Poète communiste américain cherche lecteur

En plein conservatisme américain d’après-guerre, en 1954, Thomas McGrath (1916-1990) commence son poème et compte écrire quinze pages. Il va passer trente ans à en rédiger quatre cent sept ! L’ouvrage complet sera publié en 1997. Traduit pour la première fois en français, Lettre à un ami imaginaire est un véritable tourbillon qui entraîne le lecteur.

Thomas McGrath | Lettre à un ami imaginaire. Trad. de l’anglais (États-Unis) et préfacé par Vincent Dussol. Grèges, 465 p., 32€

Américain d’origine irlandaise, dont il hérite, dit-il, un « communisme instinctif », Thomas McGrath grandit dans le Dakota du Nord. La nature, les animaux, les fêtes de Noël, les joies familiales de l’enfance forment le substrat de sa personnalité, ce qui l’aidera à traverser les épreuves. Le maccarthysme – « l’enfer de ce temps momifiant » – l’inscrit sur la liste noire et le renvoie de son poste d’enseignant de l’université d’État de Californie.

Peu discipliné et radical, il désapprouve les orientations du Parti communiste favorable à un front populaire. En revanche, dans sa poésie, il refuse de s’imposer une doctrine et des thèmes convenus. Mais il est toujours du côté des pauvres et des opprimés. En outre, il admire, T. S. Eliot, Ezra Pound et Joyce, auteurs peu réalistes-socialistes. Il donne ainsi une biographie poétique mais qui ne s’enferme pas dans l’individuel : « Ce qui m’intéresse, ce sont les moments d’intersection entre ma vie personnelle dans sa singularité et quelque chose qui la dépasse lorsque mon temps fugitif et limité prend part à « l’édification du grand récit » ». Sur un fond réaliste, le poète ne recule pas devant un « chahut narratif », fait de ruptures de ton, d’hyperboles, de passages du coq-à-l’âne, d’expansions rabelaisiennes comme lors d’une confession burlesque, d’ébauches de multimédia et même de regards sur le texte en train de s’écrire.

Thomas Mac Grath, Lettre à un ami imaginaire
Thomas McGrath © Thomas McGrath Jr

Le titre, Lettre à un ami imaginaire, est une réaction au silence qui entoure l’auteur, en raison de ses options politiques, mais c’est aussi l’expression de l’espoir d’une rencontre avec un lecteur qui épousera ses thèses. En effet, pour McGrath, la poésie est une incitation à l’action. Il admire par-dessus tout un poète et essayiste marxiste anglais qui mourut pendant la guerre d’Espagne, Christopher Caudwell, qui dans Illusion and Reality: A Study of the Sources of Poetry (1937) montrait que, depuis les temps les plus anciens, les tâches collectives à accomplir (la chasse, les moissons) étaient précédées de cérémonies où la magie des mots importait. De ce fait, la poésie était un préambule aux actes. Vincent Dussol, traducteur et auteur d’une indispensable préface, nous incite à lire l’ouvrage dans cette optique.

Pour donner une unité à son long poème, McGrath utilise le montage de cinéma à la manière d’Eisenstein, avec flashbacks, flash-forwards et autres fondus enchaînés. Il s’inspire également du Sursis de Sartre (1945), roman de la simultanéité aux nombreux personnages. De cette façon, en dépit des variations de style dues aux années écoulées, l’ensemble se tient parfaitement, lié par un « Je » énergique et attachant. Le texte évoque l’enfance, la guerre, la Grande Dépression avec les menaces de saisie et le monde industriel. Ouvrier, le poète est confronté aux machines. Il conduit une moissonneuse, d’ailleurs à l’honneur sur la couverture du livre : 

Emplumée de vapeur telle une grande bête que l’on torture

La machine rugit et rit, rêve et gémit,

Les robinets de purge gouttent et grésillent ; sous la panse rougeoyante, 

Des stalactites de bave chassieuse se forment au niveau de l’orifice d’accès.

– Crinière d’étincelles, voix métalliques acérées,

Comme du bacon en train de frire, la longue traînée de bruit de la graisse qui brûle ! 

La poésie militante anime l’ensemble avec des accents épiques :

Je revois Sodaberg

Syndiquant les gars des remorqueurs.

                    Je le vois sur le pont de Brooklyn

 Et le bâton de dynamite qui tombe en sifflant sur les barges.

Dès lors, ce poème est aussi la chronique d’une gauche radicale, d’obédience marxiste, face aux dures réalités sociales d’une Amérique en devenir. Le côté historique rend compte de la trajectoire chaotique d’une génération d’Américains très engagés et soucieux de réalités sociales, des années 1950 aux années 1980. Nonobstant, la poésie politique peut aussi être drôle. À preuve, Hovey, son complice, lui dit : 

« Toute propriété est du vol. En volant les pommes de terre de Prexy,

Regarde, je suis devenu un homme qui a des biens ». […]

« On vole mieux sans philosopher »

Lui dis-je

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McGrath dénonce une société obsédée par l’argent. À New York, les heures n’existent plus, on parle de « fric heure cinq » ou de « fric heure et demie » ! D’où la célébration des rebelles, de Sitting Bull à Lénine, en passant par Che Guevara, Lambrakis, Leonel Rugama, poète nicaraguayen tué par Somoza. Il voudrait même qu’on puisse « angéliser les démons et les damnés », tels Staline, Azael, l’ange de la mort, Mao, et les Kachinas, les esprits des Indiens Pueblos dont ils font de magnifiques figurines.

Le charme qu’exerce cette poésie réside dans ses multiples références qui peuvent être très doctes :                                                                                                                    Proust 

Dérangeait mon sommeil, ma chambre de papier lignée. 

Les épigraphes des quatre parties en attestent aussi : les phrases sont de Thoreau, Senzaki, Brecht, Fats Waller, Einstein, Christopher Caudwell, Dale Jacobson et Lévi-Strauss… Il n’aime pourtant gère l’ambiance universitaire. Enseignant, il s’ennuie et ironise sur le conformisme de ses collègues : 

Le personnel enseignant, tous à surveiller les clôtures

Sur quelques Ranch Royal de l’intellect : Patrouillards de leur Texas,

Fers à marquer réglables dans le sac de bivouac, flairant l’idée nouvelle

Telle un veau non-marqué sur lequel il faut vite appliquer son fer

Avant d’embarquer à l’automne pour la vente aux enclos des abattoirs du Nord

Thomas Mac Grath, Lettre à un ami imaginaire
Batteuse © Vincent Dussol

Vincent Dussol évoque la modernité de l’auteur qu’il qualifie d’« écommuniste » car il porte une attention aigüe à la nature. Au petit matin, par exemple, dans l’écurie, le poète entre dans les rêves des chevaux : 

  • À galoper, à longueur de lune, dans les pâturages sans limite,

À courir contre leur ombre au midi brûlant ou sous le couvert des arbres aux grandes

Chaleurs d’après-midi : ou bien venant à la rivière dans la fraîcheur du soir

Ratisser de leurs sabots brûlants leur image éclatante faite de nuages

Magnifiques…

de leurs naseaux, à toucher leur soi profond dans le flot lumineux…

Velours du museau, crinière de lune et d’éclair, queue

De fumée avide de vitesse ; encolure de faim et de foudre !

On le voit, les vers libres n’obéissent à aucune métrique régulière. McGrath dit avoir eu en tête « un rythme vaguement basé sur 6 accents forts » mais sans préjuger du nombre de syllabes faiblement accentuées. Le traducteur affirme : « C‘est à notre oreille que nous avons dû nous fier pour essayer de faire entendre une texture ». On peut constater qu’il y est fort bien parvenu. L’ouvrage en français respecte aussi la disposition des vers. 

À la lecture de ce poème surgissent nombre d’échos variés, qui vont de Neruda à Cendrars, de Beckett au Parti pris des choses de Francis Ponge, avec une magnifique description de légumes : entre autres, « les petits pois endormis dans leurs chargeurs », ou la laitue, « oreilles baroques de Paix sous sa maison froufroutante de dentelle ». Walt Whitman, évidemment, n’est pas loin. Plus surprenant, au terme du poème, la prière destinée à protéger « L’Enfant de l’hommefemme » n’est pas sans rappeler Paul Claudel. 

Il est regrettable que ce poète radical, sans méchanceté, n’ait pas été reconnu aux États-Unis comme il le méritait. C’est pourquoi cette édition française est bienvenue. Dans ce maelström poétique maîtrisé et visiblement sincère, le lecteur n’est pas englouti car il y plane une étonnante euphorie. Il peut même avoir la tentation de devenir un compagnon de route, au très beau sens du terme, et penser que cette lettre ouverte lui est personnellement adressée.

Par ce temps fatal, Ô Ami et Étranger –

Toi qui lis le cristal de cette page ! – c’est toi que je cherchais !