Les désarrois d’une émigrée 

Lavinia Braniste, romancière roumaine de la nouvelle génération, raconte dans Camping l’histoire de Sofia, une émigrée ordinaire. Jeune veuve, elle part en Espagne avec un visa de touriste pour quelques semaines. Elle a l’idée de gagner un peu d’argent, de quoi aider son fils et son vieux père.

Lavinia Braniste | Camping. Trad. du roumain par Sylvain Audet-Gaïmar. Éditions des Syrtes, 280 p., 22 €

Elle loue une caravane et une place dans un camping. Vingt ans plus tard, elle est toujours là, elle s’épuise à travailler des journées entières, voire des nuits, à la réception du camping ; elle envoie de l’argent et d’innombrables colis à sa famille, achète un appartement à son fils. Quand elle doit prendre sa retraite, le roman commence : son fils lui rend visite, elle espère qu’il la remplacera au camping. Il dit non, il a d’autres choses à faire.

C’est le roman du désarroi. Que veut Sofia ? Rentrer en Roumanie devenue membre de l’Union européenne ? Sans doute, mais elle hésite. Elle voit toujours la réalité roumaine « figée telle qu’elle était à l’époque où elle est partie ». Quant à l’Espagne, aura-t-elle les moyens financiers d’y rester ? Le récit de Braniste décortique la vision du monde de Sofia qui ne sait plus où elle est, qui n’a plus de place nulle part. Ni au camping où elle ne peut continuer à travailler ni dans la Roumanie d’hier qui n’existe plus. L’autrice écoute Sofia. Elle ne s’apitoie pas. Ce qui donne à son écriture un réalisme franc et sobre. Mais aussi des longueurs fastidieuses comme si le style devait parfois adopter l’ennui du personnage.

Un bref entretien avec Lavinia Braniste, lors de son passage à Paris début septembre, a été l’occasion de quelques précisions sur les sources de ce récit. « Ce n’est pas un récit autobiographique, nous dit-elle. Sofia n’est pas ma mère, bien qu’elle ait connu une situation analogue. » Elle s’est effectivement exilée un moment et a vécu dans un camping, en touriste, semble-t-il. « Le modèle c’est plutôt moi, ajoute-t-elle, ou du moins mes observations sur ce type de société, du camping que j’ai vu en rendant visite à ma mère en Espagne. » D’ailleurs, elle insiste sur la différence à respecter entre une émigrée et une exilée. « La langue roumaine distingue bien les deux situations. Sofia n’est pas une exilée mais une migrante, contrairement à ma mère. Elle est venue pour travailler, puis elle a été bloquée, elle a dû trouver un emploi. Elle a fini par vivre et travailler dans ce camping jusqu’à la fin. »

Comment voit-elle ce camping ? « C’est une petite société, je le perçois comme un village, où tout le monde se connait, se salue, où cohabitent de nombreuses nationalités de migrants et de touristes, où l’on se nourrit de rumeurs. De conflits aussi. À l’origine je voulais écrire des nouvelles sur des personnages ou des situations que j’avais observées, et puis j’en ai fait un roman »

En effet, dès qu’on entre dans ce livre, un monde original à la fois fatigant et rocambolesque nous saisit. Lavinia Braniste en observe tous les angles du point de vue de Sofia, les petits faits ordinaires, les objets, les innombrables souvenirs qu’elle accumule sous son auvent, ses fleurs, les intrigues, tout défile dans le quotidien de Sofia. Ses déceptions également. Ainsi, elle n’est plus invitée à un anniversaire parce qu’un des participants « ne la supporte pas », elle l’apprend en bavardant avec une voisine dans une voiture : « Le trajet dure une vingtaine de minutes, juste assez pour faire le tour des ragots. » Ou bien elle chronique les batailles pour l’attribution des places, les « parcelles » du camping. Il y a ceux qui sont installés depuis des années, ceux qui reviennent quelques mois régulièrement, et les autres.

Lavinia Braniste, Camping,
Lavinia Braniste (2026) © Jean-Luc Bertini

On remarque les vrais migrants et les vrais touristes, les nationalités et les langues parlées, les générations. Un mélange succulent de personnages qui s’opposent ou se rapprochent, moins par tensions sociales ou nationales que par des petits jeux de représentations, comme cette psychothérapeute qui ne supporte pas qu’on vienne lui raconter ses soucis personnels, elle n’est pas en consultation ! Ou bien cette femme « jeune, belle et athlétique » qui filme tout ce qu’elle fait et se crée une vie sur sa chaine YouTube. Des hommes aussi, comme celui qui vient offrir à Sofia un plat du lapin qu’il a chassé, espérant se faire pardonner de l’avoir cuit au barbecue, activité interdite !

Beaucoup d’autres encore peuplent ce monde concentré dans un espace peu attrayant. Le camping est « un endroit étrange, rural et littoral à la fois, qui a poussé d’un coup, au sommet du boom immobilier. […] La plage est bordée de tours remplies d’appartements vides onze mois sur douze. […] Au-delà, une autoroute gronde, comme une menace ». Le marché aux poissons frais « n’est qu’une mise en scène pour touristes ». Et Sofia de comprendre, à la veille de rentrer en Roumanie, « combien son territoire en Espagne est étroit », au bout de vingt ans « son Europe n’est qu’un ruban aride coincé entre l’autoroute méditerranéenne et la mer elle-même, un espace si modelé par le tourisme que même les habitants s’y comportent en touristes ».

Le roman de Lavinia Braniste ne se limite pas à une chronique pseudo réaliste d’un décor humain, certes pittoresque. L’essentiel est dans l’histoire de Sofia qui, à la veille de sa retraite, ne sait plus très bien où elle est et avec qui, une hésitation que ne comprend pas son fils, et réciproquement. L’égarement qu’elle ressent ne vient pas de différences psychologiques, ni d’amours perdus, mais des désorientations de l’exilée, qu’elle soit migrante ou pas, après vingt années de vie éclatée entre ses deux pays. Un égarement que ce roman transmet magnifiquement, comme une sorte d’errance fondamentale.

En Espagne, « elle vit dans deux mondes juxtaposés » qu’elle perçoit concrètement en maniant deux langues : « elle est venue avec ses propres mots venus de chez elle ». Quand elle parle ou écoute, « elle superpose un univers linguistique à un autre sans qu’ils coïncident vraiment, de sorte que le résultat paraît un peu décalé ». Un décalage qui s’est généralisé, qu’il s’agisse des deux monnaies, de l’heure, des températures, de la végétation, des sols, etc. Plus grave, elle ne comprend pas ce qui se passe là-bas, dans une Roumanie en bouleversement.

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Son fils, qui a maintenant vingt-quatre ans, incarne à merveille cet autre décalage. Leurs conflits sont vifs, ils peuvent conduire à la tragédie, sinon à ce qu’elle perçoit comme une trahison. Les mots du fils sont parfois brutaux, et ses silences vexants. Il vit dans une autre Roumanie modernisée, membre de l’Union européenne et plus riche. Sa vision du camping est opposée à celle de sa mère. Il n’a rien à faire des innombrables paquets qu’elle lui envoie, il les entasse dans un garage. En fait, comme de nombreux Roumains, il circule facilement en Europe, et pense que les grands écarts se comblent. C’est une différence avec les générations de la période communiste, et même des années 1990. Après l’entrée de la Roumanie au sein de l’UE en 2007, tout change, vingt ans plus tard c’est devenu évident. On comprend que, depuis longtemps, ni lui ni le grand-père ne veulent les paquets cadeaux qu’envoie Sofia depuis vingt ans. On comprend également les désarrois de l’ancienne émigrée.

En plaçant les migrants au centre de son œuvre, Lavinia Braniste ne s’intéresse pas aux dangers de l’immigration qui mettraient en péril nos belles nations, elle inverse la préoccupation. Elle est sensible à l’expérience des migrants eux-mêmes, à ce que sont leurs vies intimes dans un monde sans repères. Elle rejoint en cela plusieurs écrivain.e.s de son âge (elle est née en 1983) ou de la génération précédente – on pense aux derniers livres parus en français de Gabriela Adamesteanu, La fontaine de Trevi  et La rencontre  – pour qui l’exil est d’abord une expérience intérieure, complexe et difficile, qui a marqué plusieurs générations de Roumains depuis les années Ceaușescu.

Lors de notre brève rencontre à Paris, Lavinia Braniste nous a dit laisser aux lecteurs et lectrices le soin de la classer dans la littérature roumaine contemporaine, tout en soulignant : « Il est sûr que j’aborde des thèmes sociaux longtemps sous-estimés. Nous sommes plusieurs des deux dernières générations à nous y intéresser alors même qu’elles tendent à diminuer. C’est peut-être un signe. »  Il indiquerait une tendance de la littérature roumaine contemporaine : des auteur(e)s qui manient, selon certains critiques, « un réalisme de notation », sans grandiloquence ni apitoiements.