Voici un récit de Dorcy Rugamba évoquant le vécu d’un jeune homme rwandais qui entre à l’université juste avant la catastrophe ; ou bien, en moins tragique, la tentative de la romancière argentine Salomé Esper de nous faire croire au miracle et à une résurrection. Suivent trois interrogations : celle du poète et écrivain Grégory Rateau qui se demande qui n’a jamais eu envie de supprimer son voisin, ou bien les réponses du sociologue Arnaud Esquerre à Radio France qui l’a questionné sur l’articulation dans une démocratie entre pratiques et normes juridiques. Et, pour finir en plus académique, Judith Lyon-Caen qui cherche à comprendre pourquoi et comment on s’est approprié l’œuvre de Balzac depuis sa mort jusqu’aux années 1950.
Dans le bouleversant Hewa Rwanda. Lettre aux absents (2024), Dorcy Rugamba rendait hommage à ses parents et sa fratrie massacrés le 7 avril 1994, au début du génocide des Tutsi au Rwanda. L’auteur, créateur de l’œuvre plastique et performative « Les Restes suprêmes » (2022) questionnant la place, suite aux pillages coloniaux, des artefacts africains dans les musées européens, emprunte ici la voie de la reviviscence, à travers le vécu d’un enfant puis d’un jeune homme, d’un Rwanda d’avant la catastrophe, où palpitent cependant les signes qui l’annoncent.
Le protagoniste, un cinéaste établi à Dakar, revient sur sa jeunesse dans la ville qui regroupe les principales institutions du savoir au Rwanda, Butare. Un superbe prologue célèbre cette vocation, souligne que la ville surpasse ses rivales – Kampala et « son université d’élite d’où sortirent tant de pères des Indépendances », Lubumbashi et Kinshasa : « Du temps de sa splendeur, il n’y avait pas de lieu, dans tous les Grands Lacs africains, où le savoir fût autant porté aux nues que la ville de Butare. » Le bâtiment de l’Université nationale du Rwanda, « un Oxford africain », est « aussi iconique que l’Ivory Tower de Makerere ».
Le « pèlerinage » entrepris trente-deux ans plus tard par Binwa bute cependant sur l’impossibilité de « revoir un jour sa ville natale », « les habitants manqu[a]nt à l’appel ». Reste à faire renaître les souvenirs des journées où la mère devenait écrivain public, ceux des cérémonies à l’église, des musiques partagées en une époque où « le monde avançait sur deux pieds, de part et d’autre du rideau de fer », des rivalités farouches entre jeunes garçons, de la ferveur collective soulevée par des matchs de football ou de volley, des batailles rangées entre ligues estudiantines et militaires. Ces derniers sont appelés « les Piétineurs » et les étudiants, « seul corps organisé à oser affronter le pouvoir », « les Salauds ».
À la fin des années 1980, avant qu’elle ne soit bientôt « balayée par le vent de l’histoire », le jeune Binwa accède à l’université avec son ami d’enfance Hamza, un musulman de culture swahilie. Le folklore étudiant déguise compétition viriliste et harcèlement des filles, très minoritaires sur le campus. En octobre 1990 éclate la guerre, suscitant une première année blanche. À l’université et ailleurs, les « sbires du pouvoir » orchestrent, au moyen d’un parti, d’un journal et de la « radio de la haine », la montée du racisme et des violences ethniques. Catherine Mazauric
Voici l’histoire d’une résurrection bien profane et fort réjouissante, car ce n’est pas Jésus qui revient mais Hilda Bustamante, qui avait soixante-dix-neuf ans au jour de sa mort. Stupéfaite d’être réveillée dans sa tombe, des vers plein la bouche, qu’elle recrache aussitôt avec dégoût, Hilda s’extrait de son cercueil et de cette terre qui l’étouffe. D’ordinaires prodiges suivront son retour dans sa petite ville ; elle se rend d’abord à l’église, où elle fait irrépressiblement sonner la cloche à toute volée, puis chez elle, où elle retrouve Álvaro, son mari endeuillé, et Amelia, sa petite-fille d’élection. Bientôt la découvrent, ébahies ou terrifiées, ravies, Gabriela, la mère d’Amelia, et ses amies les « Pieuses », toutes dévouées au service de l’église mais plus encore à leur lien.
Laissons là tout renvoi facile au réalisme magique, dont joue et se moque gentiment le récit, et savourons plutôt la fraîcheur et l’émouvante cocasserie de cette fable sur le deuil. Chacune et chacun y négocie avec sa foi et sa raison, hésitant entre la croyance au miracle et le simple constat de la présence d’Hilda, entre l’inopportun culte marial à l’amie et l’élan qui pousse à l’étreindre. Hilda ne ressuscite pas au troisième jour mais meurt à nouveau au quatrième, le temps d’accomplir de menus bienfaits. Son bref retour aura dévoilé quelque pardonnable péché de chair du curé, aura lié à jamais Álvaro à Genaro, qui fut, « pour la bonne cause », le fugace amant d’Hilda, aura rompu le long silence d’un couple ami. Certains habitants de la ville se seront effrayés de ce qu’ils croient être des signes de la fin des temps – le bris de toutes les vitres et vitraux de la ville ; une nuée de sauterelles – tandis que d’autres, pragmatiques, n’y auront vu que de banals ou saisonniers désagréments.
Gaîment, fermement, le roman de Salomé Esper prend le parti des femmes et des hommes de bonne volonté, sauvant d’elle-même la morale catholique fondée sur la faute. Les péchés mineurs font le sel de la vie, c’est bien connu. Un envoi laisse deviner que l’autrice, poète, a écrit avec ce premier roman une offrande à quelque grand-mère, tout comme Amelia glisse des mots d’amour dans la tombe d’Hilda. Enchaînant avec art de brefs chapitres, Hilda Bustamante revient fait partie de la première sélection de romans étrangers pour le prix Médicis. Avec raison : il nous fait croire au miracle, ordinaire, de l’amour des vivants, par-delà la mort, pour leurs chers disparus. Cela s’appelle le deuil. Florence Olivier

Qui n’a jamais eu envie de supprimer son voisin ? C’est à cette épineuse question que tente de répondre Grégory Rateau. Son narrateur, Paul Leroux, est devenu un assassin après une lente et inexorable descente aux enfers. Depuis toujours, sa vie est un calvaire. Mère morte prématurément, père absent et brutal, petits boulots sans intérêt, un univers que n’aurait pas renié John Fante, l’auteur inoubliable de La route de Los Angeles et de Demande à la poussière. Le voici en prison pour le meurtre d’un couple de jeunes mariés, sous le prétexte qu’ils faisaient trop de bruit. « Aucune visée politique, aucune conscience engagée, même pas un embryon d’opinion », le motif peut sembler futile, et il l’est, du moins en apparence.
Mais derrière, il se joue autre chose. Un complot de forces obscures est à l’œuvre. Paul Leroux est un solitaire en conflit avec le monde. Il lui faut absolument faire taire toutes ces voix venues de l’extérieur qui le harcèlent, le persécutent jusqu’à prendre possession de sa pensée la plus intime, et il lui faut les extraire de son crâne une fois pour toutes : « j’ai voulu tuer, sans le savoir, les bruits qui se bousculaient dans ma tête et qui n’étaient pas vraiment moi », écrit-il dans ses carnets. Avec le meurtre de ses voisins immédiats, il a atteint un point de non-retour, et il aurait pu tout aussi bien trucider tous les habitants de l’immeuble.
Il ne doit sa survie qu’à l’écriture, écrire pour respirer, même si « les mots couchés sur le papier lui donnent la nausée », une façon de se vider des mots tout en sachant que leur mouvement dans sa tête, « ce bourdonnement incessant », ne s’arrête jamais. Si encore il y avait un fil conducteur dans tout ce vacarme intérieur ! Mais rien : « pas de programme social, pas de mystique, pas de philosophie. Juste mes instincts ». Ce prisonnier existentiel finira par trouver une sorte de salut derrière les barreaux : « le monde extérieur est mort et pour la première fois de ma vie, je sais ce que signifie n’avoir plus peur de rien ». Alain Roussel
Grégory Rateau écrit des articles pour En attendant Nadeau.
Un critère essentiel du caractère démocratique d’un régime nous paraît être la diversité des opinions qui peuvent s’y exprimer et donner lieu à de véritables débats. Le choix offert aux citoyens ne saurait se réduire à la confrontation de sourires affichés ou de cinglants slogans. Plutôt que de choisir entre des personnalités dont on ne connaît que l’apparence, l’exercice du droit de vote devrait arbitrer entre les conceptions globales que mettraient en œuvre les élus. Cela peut prendre la forme de programmes détaillés ou simplement de l’impression produite par la réaction des candidats à des événements perçus comme significatifs. Ce peut être très précis ou très vague selon les personnalités des uns et des autres, et cela dépend aussi de la manière dont ils se situent dans le champ parlementaire. Encore faut-il que les électeurs soient informés des enjeux et des alternatives entre lesquelles ils sont appelés à trancher. C’est pourquoi les responsables des démocraties modernes se reconnaissent le devoir d’organiser des confrontations pacifiées entre les diverses opinions qui partagent les citoyens. Chacun en convient sur le principe mais comment faire ?
Les questions susceptibles de donner lieu à des débats instructifs ne peuvent appeler des réponses binaires. Il faut d’abord s’accorder sur le contexte, sur les tenants et aboutissants, sur les sous-entendus, sur la priorité donnée à telle valeur contre telle autre. Dès lors que l’organisation de débats véritables entre les tenants de positions divergentes relève de l’exigence démocratique, il faut trouver des critères acceptables, c’est-à-dire objectifs et doués de sens. Les opinons des uns et des autres doivent pouvoir être comprises et discutées, sans verser dans le simplisme dénoncé par Jean-Luc Godard quand il se moquait de la prétendue objectivité des gens de télévision qui accordent « cinq minutes pour Hitler et cinq minutes pour les Juifs ».
Lorsque se produit un débat politique ou médiatique, certains des participants (ou de ceux qui auraient aimé l’être) peuvent déplorer l’absence d’un point de vue qui aurait dû être présenté. Arnaud Esquerre soutient que l’existence récurrente d’un « point de vue manquant est une condition positive de la démocratie ». On n’a jamais donné la parole à tous ceux qui peuvent considérer qu’ils auraient dû l’avoir. Les Français tiennent pour acquis que des propos inspirés de la propagande nazie n’ont pas à être tenus, quand les Américains défendent ce qu’ils appellent « liberté d’expression ».
Ce livre est issu d’une demande formulée fin 2024 par le directeur éditorial de Radio France qui s’interrogeait sur les conséquences d’une décision du Conseil d’État donnant raison à « Reporters sans frontières [qui] accusait la chaîne CNews de manquer de pluralisme dans le traitement de l’information ». Par la suite est venue l’accusation de « militantisme caché » lancée par le groupe Bolloré qui obtint la convocation d’une commission d’enquête parlementaire sur « la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public ». Arnaud Esquerre fut donc chargé en tant que sociologue d’éclaircir « l’articulation entre les pratiques et les normes juridiques ». Ce travail aboutit au présent livre, clair, précis et utile. Marc Lebiez
Judith Lyon-Caen fait dans cet ouvrage précisément ce que le titre indique : une étude de l’histoire politique de la transmission littéraire de Balzac. Elle se demande pourquoi et comment, de la mort de l’auteur aux années 1950, des générations successives se sont approprié son œuvre et elle analyse les buts politiques et culturels qu’elles poursuivaient. On a donc ici une anthropologie des pratiques et institutions qui ont « promu » Balzac (éditions, programmes de lycée, célébrations, maison de l’auteur…) et une histoire politique des lectures de l’écrivain.
Car la pérennité d’une œuvre n’est pas due à ses seules qualités intrinsèques mais aux possibilités d’appropriation qu’elle permet. La transmission littéraire n’est ainsi jamais neutre, et, dans le cas de la Comédie humaine, chaque « groupe » de lecteurs lui a attribué un sens correspondant à ses propres préoccupations ou projets idéologiques, les unes ne recoupant pas forcément les autres. Ainsi, on peut voir Balzac comme un « visionnaire passionné », comme Baudelaire, ou faire de lui « un grand réaliste » comme Lukács, ou encore un « réaliste visionnaire », comme Pierre Barbéris, etc.). Judith Lyon-Caen discerne ainsi plusieurs Balzac : celui des conservateurs et royalistes, des marxistes (rappelant la célèbre page d’Engels sur Balzac), de Lukács, des fascistes (avec Maurice Bardèche et l’on apprend que les éditions Calmann-Lévy aryanisées sous l’occupation avaient été renommées Éditions Balzac), d’Albert Béguin, de Pierre Barbéris… Une interprétation parmi celles qu’elle présente semble, toute rigueur historique restant toutefois observée, avoir touché son cœur : celle de Jean Cayrol, chrétienne et humaniste, qui, au retour des camps a trouvé en Balzac un écrivain qui « respecte l’âme des êtres auxquels il donne vie », un lieu grâce auquel il était possible de revenir parmi les humains. Cet intéressant ouvrage suscitera chez le lecteur de fructueux sentiments d’accord ou de désaccord, il est dommage cependant, que pour permettre de les approfondir, « Balzac nous appartient » ne fournisse pas d’index en fin de volume. Claude Grimal
Cette chronique est coordonnée par Jean-Yves Potel
