L’œuvre mobile d’Anne Carson

Poète et essayiste, la Canadienne Anne Carson, née en 1950, vient de recevoir le prix Nobel de littérature. Déjà lauréate de nombreuses récompenses dans le monde anglophone, elle est connue pour une œuvre savante et « confessionnelle », qu’elle a fait connaître, outre par les livres, par ses conférences et ses collaborations régulières à des magazines comme la London Review of Books, par exemple. Mal connue en France, il faut se plonger dans son œuvre et en entendre l’originalité et l’ouverture.


Anne Carson a établi sa réputation avec Eros the Bittersweet (non traduit, 1986), un essai en partie tiré de sa thèse sur Sapho – Carson est helléniste – qui développe une réflexion assez classique sur le désir amoureux comme manque. Il contient les grands traits de son œuvre à venir, tant dans la forme (le choix de l’hétérogénéité), les lignes de force de la pensée (l’Antiquité comme prisme pour la perception du monde moderne) que les registres (le lyrisme, l’ironie).

Les œuvres qui ont suivi ont fait une place essentielle au monde d’aujourd’hui, avec ses aspects de culture « de masse », tout en restant en grande proximité avec l’univers classique ; et les deux univers se côtoient ou se mélangent grâce à des techniques de montage et de juxtaposition, ou grâce à différents types de « fusions ». Ainsi l’Antiquité classique – grecque le plus souvent, mais aussi romaine – apparaît-elle comme « la marque de fabrique » de presque toute son œuvre : elle sert de prisme pour regarder notre époque mais avec autant d’effets d’accroissement de l’acuité que de déformation.

Dans une interview donnée peu après le prix Nobel, Anne Carson a, une fois encore, rappelé : « Ce qui est fascinant chez les Grecs ce sont les petits moments de ressemblance qu’ils offrent avec nous, enchâssés dans une altérité incroyable, à l’intérieur d’un immense paysage d’étranges croyances sur le monde. » Ainsi, certaines œuvres plus que d’autres sont, chez elle, marquées par la présence classique. Lisons Autobiographie du rouge (1998, traduit par Vanasay Khamphommala, L’Arche, 2020) Les hommes à leurs heures perdues (2000, traduit par Fabienne Durand-Bogaert, L’Arche, 2020), Norma Jeane Baker de Troie (2019, traduit par Édouard Louis, L’Arche, 2021)…

Anne Carson © Éditions Corti
Anne Carson © Éditions Corti

Un des grands succès éditoriaux de poésie contemporaine, son Autobiographie du rouge, est un roman en vers qu’Alice Munro, Michael Ondaatje et Susan Sontag saluèrent à sa sortie avec enthousiasme. Il raconte l’amour fou de Géryon, monstre ailé rouge, pour Héraclès, leur rupture, leurs retrouvailles inattendues… Le livre installe ainsi un cadre antique pour des passions modernes, et Géryon est non seulement le personnage de Stésichore, le poète grec, mais un jeune Américain, épris de photographie, consumé par son désir pour ce « dragueur » d’Héraclès.  

Cette « biographie » de Géryon exprime une des pensées fondamentales de Carson sur l’identité, présente depuis Eros the Bittersweet. Exister, un état toujours incompréhensible, ne saurait être approché par les événements d’une vie, car c’est bien plutôt une dynamique de passions, d’affects, de relations intenses, de façons individuelles de sentir et de voir. L’existence, la nôtre comme celle d’autrui, ne peut ainsi être saisie que comme une série de fragments disparates, discontinus et hétérogènes. 

Le recueil de prose et poésie Verre, ironie et Dieu (1995 traduit par Claire Malroux, Corti, 2004), Plainwater (1995, non traduit), The Beauty of the Husband (2001, non traduit) et surtout la grande élégie à son frère mort, Nox (2010, non traduit), mettent en écriture le fragmentaire que revendique l’auteure comme notion et comme forme littéraire. 

Nox est peut-être l’œuvre qui met en place morcellement et disparité de la manière la plus spectaculaire. Le « livre » se présente comme une petite boîte (un tombeau ?) contenant un leporello (un « accordéon ») de 26 m de papier sur lequel, en parallèle avec l’étude d’une élégie de Catulle, sont rassemblés les éléments que l’écrivaine « possède » concernant l’existence de son frère mort au Danemark en 2020 après une disparition de plus de deux décennies ; des souvenirs de moments du passé, de conversations, des photographies toujours déchirées ou surlignées, des dessins, des réflexions…

Dans Nox, outre le succès d’un travail de la forme fragmentée, moderne mais traditionnel depuis le XXe siècle, frappent le côté touchant de la déploration et la volontaire labilité de certaines affirmations mimant la non-fixité des choses : « Je voulais remplir mon élégie de toutes sortes de lumières, mais la mort nous rend avares. On ne peut rien dire de plus, pensons-nous, il est mort. L’amour ne peut pas toujours changer les choses. Les mots ne peuvent rien ajouter. Quoi que je fasse pour évoquer le garçon solaire qu’il était, cela reste une histoire banalement étrange. Et donc je me suis mise à penser à l’histoire ».

La présentation distanciée de son intimité, triste ou ironique, est un aspect séduisant de Nox comme d’autres recueils, mais elle compte peut-être moins, pour certains lecteurs, que les positions féministes de Carson, exprimées, sotto voce ou non, dans Autobiographie du rouge, « L’essai de verre » et « Le genre du son » de Verre, ironie et Dieu, « Short Talks » de Plainwater, Norma Jeane Baker de Troie, Antigonick (2012, traduit par Édouard Louis, L’Arche, 2019)… Le refus de l’essentialisation, le goût de la fluidité, l’opposition aux normes s’y font entendre.

Et pour s’opposer à toute imposition extérieure et autoritaire, quoi de mieux que de vivre avec la littérature. Anne Carson, qui ne se laisse pas plus enfermer dans le politique, l’intime, que dans l’érudition… ou quoi que ce soit, qui est  toujours ici quand on l’attend là, a choisi d’écrire en compagnie des auteurs du monde antique, mais aussi, et cette compagnie est nombreuse et diverse, d’une kyrielle de grands ou moins grands auteurs de tous les siècles – Zeami Motokiyo, Emily Brontë, Gertrude Stein, Marcel Proust, Émile Nelligan…– qui laissent élégamment dans ses pages de pénétrantes traces.  

Quelle belle compagnie ! Et, comme on dit en anglais, « you are the company you keep ».