pouchkine (Le marchand de cercueils), Rudyard Kipling (La porte des cent mille peines), Wilkie Collins (La pierre de lune). Ces épigraphes contribuent à mettre en évidence l’articulation entre la tradition européenne et l’univers fantastique hispano-américain. En effet, l’Amérique latine constitue un des espaces où le fantastique est reconnu en tant que genre autonome. Né sous l’ascendant de la tradition française, russe, nord-américaine, anglaise et allemande, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, le genre fit rapidement preuve d’innovation, en exploitant notamment les possibilités ouvertes par les inventions techniques et le développement scientifique, et en explorant les rapports à la nature et au monde animal.
Dans les trois nouvelles qui composent Ce qui tournoie dans la nuit, le dérèglement par l’excès et la mort crée un univers dans lequel le lecteur est immergé, qui questionne la réalité de son monde. « L’intercesseur » exploite la potentialité contenue dans l’univers des récits d’apparitions et de fantômes de la gauchesca, le monde rural de la pampa, présent dans de nombreux textes du XIXe siècle, mais jamais développé en tant que genre autonome. Une partie de l’originalité de ce récit vient du fait que la primauté ne va pas au visuel : les effroyables événements ne se manifestent pas visuellement mais sont entendus, puisque le personnage a perdu la vue.
Dans « Le cercueil d’ébène », la cruauté et la naïveté cohabitent chez les deux protagonistes, dont le parcours vers une forme de mysticisme réactive la figure classique de l’apparition, combinée aux significations qu’elle acquiert dans l’œuvre d’Eduardo L. Holmberg (1852-1937), un des premiers représentants du genre latino-américain, particulièrement marqué par E.T. A. Hoffmann. Le ton du narrateur se maintient dans un équilibre qui permet d’exposer Sosa et Vega, sans les juger mais sans occulter leurs crimes, tout en renvoyant à la tradition rurale, puisque l’histoire de Vega évoque l’assassinat commis par Martín Fierro dans l’œuvre homonyme de José Hernández, ouvrage canonique argentin.
Quant à « La route de la mangouste », qui évoque explicitement les premiers récits de Kipling, elle s’inscrit dans la tradition de Leopoldo Lugones et Horacio Quiroga, dont les œuvres mettent en scène la façon dont les progrès techniques, la photographie dans ce cas, permettent de figer le monde spirituel invisible, et d’accéder à l’immortalité. Or, cela repose sur la multiplication des guerres et des carnages, qui seuls peuvent fournir la quantité de « lumine » suffisante aux besoins du narrateur et de Varna. En ce sens, en accord avec la tradition du fantastique hispano-américain, dans Ce qui tournoie dans la nuit les phénomènes inquiétants et effroyables qui se produisent ne brisent pas nécessairement les lois de la nature, ne font l’objet d’aucune explication, ou, lorsque c’est le cas, fournissent des explications pseudo-scientifiques qui évoquent les théories de l’époque.
La renaissance du fantastique, de la littérature d’horreur, de la science-fiction et du gothique à laquelle on assiste en ce début de XXIe siècle intervient à un moment de l’histoire où la fiction est revendiquée comme un mode de production de connaissance, et où le clivage entre réalisme et littératures de l’imaginaire commence à être dépassé. Longtemps considérées comme étrangères au réel, dans un contexte de politisation du sous-continent, en Amérique latine les littératures de l’imaginaire ne s’affirmèrent que tardivement dans leur dimension référentielle, en partie grâce au succès planétaire d’écrivains comme Jorge Luis Borges. Ce qui tournoie dans la nuit apporte les plaisirs d’un renouvellement de ces genres sous de nouvelles et engageantes formes narratives.
