Avec Les lieux souterrains, roman fractal et volumineux sur l’histoire secrète qui lie les deux Amériques et l’Europe dans la seconde moitié du XXᵉ siècle, le Péruvien Gustavo Faverón Patriau rivalise d’ardeur et d’audace avec Bolaño, Borges et bien d’autres aînés.
« L’Amérique latine est l’asile de fous de l’Europe », écrivait naguère Roberto Bolaño. Les lieux souterrains du Péruvien Gustavo Faverón Patriau étend l’assertion à l’ensemble du continent américain, dont il réécrit l’histoire secrète et criminelle – un secret de Polichinelle – au long de la seconde moitié du XXᵉ siècle. Il n’en oublie pas pour autant celle de l’Europe lors du IIIᵉ Reich et de la Seconde Guerre mondiale. Se succèdent, se mettent en miroir, se chevauchent dans l’intrigue le nazisme, ses idéologues précurseurs dans le Chili du XIXᵉ siècle, les dictatures militaires des années 1960 et 1970 au Paraguay, en Argentine, au Chili, en Bolivie, la protection que celles-ci ont offerte à certains nazis notoires, mais aussi le soutien qu’elles ont reçu des États-Unis durant la guerre froide. Lequel soutien n’allait d’ailleurs pas sans que, pour combattre le spectre du communisme international, la CIA recoure aux mêmes nazis que ces dictatures accueillaient. Et, parmi les folies meurtrières américaines à une échelle massive, la guérilla du Sentier lumineux n’est pas en reste, qui se fraie l’un des sentiers que ce récit romanesque fait bifurquer puis se recouper.
Car tout semble interconnecté dans l’intrigue, la folie engendrant la folie, la violence engendrant la violence, comme si les lieux souterrains du titre formaient un gigantesque labyrinthe dans l’espace mais aussi dans le temps. Tout à la fois métaphoriques et concrets, ces lieux souterrains – prisons invisibles dessinées au Paraguay par un expert de la CIA, caves ou sous-sol de maisons privées – dissimulent dans l’intrigue les crimes commis par des tortionnaires mais renvoient aussi à ce qui est resté caché ou censuré dans l’histoire (latino-)américaine.
Fervent bolañiste, Gustavo Faverón Patriau, a publié en 2008 avec l’écrivain bolivien Edmundo Paz Soldán Bolaño salvaje, un ouvrage sur l’œuvre du Chilien, qui a fait date. Fou de Bolaño, l’auteur l’est resté, comme en témoigne, de multiples et bigarrées manières, Les lieux souterrains. Non seulement par son sujet – pour partie le nazisme en Amérique –, son volume – qui rivalise avec celui des Détectives sauvages – et son ambition de roman total et mondial sur les manifestations du mal, mais aussi par de nombreux traits dramatiques et stylistiques. C’est au point que certains passages du récit, voire certains types de discours, relèvent d’un « à la manière de », que l’on aimerait voir affiché avec une pincée supplémentaire d’élégante autodérision.
Pêle-mêle, on citera, parmi les motifs dramatiques bolañiens, la quête qu’entreprend, tel un détective spontané, un journaliste péruvien qui deviendra professeur de cinéma puis écrivain dans le Maine. Durant plus de vingt ans, il cherche à retrouver un cinéaste expérimental et meurtrier américano-bolivien, lequel, en 1992, traquait un tortionnaire nazi au Pérou et a cru faire d’une pierre deux coups en rencontrant aussi un sendériste qui avait orchestré le massacre d’un village entier, celui d’un ami musicien. Parmi les traits d’écriture, la poétique de la liste à la Perec – d’œuvres, d’auteurs, qu’ils soient poètes, romanciers ou cinéastes –, la syntaxe de l’incertitude fondée sur la coordination alternative, le récit d’atrocités dialogué sur le mode comique de l’incrédulité ou de la niaiserie, le récit de rêve prémonitoire, l’usage de la métaphore surprenante au service de l’insinuation allégorico-métaphysique. Enfin, parmi les sujets de méditation du roman, l’association entre le mal et l’art expérimental, qu’il s’agisse de cinéma ou de poésie d’avant-garde.

Ne boudons pas pour autant notre plaisir et laissons-nous étonner. Car, tout comme Bolaño, Gustavo Faverón Patriau hérite d’abord de Borges, dont il est un spécialiste. Doublant la mise du Chilien, en une plaisante surenchère des procédés chers à Borges, Les lieux souterrains fait croître et se multiplier les œuvres imaginaires à côté de celles d’écrivains célèbres réinventés par la fiction ; en une débauche fabulatrice inégalée, leurs intrigues, loufoques, sont soigneusement résumées. Et l’on ne verra nul hasard dans le fait que le très prolifique auteur des « romans incessants » – et anonymes – qui parviennent chez un couple à Brunswick soit chilien. Comme bien d’autres mystères, celui de ces envois à une adresse qui s’avérera être celle de l’ancien bureau d’un cimetière et celui de l’identité de l’auteur des manuscrits seront dévoilés avant la fin du récit, non sans rebondissements ni surenchérissements.
Car, s’il est une différence de taille entre les romans de Bolaño et celui de Gustavo Faverón Patriau, c’est que dans Les lieux souterrains les énigmes finissent par être résolues – du moins celles de l’intrigue – comme par un retour triomphant, savoureux et parodique d’un romanesque digne des meilleurs feuilletons du XIXᵉ siècle. Et le narrateur écrivain de commenter alors qu’il explique vers la fin du récit avec quelles pièces il en a composé et reconstitué le puzzle : « Je me suis demandé comment autant de hasards était possible. Ensuite j’ai pensé que rien n’était hasard : attribuer au hasard les enchaînements inévitables d’une tragédie était une solution bon marché pour ne pas comprendre la tragédie. » Tragédie certes, mais surtout tragicomédie où abondent les erreurs à la double face tragique et comique, Les lieux souterrains entrecroise les histoires enchâssées car chaque personnage ou presque en a une ou plusieurs à raconter. Elle se tissent en un brocart rebrodé de genres romanesques : du roman noir au récit gothique d’horreur, du fantastique au réalisme politique, qui se métamorphosent les uns en les autres à un rythme étourdissant.
Gageure que de vouloir résumer les quatre parties de ce roman qui les font miroiter en un festival de formes narratives. Mais voici : dans la première, « La pierre de folie », allusion double au tableau de Bosch et au recueil d’Alejandra Pizarnik, les carnets du narrateur, datés de 1992, et son journal, daté de 2015, rapportent deux moments de son enquête. Jeune journaliste, il avait consigné les agissements suspects à Lima du réalisateur américain George W. Bennet. Après l’avoir séquestré et torturé durant plusieurs mois dans le sous-sol d’une maison incendiée, celui-ci avait assassiné Rainer Eizensberger, professeur d’histoire de l’art et père d’Ariadna, dont lui-même était amoureux. Dans la deuxième, « La santé de Mrs Richards », long monologue de la susnommée tenu sur une semaine à Brunswick, est narrée, quoique d’abord marginalement, la triste enfance de George W. Bennett, fils d’un militaire américain qui effectue de longues missions dans des pays du cône sud latino-américain.
Poétique, furtivement délirant, le récit de Mrs Richards, née au Pérou et professeur du jeune George, comprend aussi l’histoire de son mari, Clayton Richards, ornithologue rêveur traumatisé par un fait de guerre en Yougoslavie et par l’assassinat ultérieur de sa première femme et de ses trois enfants. Le lieu souterrain le plus marquant de cette partie est la cave de la maison Bennett, où le père, George S. Bennett, commet un effroyable crime sur la personne de l’ami rocker de son fils, le jeune Chuck Atanasio. Apprenti cinéaste, George W. Bennett filme l’agonie de Clayton, atteint d’un cancer, couché devant des étagères où s’accumulent les manuscrits des romans incessants envoyés du Chili. Magistralement surprenante, l’histoire de l’envoi de ces romans fait apparaître un fantomatique et borgésien libraire yougoslave de Valparaíso, nommé Miroslav Valsorim. À Brunswick, au cimetière marin qui s’étend derrière chez les Richards, se trouve la tombe d’un certain Immanuel Apfelsmann. Et tout ceci, on le saura, est lié. Pas de hasard ! De même qu’on saura dès la fin de cette partie quel est le lien entre Mrs Richards et le meurtre commis à Lima par George W. Bennett.
« Ponts fragilement bâtis », où le grotesque le dispute à l’horreur tandis que Klaus Barbie et le Che y jouent les guest stars historiques, suit l’errante quête de George W. Bennett sur les traces de son père au Paraguay, en Argentine, au Chili. Guidé et accueilli à Asunción par le truculent poète bolivien Jaime Sáenz, naguère agent au service de la CIA, le jeune cinéaste tourne à leur insu un documentaire sur deux tortionnaires paraguayens que George S. Bennett avait surnommés Orpo et Kripo. Mal lui en prend : pour avoir projeté son film dans un ciné-club underground, il séjournera huit ans durant dans l’une des prisons souterraines conçues par son père. Mais au ciné-club, il aura connu l’amour de sa vie, la jeune réalisatrice argentine Raymunda Walsh, sœur de disparus et nièce fictive de Rodolfo Walsh, l’auteur d’Opération massacre, qui fut lui-même assassiné par les militaires de la dictature. L’enquête de George sur le passé criminel de son père se mue en quête de sa belle, entretemps mariée à un militaire chilien.
Parmi les morceaux de bravoure de cette troisième partie : les rêves hallucinés du prisonnier où Stroessner et Pinochet, vêtus en dictateurs d’opérette, se donnent mécaniquement la réplique sur le destin politique des pays d’Amérique latine ; les discours désabusés du poète Jaime Sáenz, dont l’hyperbolique version fictionnelle réinterprète drolatiquement la biographie ; les théories lyriques des tortionnaires amateurs d’art sur la pratique de la question. Telle la flamme sur une traînée de poudre, la folie court de l’un à l’autre de ces narrateurs, victimes ou bourreaux dans les pays où a sévi « l’Opération Condor ». Un suspense de rigueur est ménagé sur les derniers actes de George avant son départ du Chili pour le Pérou.
Dans la quatrième partie, « Les réapparitions », s’agence l’assemblage des pièces du puzzle narratif qui précède, non sans que se réamorce le récit d’une quête : celle du journaliste de la première partie. Confidences et révélations s’enchaînent, qui montrent l’envers des apparences, le sort ayant moqué les vœux de justicier de George, convaincu qu’il a accompli les vengeances qui s’imposaient à lui en l’absence de toute justice sociale, politique, historique. Et jusqu’à la phrase finale, l’histoire des liens secrets, familiaux, intestins, qui unissent les personnages de victimes et de criminels continuera de nous surprendre. Tout comme s’accentueront les parallélismes entre les destins de pères criminels et de fils conduits à le devenir, nés de femmes sud-américaines violées par leurs tortionnaires allemands, nord-américains ou sud-américains. Ces derniers ont même à cœur de les épouser quand ce n’est pas un de leurs collègues qui se charge de fonder cette sainte et exemplaire famille de la folie américaine.
Quelques lueurs d’espoir et de rédemption, cependant, surgissent de la douce folie de certains personnages : l’ornithologue Clayton Richards, Mrs Richards alias Laura Truijillo, nouvelliste, des policiers nord-américains gauches ou généreux, enfin, le journaliste péruvien, qui a su sortir du labyrinthe des lieux souterrains en tenant le fil d’Ariane de son enquête – et du récit que nous lisons. La passion du roman possède Gustavo Faverón Patriau qui, avec Les lieux souterrains, relève avec ardeur, avec frénésie, avec ténacité, le défi lancé par ses aînés, Borges, Bolaño, Vargas Llosa mais aussi Hawthorne ou Melville. On gagnera en sagesse et en plaisir à le suivre avec intrépidité dans le labyrinthe de son histoire de la folie en Amérique.
