« Les Indiens sont les Américains oubliés », déclarait en 1968 Lyndon B. Johnson qui lança des programmes d’auto-assistance, d’auto-développement et d’autodétermination. Si la condition indienne s’est améliorée, la représentation des Indiens reste un « enjeu explosif ». Olivier Penot-Lacassagne, dans une foisonnante anthologie, Poésies amérindiennes d’aujourd’hui, fournit un florilège de textes avec méthode et érudition.
Dans son introduction, il rappelle quels furent les combats récents des Indiens, comme l’occupation de l’île d’Alcatraz en 1969 ou le siège de Wounded Knee en 1973, pour que « l’Amérique native » fasse retour, avec les Indiennes et les Indiens « du monde réel ». L’ouvrage s’oppose aussi bien aux stéréotypes – entre Pocahontas la Douce et Géronimo – qu’à « l’image fantomatique du Vanishing Indian » et à la récupération new-age folklorisée afin de restituer une parole indienne « insoumise et vigilante qui contient la promesse d’un avenir viable ».
Selon un recensement de 2020, on estime à 9,7 millions le nombre d’Amérindiens aux États-Unis pour 574 nations reconnues (2 % de la population totale), et 1,4 million au Canada pour 50 nations (4,3 % de la population totale). Nonobstant, la covid a fait prendre conscience de l’extrême fragilité du patrimoine indien, très menacé, et de l’urgence à agir. En effet, le virus emporta nombre de personnes âgées, dont beaucoup parlaient encore leur langue natale. Dans cette anthologie, qui réunit une cinquantaine de poètes, « la question indienne » se déploie pleinement ; les thèmes rappellent les mythes d’émergence, défont les vérités d’hier, reformulent l’histoire et, avec des mots propres, « s’inscrivent dans l’histoire se faisant ». De l’Alaska au désert du Sonora, les poètes sont à la fois des voix singulières et celles de membres d’une communauté. Certes, les textes sont en anglais, mais ils ne cherchent pas à apparaître comme une version indianisée de la poésie nord-américaine, et ils n’hésitent pas à mêler culture et politique. À côté des poèmes, des pages sur fond gris fournissent des commentaires sur les auteurs et des citations qui éclairent le texte.
Paula Gunn Allen (1939-2008), Indienne laguna, originaire du Nouveau-Mexique, considère que son combat se fait sur deux fronts : la survie physique et la survie culturelle. Féministe, elle développe une approche « gynocritique » de la littérature amérindienne, tout en s’attaquant aux mensonges de la Conquête euro-américaine.
Autre rivage
il existe un autre rivage
qui n’est pas bordé par la mer
que nous connaissons
où aucun poisson, aucune bête
que nous pourrions nommer
ne fraye ni ne traque
les vagues
il existe un autre rivage
Marilou Awiakta, Cherokee (Appalaches) confie : « Une indienne marche en moi ». Elle a écrit des essais sur son cheminement intérieur et s’efforce de rendre compte de « la toile » qui relie toutes les formes de vie.
Des cendres surgira la paix.
Notre courage
est notre mémoire.
Des cendres
naîtra la paix
si nous sommes déterminés.
Si nous ne le sommes pas,
nous disparaîtrons.
Et des cendres
viendra la paix.

Certains poèmes ne manquent pas d’humour. Sherman Alexie (1966), Indien spokane, du côté de Seattle, a un style irrespectueux et moqueur.
La cérémonie du nom
Je peux raconter n’importe quelle connerie sur les Indiens :
vous les croirez
parce que vous savez que dalle sur les Indiens
ou plutôt vous ne savez d’eux que des conneries.
Je peux donc écrire n’importe quoi, vous ne verrez pas la différence.
Mon nom indien est Éternel Diseur de Conneries.
Il existe même un poème de Louise Erdrich, Indienne ojibwe (Minnesota), intitulé « Cher John Wayne ».
Comment pouvons-nous éviter d’entendre sa voix,
l’autre face de la bande sonore, toujours en cours :
Allez, les gars, on les a eus
là où on le voulait, saouls, en fuite.
Ils nous donneront ce qu’on veut, ce dont on a besoin.
Sa maladie même visait à tout prendre.
Ses cellules, brûlant, se multipliant, se répandant
hors de leurs membranes.
En effet, John Wayne, qui tenait le rôle d’un pistolero vieillissant et malade dans Le Dernier des Géants, était atteint lui-même d’un cancer… Un autre poème est une prière à « saint Assimilus », « patron des internats gouvernementaux », ainsi qu’à « saint Malbouffus et Cholestrus »…
Jim Barnes (1933), d’origine choctaw (Oklahoma) et galloise, se définit comme un Amérindien « plus par l’environnement que par le sang ».
Cimetière choctaw
Des pierres,
symboles travaillés à la main
touchant les quatre vents.
Glyphes familiers :
Ushi holitopa. [fils bien-aimé].
Les dates :
peu d’années.
Le pollen se dépose
sur les pierres revivifiées
et venant de l’est
le roulement lointain du tonnerre.
Linda Hogan (1947), Chickasaw (Colorado), écrit « par respect pour le monde naturel » et défend une spiritualité terrestre.
Carte
Voici la carte du monde abandonné.
Voici le monde sans fin
aux forêts arasées.
Ce sont les lignes que le loup ne pouvait franchir.
Mais voici que les sciences m’ont appris :
Qu’au cœur de chaque flocon de neige
loge un grain de poussière,
que la glace peut conquérir la terre,
que les loups vivent dans le cercle
de leur propre commencement.
Voici ce que je sais, savoir venu du sang :
le premier langage ne vient pas de nous.
Chaque chose a un nom pour elle-même,
et sous nos pieds l’autre réalité bouge déjà.
Elle brûle.
Elle rêve.
Elle s’éveille.
Si plusieurs écrivains indiens ont été récompensés par des prix prestigieux, les écrits indiens éveillent dans l’ensemble peu d’intérêt, et les maisons d’édition qui s’y consacrent restent fragiles. C’est pourquoi cette anthologie permet d’entendre des voix poétiques rares. Ce livre est une mosaïque de mondes, d’existences et d’imaginaires ; il parcourt des écritures distinctes, recueillies comme autant de fragments d’une Amérique native vivante, entre mémoire douloureuse et présent blessé.
