La science-fiction s’est délectée de l’invention de nouveaux mondes. Mais l’histoire du colonialisme et de l’extractivisme pousse autrices et auteurs à reconsidérer l’élan vers des territoires vierges, et à chercher des espaces imaginaires plus proches, aux replis du réel. Alan Moore et Tade Thompson revisitent ainsi Londres, tandis que Thomas Gunzig creuse avec maestria les interstices de la physique quantique et de la métaphysique jusqu’à ce qu’elles se rejoignent.
Avec Spectres, Thomas Gunzig réussit à écrire plusieurs romans en un. Le livre est d’abord un récit de Hard Science incarné, à partir de la théorie de la gravité quantique à boucles. À six ans, pendant qu’elle descend en récréation, la petite Léa connaît une épiphanie : elle « commenc[e] à s’intéresser au fonctionnement du monde », « cette chaleur qui lui arrivait sur le visage, cette lumière qui lui rentrait dans les yeux, d’où venaient-elles ? De quoi étaient-elles faites ? ». Ne se satisfaisant pas de simplifications, elle se confronte aux doutes et à la solitude ; ses enseignants ne comprennent ses questions que lorsqu’elle arrive à l’université. Hélas, le professeur en qui elle croit avoir trouvé un alter ego intellectuel s’approprie le résultat de ses recherches.
Thomas Gunzig met en regard le processus de quête joyeuse et intense que peut être la recherche scientifique avec ses contraintes économiques et professionnelles. Extrapolant les travaux du physicien soviétique Matveï Bronstein (exécuté en 1938), appliquant la méthode de décentrement de la pensée du grand mathématicien Alexandre Grothendieck qui préconisait de chercher un langage propre à poser de nouvelles questions, Léa découvre un « Plan dimensionnel secondaire » et intègre l’équipe construisant le moyen de s’y rendre. Évidemment, il faut compter avec les ambitions du milliardaire qui finance le projet.
La Terre surchauffée suffoquant, Spectres devient aussi un roman post-apocalyptique dans lequel quelques pages esquissent le portrait terrifiant d’un monde livré à un dérèglement généralisé. Et c’est également une exploration d’un autre univers, une sorte de Planet Opera où un lieu plus proche et plus lié au nôtre remplace l’astre étranger. La nature de cet espace induit des implications métaphysiques fondamentales, qui, dans la dernière partie, se combinent à un récit de survie : tandis que la base construite dans le Plan dimensionnel secondaire est attaquée, Léa part à la recherche de sa fille disparue.
Les différentes facettes du roman se dévoilent peu à peu, si bien qu’on découvre au fil de la lecture ses voies fictionnelles inattendues. Elles interagissent petit à petit pour articuler subtilement le dérèglement environnemental et la prédation capitalistique au révisionnisme mémoriel en cours. L’ensemble compose un roman impressionnant, une sorte de diamant noir dont les faces maintenues dans l’ombre inquiètent d’autant.

Dans Le Pèse-Dieu de Ian Soliane, un parent cherche sa fille dans un espace qui, bien que très différent, a la même valeur métaphysique que celui du livre de Gunzig. Et tous deux recourent au même moyen extrême. Sans doute ces deux romans à la couverture sombre reflètent-ils nos angoisses contemporaines.
Les expiateurs avance selon le même rythme épuré, cadencé, prenant, que la série des Molly Southbourne du même Tade Thompson. Nous sommes d’abord baignés par les codes du roman policier contemporain : une inspectrice consciencieuse concilie difficilement travail et vie privée – son mari est neuroatypique. Elle enquête sur un meurtre horrible, celui d’une jeune mère célibataire et de sa petite fille. Dans un Londres qui apparaît de plus en plus comme un décor, des éléments étranges se révèlent progressivement. Ils ne collent pas, quelque part se cache une catastrophe qui vaut bien celle de Spectres et qui envoie comme de lointains échos à Stalker des frères Strougatski, au Rempart Sud de Jeff VanderMeer ou au Blade Runner de Philip K. Dick.
Si Les expiateurs ne s’élève pas au niveau de perfection glaçante et énigmatique des Meurtres de Molly Southbourne, les apparences y sont dévoilées avec une impressionnante maîtrise, et sa mélancolie quant à la condition humaine contribue à un des thèmes les plus forts de la science-fiction.
Dans J’entends un nouveau monde, si la catastrophe n’est pas encore là, elle menace, comme le bus à impériale fonçant sur la couverture du livre. Alan Moore déplace ses personnages du Grand Quand, tome 1 de sa série Long London, de l’après-guerre à 1958, alors qu’explosent le rock’n’roll et les émeutes raciales de Notting Hill. Si les deux histoires d’amour, entre Dennis Knuckleyard et Grace Shilling, entre l’ancienne patronne de Dennis, la libraire acariâtre Ada « Crevarde » Benson, et l’imposante Commotion Venables, sont un peu mièvres et s’il y a beaucoup de réunions entre les personnages, on prend plaisir à leurs aventures trépidantes.
Et surtout à l’intensité que met Alan Moore dans ses descriptions de la ville. Elle rappelle sa manière de traiter Northampton dans Jérusalem ; même si le Londres de J’entends un nouveau monde n’atteint pas la même présence façonnée par une écriture déployée au-delà des limites habituelles. Mais on en a de rapides vues, d’autant plus précieuses.
L’écriture de Moore fascine par sa capacité à exprimer la tension vers ce qui est désirable. Dans Jérusalem, le plaisir de grandir, celui de vivre au sein d’un espace bien connu. Dans J’entends un nouveau monde, l’avancée vers une modernité, à une époque où, en dépit d’inquiétudes, on croyait à l’avenir et au progrès. Plus puissamment encore s’exprime la force des imaginaires : spirituels dans Jérusalem, fictionnels dans ce nouveau roman.
Le « Long London » existant à côté du nôtre – qui n’est qu’un « court » écho du premier – est celui des fictions, des imaginaires. Pour Dennis et Grace qui s’y risquent, il possède une intensité aussi dérangeante que merveilleuse. L’originalité de Moore est de pousser la richesse du lieu jusqu’au danger et la quasi-folie, affirmant ainsi le pouvoir des fictions. Ce « Londres long » rugissant et débordant d’énergie permet aussi de transmettre l’idée que, derrière la banalité rassurante du quotidien, l’existence de notre monde est fragile, qu’elle demande, pour être préservée, des actions résolues d’individus lambda, tels Dennis et Grace, en association avec un collectif, ici un bel assortiment de marginaux.
