Vie et mort d’une mite, premier roman de Rowe Irvin, raconte l’adolescence primitive de « Ma Fille », élevée seule par sa mère dans une cabane en forêt, coupée du monde. C’est un véritable tour de force.
Rares sont les romans qui inventent une nouvelle langue : Rowe Irvin réalise cet exploit. La romancière s’inscrit dans une esthétique baptisée « English Eerie » (L’inquiétant anglais) par l’essayiste Robert Macfarlane dans un article du Guardian en 2015, esthétique qui s’inspirerait de l’œuvre de M. R. James (1862-1936), auteur britannique de récits fantastiques. James serait influent pour sa vision du paysage, en particulier celui de l’Angleterre, comme constitué de « forces inquiétantes, de souffrances à moitié ensevelies et de droits de propriété contestés ». Macfarlane identifie des points communs entre la musique, l’art, la littérature, le cinéma et la photographie qui reflètent une « culture du paysage » (landscape culture), où l’on met en lumière les thèmes jamesiens de la déstabilisation et du déplacement, et où le paysage anglais, au lieu d’être caractérisé par sa continuité, apparaît sous l’angle de ses anomalies. Il s’agit d’une contre-culture hantée par des fantômes, comme dans The Wake (2014) de Paul Kingsnorth, où le romancier invente un vieil anglais fantomatique.
Rowe Irvin se situe dans leur sillage : l’idiome aux allures de vieil anglais employé par son héroïne s’élabore autour des perceptions de la nature. Autrement dit, forêt = langage. Depuis sa naissance, Ma Fille, comme l’appelle sa mère, n’a eu de contact qu’avec cette dernière, sinon avec des animaux : c’est elle qui nomme les choses, tel le premier homme : « À présent, je suis Boue. Je suis le caillot que la pluie forme avec la terre. Je la porte avec moi pendant que j’arpente la forêt, une bouteille remplie de terre mouillée rangée dans la musette sanglée contre ma poitrine nue. Je crois que je serai Boue encore un moment avant que la sensation du nom s’assèche et crisse dans ma bouche et que je doive le cracher. Alors la bouteille de boue rejoindra au Musée tous les autres noms que j’ai portés. » Son prénom provisoire rappelle Adam (en hébreu, « homme », « rouge » et « terre ») ; Boue évolue dans un environnement boueux et chaotique où les animaux règnent, on n’est pas encore arrivé au septième jour de la Création.

En attendant, il y a le renard : « Alléchée par l’odeur d’une plaie, l’ombre brun-rouge bondit, le ventre lesté par le poids du petit frémissant, les mamelles déjà douloureusement gonflées. Tapie derrière les arbres, une patte en suspens perlée de rosée, la renarde pointa son museau vers ce qui gisait là. » « Rouge-brun », mot composé typique de langues germaniques dont le vieil anglais, regroupe deux tropes fétiches d’Irvin : la terre et le rouge. Ici, la perspective est celle des mères ; le roman s’ouvre sur un flashback, où Myma, victime d’un viol collectif, est laissée pour morte, gisant sur le sol. L’animal qui renifle son sang porte un renardeau sous son ventre ; Myma, elle, est porteuse d’un enfant dans le sien : homme et animal se reflètent. Rowe Irvin – elle-même dotée d’une chevelure rousse – commence ainsi son ode au rapport fusionnel entre mère et fille, entre bêtes et hommes. L’histoire de Myma alternera avec celle, narrée à la première personne, de Ma Fille/Boue.
Fille de vétérinaires de ferme, Rowe Irvin a une connaissance intime du règne animal, associée ici à sa sensibilité poétique : Boue emploie un lexique simple pour bâtir des expressions baroques et primitives, créant un effet d’inquiétante familiarité, perdu, hélas, en traduction :
« Pour te protéger de la -Pourriture, Ma Fille.”
J’ai des frissons quand je pense au pire. Pourriture – comme la chair d’un fruit blet, comme mordre dans une pomme sans vérifier qu’elle n’avait pas de trous et sentir ma bouche se remplir de bouillie marron douceâtre. La Pourriture qui vient de l’autre côté de la barrière est pire qu’une bouchée infecte. Si ce genre de Pourriture s’insinuait en nous, alors Myma et moi serions des pommes blettes. Nous, de Pourries. Toutes nos entrailles rongées. Je ne serais plus Boue. Je ne serais plus aucun nom. Même pas Ma Fille.
Ces Pourris, là, dehors, ils ont l’air comme toi et moi, Ma Fille, mais dedans, ils sont complètement vides. »
La phrase enfantine, tirée d’une observation naïve (« Rot like the gone-bad-on-the-inside of fruit »), devient « Pourriture – comme la chair d’un fruit blet » : la syntaxe est impeccable et se termine par un adjectif soutenu. C’est très français, cette volonté de toujours bien écrire ; Boue, elle, vit dans le domaine de la forêt, où l’on n’a pas besoin d’un baccalauréat pour gravir l’échelle sociale. Il aurait fallu respecter la simplicité de son idiome ; Boue maîtrise une seule matière : la boue.
L’autre écueil en matière de traduction : le symbolique. Rot et Rotter (« Pourriture » et « Pourri ») sont les termes clé : ils renvoient au monde extérieur, à l’au-delà de la barrière sylvestre protégeant fille et mère de la corruption humaine. « Rot » veut dire « rouge » en allemand, alors que « rotter », mot désuet en anglais, signifie « sale type ». Il ressemble à « otter » (loutre), animal assez proche du renard. Tout ça pour dire que si le Rotter est vu comme « pourri », il figure également une bête sanguinaire, un animal rusé. Vie et mort d’une mite est difficilement traduisible en langue non germanique si on cherche à maintenir l’effet du English Eerie. Mais ce roman magnifique mérite d’être lu, donc pourquoi pas se le procurer dans les deux langues ? Vie et mort d’une mite aura ainsi deux vies.
