La terreur de la Méditerranée

L’historien Nicolas Vatin a traduit et transcrit La geste de Hayr ed-Dîn Barberousse de l’historiographe ottoman Murâdî, contemporain du corsaire. L’ouvrage est impressionnant par son sérieux et sa profondeur. En effet, le récit d’aventures est doublé de commentaires et de notes érudites qui passent au peigne fin les assertions hagiographiques du texte. Nicolas Vatin nous donne ainsi les références historiques et le contexte général pour saisir ce que fut le surprenant destin du marin ottoman au siècle de François Ier.

Nicolas Vatin | La geste de Hayr ed-Dîn Barberousse. Les Belles Lettres, 888 p., 79 €

Sur la côte nord de la Méditerranée, quand un enfant n’était pas sage, il suffisait de lui dire : « Barberousse va t’entendre et venir » pour le calmer immédiatement ! Ce corsaire de légende, lorsqu’il débarque à Marseille, fait événement ; c’est une véritable célébrité que tout un chacun veut admirer. Son histoire est passionnante et révélatrice de l’ascension sociale qu’autorisait l’Empire ottoman lorsque se manifestaient les qualités requises. Hayr ed-Dîn Barberousse est de petite extraction : son père est un soldat ottoman, en garnison à Mytilène ; sa mère est d’une bonne famille grecque locale. Toutefois, il sera toujours regardé comme un étranger au sérail, voire comme un vulgaire pirate barbaresque. C’est pourquoi le sultan Soliman, qui connaît sa valeur, demande à Murâdi d’écrire une biographie de ce marin d’exception.

Rien ne destine Barberousse à une prestigieuse carrière. Il se lance, tout d’abord, dans le commerce maritime – blé et esclaves noirs – puis songe à devenir un « razzieur » dans les Balkans. En 1513, avec son frère aîné, Oruç, sous la souveraineté du sultan de Tunis, il devient corsaire. Avec une petite flottille, ils s’emparent de navires anglais et espagnols. Dans une tentative téméraire de prendre le fort de Bougie, tenu par les Espagnols, Oruç perd un bras. Barberousse aura la réputation d’avoir la « baraka », aussi acquiert-il un nouveau statut par sa capacité à s’adjoindre une flotte de corsaires indépendants très efficaces, qui viennent souvent de Djerba. Ils maraudent dans les parages de l’Italie méridionale, de la France et de l’Espagne. Oruç, de son côté, est parvenu à s’emparer d’Alger en assassinant le potentat local mais il est tué à Tlemcen. Barberousse prend la succession. Les corsaires écument les eaux d’Elbe, de Piombino et des îles d’Hyères. Craignant les attaques espagnoles, Barberousse comprend qu’il ne peut rester souverain indépendant et offre sa soumission au sultan à Istanbul, Selim 1er, qui accepte tièdement. Cependant, il ne peut se maintenir face à la population algéroise, aux Berbères et aux canonnades espagnoles du fort du Peñon.

Portrait de Khayr ad-Dîn Barberousse Pacha en Poséidon (1550) © CC0/WikiCommons

Il reprend alors la course et ne tarde pas à rétablir sa puissance sur Alger. Il fait cerner le fort du Peñon dont il s’empare, et dont les matériaux servent à construire un môle entre la terre ferme et l’îlot, renforçant ainsi le port. Ses bateaux sont envoyés ravager les côtes et embarquer des « mudéjars », musulmans refusant de se convertir, désireux de quitter l’Espagne. Soliman, le nouveau sultan, demande à Barberousse d’envoyer un homme en France pour déterminer « si ces gens-là tiennent ou non leur parole, ce que valent leurs engagements et leurs actes, ce qu’ils font et ne font pas ». La geste de Barberousse va se poursuivre. Il sera capable de rivaliser avec le condottiere de Gênes, Andrea Doria, « ce maudit de mauvaise étoile », et parviendra à se hisser au rang de Gouverneur des îles. Il dirigera une partie de la flotte ottomane. Lors de l’alliance avec François Ier, plus de 110 bateaux hiverneront à Toulon.

Les batailles navales obéissent à de savantes manœuvres, comme à Prézéva (1538). Galères à rames et bateaux à voiles doivent s’affronter. Pour le malheur d’Andrea Doria, le vent tombe, et ses lourds vaisseaux ne peuvent plus évoluer ! À l’inverse, il arrive que la tempête cause des ravages en drossant les galères sur la côte, comme lorsque Charles Quint tente de se saisir d’Alger avec, peut-être, 400 bateaux. C’est pour cette raison que les combats ont rarement lieu pendant la saison froide. Les affrontements sont contés d’une manière épique avec le ciel noir de poudre, les canons crachant comme des dragons dont les bruits sont parfois couverts par les cris des créatures marines et des poissons qui sont en train de bouillir à cause des boulets chauffés à blanc qui tombent à l’eau…

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De nombreux détails piquants émaillent le récit. Un jour, pour échapper aux « mécréants », les bateaux de Barberousse sont volontairement coulés dans un fleuve puis remis à flot dans la nuit. Afin d’attaquer un port ennemi sans éveiller les soupçons, les turbans sont retirés au profit des calottes. Les vizirs d’Istanbul, qui ne se préoccupent que de leur carrière, obligent les capitaines à prendre la mer avec des rameurs vieux ou malades ! Barberousse s’y refuse et fait rebrousser chemin à ces bateaux inopérants. À la lumière de ce texte, on constate que c’est la pénurie de rameurs qui limite la marine ottomane. Il existe aussi un double dégradé et un tantinet comique de Barberousse : Sinân. Celui-ci, tête brûlée, prend toujours de mauvaises décisions, n’écoutant pas Hayr ed-Dîn, et finit même par perdre un œil. Ruiné, de corsaire indépendant, il devient marin au service de Barberousse.

Le récit, quelquefois picaresque et humoristique, riche de retournements et de trahisons, fait cependant froid dans le dos. Le Maghreb est un lieu de tensions incessantes entre les beys qui s’estiment indépendants, comme à Alger, Tlemcen ou Oran. Les familles se déchirent également, et l’on sent de fréquentes oppositions entre « les Turcs » et « les Arabes ». En effet, les tribus restent quelquefois fusil au pied, en observant comment tournent les combats entre Barberousse et les chrétiens… Plus encore, les côtes sont des champs de bataille permanents. Sans anachronisme, il faut bien parler de « guerre totale » lorsque les villages sont rasés ; les forts, incendiés ; les chrétiens, « ces maudits », passés au fil de l’épée ; les enfants et les femmes, enlevés. « On détruisit et incendia l’arrière-pays, les environs et les abords ; il y avait en tout 140 villages : on n’en épargna pas un. En dehors du château même de Corfou, il ne subsista rien, tout était en ruine. »

Nonobstant, les mises à sac ne sont pas inévitables lorsque les vaincus demandent « l’aman », c’est-à-dire une grâce qui permet d’éviter les destructions, moyennant le paiement de pièces d’or et l’octroi de jeunes hommes et de jeunes filles. Une différence est évoquée à propos des combats. Un musulman qui meurt au combat, sous les coups des infidèles, monte au paradis. En revanche, le pape a interdit le combat à outrance, et oblige le chrétien à déposer les armes si sa vie peut être préservée en tant que captif. Même si l’aspect religieux est omniprésent, et les ennemis chrétiens qualifiés perpétuellement de « maudits mécréants » « sans religion », Barberousse, lorsqu’il mouille devant l’abbaye des Lérins, manifeste une attitude bienveillante, « conforme à la règle non écrite du respect des hommes de Dieu qui s’impose dans le monde du corso », nous apprend Nicolas Vatin.

Le récit transforme peu à peu le valeureux marin en défenseur de l’Empire puis en protecteur de l’Islam et, pour finir, en « saint Patron », quasi sanctifié. D’ailleurs, Mahomet le visite plusieurs fois en rêve pour le conseiller sur les actions à accomplir, et l’aide même à ranger ses affaires sur un bateau. De ce fait, Barberousse ne craint pas la mort, se sachant investi d’une mission divine. Pour rassurer les populations, les Espagnols font croire que Barberousse a été capturé. Un malheureux, coiffé d’un turban, est assis trois jours sur un tonneau de poix que l’on finit par enflammer. Le résultat escompté n’est pas tout à fait atteint car, sur ces entrefaites, Barberousse s’est saisi d’un fort à Minorque. Rien d’étonnant : « Barberousse est le diable, est-ce que le diable brûle jamais au feu ? »

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