Tito et sa clique

« Vive le camarade Tito et toute sa clique ». Ce slogan figurait sur une banderole qui accueillit Tito à Moscou, en juin 1956, pour la grande réconciliation entre l’URSS et celui qui fut longtemps « le révisionniste Tito », « le maréchal des traîtres ». Le mot « clique » avait été tellement utilisé que sa connotation péjorative avait disparu.


Joze Pirjevec, Tito. Trad. du slovène par Florence Gacoin-Marks. CNRS Éditions, 696 p., 27 €


La biographie de Tito écrite par Joze Pirjevec se lit comme un roman. Elle commence avec l’assaut d’un lancier de « la Division sauvage » des cavaliers tcherkesses de l’armée du tsar, en 1915, qui blesse au bras le sous-officier de l’armée autrichienne Josip Broz (véritable nom de Tito). Elle se termine par les funérailles pharaoniques, en 1980, de celui que Himmler donnait en exemple à ses officiers, qui émut Churchill en 1944, enthousiasma De Gaulle en 1968 pour sa critique de l’intervention soviétique à Prague, et fit dire à Élisabeth II : « Si cet homme est un mécanicien, alors je ne suis pas la reine d’Angleterre ». À quoi Staline ajoutait : « Tito répond souvent par des coups de pied ». Comme dans Les Trois Mousquetaires, Tito est entouré dès 1940 par Djilas, le Monténégrin, fils spirituel qui prendra conscience de la réalité du communisme, ce qui le conduira en prison ; par Ranković, le Serbe, homme à poigne et centralisateur, qui craint en permanence l’éclatement de la Yougoslavie ; par Kardelj, le Slovène, « théologien du parti », théoricien de l’autogestion qui rêvait d’une confédération proudhonienne.

La mère de Tito eut quinze enfants, son père, alcoolique, vendit sa terre. Josip, qui aimait tant les beaux costumes – passion qui ne le quitterait jamais –, voulait devenir tailleur mais fut apprenti serrurier. À Trieste, il fréquenta les soupes populaires. La guerre fit de lui un sous-officier particulièrement courageux. Prisonnier de guerre en Russie, il a toutefois manqué la révolution car, s’il s’évada de la ville de l’Oural où il était travailleur volontaire pour gagner Petrograd, il pensa qu’en juillet 1917 la révolte avait échoué. Expédié de nouveau comme prisonnier en Sibérie, il sauta du train et s’engagea dans la Garde rouge à Omsk, région pour laquelle il devait garder une grande nostalgie. Après des actions militantes à Vienne, il quitta Moscou en 1936, non sans avoir redouté chaque nuit d’être réveillé « par des coups inexorables frappés à sa porte ». D’ailleurs, il n’emprunta pas la route prévue pour regagner son pays par crainte d’être trahi. Il sentit également à quel point le Parti communiste yougoslave était déjà méprisé et incita les émigrés yougoslaves à rejoindre les brigades internationales en Espagne pour les sauver de la répression stalinienne, d’où le très fort contingent de 1 600 combattants. En 1937, à Paris, il observa la réalité du Front populaire. Peu après, le dirigeant yougoslave Milan Gorkić, faussement accusé d’espionnage, ayant été fusillé par Staline, c’est à Tito que l’on proposa la direction du parti. Lui-même passa par l’Espagne et porte le soupçon d’avoir participé aux liquidations des trotskistes… Pourtant, de retour à Moscou, ses cheveux blanchirent face aux accusations du NKVD qui avait arrêté environ 800 des 900 communistes yougoslaves résidant en URSS. Il dut son salut à Dimitrov, le héros du Parti communiste bulgare, qui l’appréciait.

Joze Pirjevec, Tito

John Fitzgerald Kennedy et Tito

L’effondrement de l’armée yougoslave, face à Hitler, surprend Tito. Il va alors organiser la résistance communiste, préserver l’unité de la Yougoslavie et, au grand dam de Moscou qui pense la chose prématurée, préparer la révolution. Dès 1941, Djilas, pressentant une victoire rapide de l’URSS, commence même à fusiller des « koulaks » avant d’être rappelé à l’ordre. Les revers cuisants que connaissent à plusieurs reprises les partisans plongent Tito dans la dépression mais il parvient toujours à se ressaisir. Lors du fameux passage de la rivière Neretva, les partisans avec leurs 4 000 blessés et 50 000 fugitifs parviennent à échapper aux Allemands qui mettent fin à « la République de Bihać », « l’État de Tito ». En mai 1944, encerclé, il s’apprête à se rendre, en uniforme d’apparat, lorsqu’un émissaire, in extremis, lui indique comment fuir de sa grotte par le cours d’eau qui la traverse, à l’aide de cordes confectionnées avec la soie des parachutes. Le bel uniforme est alors saisi par les Allemands mais Staline lui en fait parvenir un autre qui lui va parfaitement, sauf la casquette… Est-ce un message ? Avec la retraite allemande commencent les sévères purges : « Rien qu’à Belgrade, il y avait vingt camps et lieux de massacres ». Au moins 200 000 personnes auraient été exécutées. Tito n’hésite pas non plus à sacrifier de jeunes soldats partisans contre des unités allemandes pour prouver à Staline et aux Occidentaux qu’il a une véritable armée. Ainsi, en 175 jours, 37 000 soldats sont tués.  Refusant le marchandage entre les Alliés qui dessinent des zones d’influence, et méprisant les conseils de prudence de Staline, Tito veut faire de son pays une petite URSS et entreprend la bolchévisation de la Yougoslavie. Molotov tente de calmer Antony Eden en affirmant : « Tito est un paysan qui ne comprend rien à la politique et a tendance à tout garder secret et à n’informer personne de ses projets ». Ce même ministre soviétique, horrifié par le fait que Tito ait contraint deux avions américains qui violaient son espace aérien à atterrir, s’entend répondre à la question « Ne savez-vous pas qu’ils ont la bombe atomique ? » cette réplique épique : « S’ils ont la bombe atomique, nous, nous avons les partisans ».

Joze Pirjevec a le mérite de dégager, dans une foule de détails, les trois contradictions insolubles qui font de Tito l’homme fort d’un pays fragile. Le fait que les partisans aient libéré en grande partie la Yougoslavie et disposé d’une armée importante plaçait Tito dans une situation d’indépendance. C’est pourquoi la relation avec l’URSS, indépendamment de la rupture de 1948 à 1954, n’est qu’une suite de crises que des rapprochements spectaculaires et pompeux ne parviennent pas à masquer durablement. Le Kremlin, en effet, n’acceptera jamais ni l’indépendance du pays ni les théories hérétiques qui contestent le modèle soviétique en proposant une alternative. C’est pourquoi Tito craint continuellement, tout particulièrement en 1968, au moment du « Coup de Prague », une agression russe. Cependant, il ne se laisse pas circonvenir. En 1976, il aurait arraché la cigarette des lèvres de Brejnev, qui cherchait une fois de plus à l’intimider, en lui disant : « Pauvre abruti, Nous ne sommes pas en Tchécoslovaquie et je ne suis pas Dubcek ».

Joze Pirjevec, Tito

Tito, lors de la fête du Nouvel An à Louxor, en 1956

D’autre part, les difficultés économiques sont constantes et Tito doit accepter un soutien aussi bien de l’Ouest que de l’Est, sans leur céder, politiquement parlant. En dépit de quelques embellies, l’économie ne parvint pas à se stabiliser. Les réformes ambitieuses d’autogestion furent mal appliquées ; l’incurie, la mauvaise volonté des centralisateurs, la corruption (13 milliards de dollars détournés en Suisse), plongèrent inexorablement le pays dans une insoutenable dette.

Enfin, comme dans la Yougoslavie royale, les dissensions nationales furent incessantes et rien ne viendrait les apaiser. L’opposition, d’un côté, entre les Croates et les Slovènes qui souhaitaient une fédération, et, de l’autre, les Serbes qui œuvraient pour une centralisation persista, d’autant que les écarts économiques se creusaient. De plus, le passif de la Seconde Guerre mondiale, nourri d’affrontements sanglants entre Oustachis croates et Tchetniks serbes, ressurgissait à chaque crise. La lecture de l’ouvrage prend souvent un tour pathétique car le lecteur sait quel sera le destin tragique de la Yougoslavie, qui éclatera dans un épouvantable conflit. Reste à comprendre comment des populations aux écarts culturels et religieux qu’il ne faudrait pas exagérer et qui avaient vécu si longtemps ensemble ont pu se livrer à un tel carnage. Tito, à la fin de sa vie, semblait sans illusion. Il déclara : « Il n’y a plus de Yougoslavie ».

Joze Pirjevec, Tito

Tito à Brioni, en 1964

Sa soif de luxe en fit un satrape accompli. Sa résidence de Brioni était comparée à un palais impérial de la Rome antique. Ses multiples villas, ses dépenses somptuaires, ses réceptions, ses expéditions maritimes dans les pays du tiers-monde, sont restées célèbres. Pour financer en partie ses dépenses et soulager quelque peu les finances du pays, il aurait organisé un trafic de cigarettes ! Toutefois, l’homme, qui n’avait pas tremblé devant Hitler, se cachait quelquefois dans la salle de bains pour échapper à sa terrible épouse, Jovanka, qu’il fit surveiller par les services secrets car elle dérobait des documents et voulait intervenir dans les décisions politiques, en suscitant la zizanie entre son mari et ses collaborateurs. L’écrivain Dobrila Ćosić disait : « Tito était un Napoléon communiste dont le Waterloo était le lit conjugal ».

Avec le recul du temps, le bilan n’apparaît pas si médiocre. Tito, s’il acceptait l’aide de l’Ouest, ne se vendit pas. Il soutint les luttes anticoloniales y compris celle des Nord-Vietnamiens qui ne lui étaient pas favorables, et fut l’un des premiers à épouser la cause des Palestiniens. Il donna à la Yougoslavie, par l’intermédiaire du mouvement des non-alignés, aux côtés de Nehru, Nasser, Soekarno, un prestige incontestable. Dès 1959, Che Guevara lui-même se rendit à Belgrade. Tito fut royalement invité par tous ceux qui l’avaient critiqué : Américains, Russes ou Chinois. Seul De Gaulle ne le reçut jamais, ne lui pardonnant pas l’exécution, après la guerre, du résistant serbe nationaliste « Draža » Mihailović. Dans le pays, le niveau de vie avait considérablement augmenté, la pression policière s’était affaiblie, un quart des familles possédaient une voiture et les maisons de vacances se multipliaient. Les touristes étrangers affluaient et les Yougoslaves possédaient un passeport. Seuls manquaient la liberté d’expression et le désir de vivre ensemble.

Jean-Paul Champseix

À la Une du n° 44

La carte des livres