« On en redemande »

La vingt et unième édition des prestigieuses Rencontres de Chaminadour, consacrée aux poètes Paul Celan et Mahmoud Darwich, s’est déroulée du 17 au 19 septembre, à Guéret, dans la Creuse, avec la présence d’écrivains, de chercheurs, de cinéastes, de photographes et de musiciens, et surtout d’un très large public, comme toujours lors de cet événement très spécial, toujours marqué par le mélange de conférences savantes et d’interventions personnelles d’écrivains.


Le principe des Rencontres de Chaminadour depuis douze ans est de demander à un écrivain de coordonner une édition consacrée à un ou deux auteurs morts, d’inviter les personnes de son choix à y participer et de proposer un programme, avec l’aide précieuse des organisateurs, et à leur tête Pierre Michon et Hugues Bachelot, tous deux fondateurs de ce rendez-vous annuel il y a plus de vingt ans. 

Lorsque Pierre et Hugues m’ont proposé de coordonner les rencontres de cette année, je me suis pendant un moment demandé quelle serait ma légitimité à organiser un tel événement. Je suis romancier et intrinsèquement francophone, alors que les deux poètes en question écrivaient l’un en allemand et l’autre en arabe. Je suis certes originaire d’une région où le conflit entre Juifs et Palestiniens prend un sens particulier, mais je ne suis nullement palestinien et, quant au monde de l’Europe de l’Est d’où venait Celan, il m’est évidemment étranger.

Mais Pierre Michon et Hugues Bachelot avaient pressenti que je partageais en réalité avec les deux poètes quelque chose de plus fondamental, une certaine fraternité dans l’expérience du monde, de la violence, de l’exil, dans la confrontation permanente à l’altérité, à la diversité, et en définitive à l’Histoire et à ses tourments. Pierre et Hugues avaient bien jugé en pariant sur le fait qu’un écrivain (poète ou pas) comme moi, chrétien de rite grec, mais arabe, vivant au Liban dans un monde mélangé et multiculturel comme le fut la Palestine (ou comme on la rêve encore) et comme l’était l’Europe de l’Est avant les grandes calamités, qu’un écrivain de ce genre donc pouvait réussir des rencontres autour d’un Palestinien de langue arabe et de culture syncrétique, et d’un Juif français d’origine roumaine et de langue allemande : ce n’était pas si absurde, bien au contraire.

Je m’y suis donc mis, heureux, en cette époque sinistre, de travailler à contre-courant, d’œuvrer à réunir des voix multiples autour d’un poète juif et d’un poète palestinien. Ces rencontres délicates, je les ai en partie organisées durant la guerre israélienne au Liban, et alors que Beyrouth était bombardée, et notamment sa banlieue sud qui commence à quelques rues de ma maison. Pendant deux mois, mes amis des Rencontres de Chaminadour se sont inquiétés de moi au quotidien, tandis que je leur envoyais des nouvelles de l’avancement de l’organisation des rencontres, dans des mails que j’ai eu envie à un moment d’intituler « Dernières nouvelles du front », voulant évidemment parler du front littéraire et non du front guerrier.

Discussion après la diffusion d'un documentaire sur les archives de Paul Celan et Mahmoud Darwich, avec Charif Majdalani, Quentin Bas-Lorant le réalisateur et Bertrand Badiou éditeur et traducteur de Paul Celan (2026) ©  Isabelle Delatouche
Discussion après la diffusion d’un documentaire sur les archives de Paul Celan et Mahmoud Darwich, avec Charif Majdalani, Quentin Bas-Lorant le réalisateur et Bertrand Badiou éditeur et traducteur de Paul Celan (2026) © Isabelle Delatouche

Parce qu’en définitive c’est exactement ça que nous cherchions à faire en organisant ces Rencontres : montrer que la littérature, et plus encore la poésie, peut triompher de la violence et de la haine, même au pire moment où s’expriment cette violence et cette haine. Et que, dans notre monde, la littérature a encore une place essentielle pour penser l’Histoire et notre devenir commun.

Au terme de huit mois de travail, nous voici donc à Guéret. Une heure avant l’inauguration, le public est là, dans le foyer du théâtre La Guérétoise, où se déroulent les Rencontres. Comme je l’apprendrai au cours des trois journées, ce sont des gens venus de toute la France, de la Creuse mais aussi de Paris, Bordeaux, Bergerac, Clermont-Ferrand, Grenoble, ou Marseille… Le lieu est vaste, on y a le stand des Rencontres où se vendent les Cahiers des éditions précédentes et aussi Le Creuset, un journal littéraire de belle facture créé par le groupe de jeunes bénévoles qui viennent tous les ans spécialement pour les Rencontres. On y a également le stand très riche de la librairie Vies Minuscules de Guéret, tenu par sa joyeuse libraire Élodie Soulé. Dans un espace ouvert, sur le côté, un écran et des chaises sont prévus pour le cas d’un afflux de public trop important.

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Et ce n’est pas une vaine précaution. J’ai rarement vu La Guérétoise autrement que presque comble à chaque édition des Rencontres. Et ce fut le cas aussi cette année. J’ai encore plus rarement vu un public aussi attentif, aussi concentré. Je l’avais déjà constaté lors de mes précédentes interventions. Dès ma conférence inaugurale cette année, j’ai à nouveau ressenti, presque palpé, dans l’obscurité de la salle, le silence, la densité de l’écoute et de l’attention à mes propos. Les autres conférenciers l’ont éprouvé comme moi. Avant d’entrer sur scène, Karim Kattan ou Stéphanie Hage m’ont avoué avoir eu le trac, comme je l’avais eu moi-même les premières fois que je suis venu.

Mais ce public n’est pas seulement exigeant, il est aussi réactif, il rit, répond, s’indigne de l’indignation d’un conférencier. Il est passionné et empathique. Cette année, j’ai eu l’impression que la plupart des intervenants étaient ovationnés, à la fin de leur communication, puis en se levant et à nouveau en descendant les marches depuis la scène, comme des acteurs après leur prestation.

J’ai la faiblesse de croire que cela était dû à la qualité des conférences, au choix des personnes et des sujets traités. Mais c’est aussi que le mélange des conférences savantes et des conférences d’auteurs a bien fonctionné. C’est toujours le pari des Rencontres de Chaminadour et leur originalité, et ce pari a, je crois, été tenu une fois de plus. Debout devant son micro, le romancier et poète palestinien Karim Kattan a décrit dans une forme inédite, drôle et joueuse, la relation de la jeune génération palestinienne à la personnalité de Darwich. Il a raconté la Cisjordanie de l’intérieur, sans politique ni polémique, évoquant son enfance, ses souvenirs de divers spectacles, dont un insolite concert de Jane Birkin à Ramallah, qu’il mélangeait avec celui de Darwich qu’il pense avoir vu mais auquel il n’a peut-être finalement jamais assisté. Le poète franco-israélien Emmanuel Moses, dont le père était un proche de Paul Celan, a défini le sens de l’exil en faisant entendre la poésie de Celan dans son allemand si troublant, qui brise la nuque à la langue affreuse où souffla l’haleine fétide du nazisme.

Louise Michon, Hugues Bachelot, Éric Celan © Thierry Jimenez Rencontres de Chaminadour 2026
Louise Michon, Hugues Bachelot, Éric Celan © Thierry Jimenez

Au cours d’une conférence extrêmement émouvante, la romancière libanaise Yasmine Khlat a dit son attachement à la figure de la philosophe Judith Stein et surtout à celle de sa sœur Rosa, racontant ensuite sa visite à Auschwitz où les deux sœurs furent tuées. Dans la même sorte d’échappée, René de Ceccatty a évoqué longuement Hélène Cixous et la poétesse italienne Edith Bruck, que nombre de choses rapprochent et éloignent en même temps de Paul Celan, que ce soit le rapport à la langue, à l’exil, à la Shoah, au sionisme ou à Israël. Elias Sanbar, toujours joyeux et volubile, a décrit avec la verve du conteur le travail de Darwich sur la lyrique arabe, un travail qu’il connaît bien pour avoir été très proche du poète et son traducteur vers le français. Quant à Sylvie Germain, elle a magnifiquement parlé de la responsabilité du monde qui incombe au poète, en écho à ce vers de Celan : « le monde est parti, il faut que je te porte ».

Les chercheurs n’ont pas été en reste, dans des conférences brillamment écrites, comme celle de Bertrand Badiou, passionnant quand il parle de Celan, ou de la chercheuse libanaise Stéphanie Hage revenant sur les relations entre Celan et Adorno et faisant justice à la fameuse phrase de ce dernier sur la possibilité d’écrire de la poésie après Auschwitz. Annamaria Bianco est allée dans le détail vers des proximités poétiques inattendues entre Celan et Darwich, tandis qu’Ève de Dampierre-Noiray expliquait l’influence de Darwich sur la poésie palestinienne d’aujourd’hui.

Au sortir de chaque séance, on avait la tête pleine, et tendue comme un tambour. Mais on était heureux. J’ai constaté avec bonheur que l’attention et la concentration que j’évoquais plus haut s’accompagnaient aussi d’un fait extraordinaire, à savoir la quasi-absence de défection pendant les conférences. Personne ne remuait, personne ne sortait en cours de route. Et quand venait la pause, tout le monde se retrouvait dans le foyer. « On en redemande », dit une dame à son mari, en m’adressant un large sourire. Une autre veut que je dise à Stéphanie Hage que sa conférence était passionnante. Je l’encourage à aller le lui dire elle-même, mais je ne sais pas si elle l’a fait. Tout le monde parle de Karim Kattan et de sa quasi-performance. Un homme veut dire un mot à Yasmine Khlat parce qu’il l’évoque dans un travail, et il veut mon intercession pour cela. Une jeune femme cherche Ève de Dampierre pour lui confier qu’elle participe à une lecture poétique autour de la paix et va lire un des textes palestiniens cités par la chercheuse.

À côté des conférences, il y a eu aussi un film de Simone Bitton et un autre de Tessa Racine, et des expositions de photos de Karine Bouvatier-Sicard, Ernest Pignon-Ernest et Maen Hammad sur les thèmes traversés par les conférences, conformément à la tradition de Chaminadour. Il y a eu aussi les lectures avant les conférences de François Marthouret et celle, superbe, par Dominique Devals du Dernier discours de l’Homme rouge de Darwich. Quelques heures plus tôt s’était élevée dans l’obscurité de la salle, comme offerte en cadeau au public, la voix enregistrée de Pierre Michon, vacillante, retrouvant ses appuis, poursuivant en tremblant, lisant un poème de Darwich puis un poème de Celan puis enfin les premières pages de mon Empereur à pied. Et tout s’est clos sur un beau concert-performance, une création du musicien Guillaume Garnier de Barros qui a fait entendre l’émouvante parole de Darwich et celle de Celan, déclamant lors de leurs lectures les plus iconiques.

Tard le soir, après cela, tous ceux qui en avaient encore l’envie se sont retrouvés dans la maison de Hugues Bachelot. Réunis autour d’une grande table, nous avons trinqué à la réussite de cette édition, et, déjà, le débat était lancé sur le sujet de la suivante, entre plaisanteries, rires et propositions sérieuses. Quelles que soient les prochaines éditions, il est nécessaire qu’elles se poursuivent avec la même intensité, parce que réfléchir sur le monde et sur notre humanité commune à travers la littérature, comme cela se fait à Guéret, est aujourd’hui devenu vraiment indispensable.