Qui perd sa maison perd sa raison. Et quand on la recouvre (en retrouvant un lieu où vivre), est-elle la même qu’avant ? Après les excellents Permafrost, Boulder et Mammouth, dont l’art romanesque avoisine le poétique, on lit Déclin et fascination de la Catalane Eva Baltasar comme un conte cruel, un délire éveillé et une allégorie politique. D’une langue aussi brillante que l’histoire est tranchante : « La nuit reviendrait comme une meule sur laquelle il me faudrait m’affûter ».
Si l’on disait de Déclin et fascination que c’est un roman de la crise du logement à Barcelone, on aurait à la fois tort et raison. Car s’il est tout le contraire d’un roman à thèse, il rappelle néanmoins ce qu’avance Annie McClanahan dans son essai sur la culture de la dette au XXIe siècle (Dead Pledges. Debt, Crisis, and 21st Century Culture), lorsqu’elle observe la façon dont les films d’horreur avec voisins ou locataires parasites refigurent la crise des prêts mortgage de 2007- 2008. C’est bien ici un roman de « l’horreur économique » et de la précarité des conditions, quand la narratrice, poussée hors de sa colocation par deux nouvelles locataires et désormais à la rue, se réfugie dans une vie de ménages, où « nettoyer est une forme de soustraction, ranger, une forme de disposition ». Et où la tentation de la soustraction et de la disposition, autant le dire, mène le récit très loin.
Il faut reconnaître que les histoires de « bonnes », plus ou moins vénéneuses, sont à la mode. Mais rares sont celles qui transcendent leur genre ultra-codé. On pensera notamment au récent et impressionnant Propre (Limpia) de la Chilienne Ana Trabucco Zerán (10/18). Et aussi, plus largement, pour la précision de la description des sensations, aux romans de Laura Kasischke (l’une des têtes d’affiche de la rentrée pour Baignade surveillée). Laquelle avance, dans un entretien récemment publié par Libération, que « ce qui l’intéresse surtout, ce sont les textures des éléments, l’atmosphère et les couleurs ». Tout comme Eva Baltasar, manifestement.

Mais ici, le poison qui abreuve la protagoniste dans sa solitude de femme de ménage délogée, c’est la vie même. Celle d’une narratrice dont le monologue semble peu digne de confiance. Ou bien au contraire : trop digne de confiance – dès lors qu’elle dévoile le moindre méandre de ses pensées erratiques. Au point que l’on a peur de la suivre, tant le chemin que ces pensées décrivent plonge dans l’obscur. Mais, comme elle le dit elle-même : « La peur ne pense pas, elle tâte, déforme, joue ». Et de fait, il y a une jouissance ludique dans le piège mortel de ce récit, en même temps qu’un avertissement grave à l’égard de ce qui se joue, en secret, hors des regards, dans nos sociétés.
« Le monde ne se regarde pas, il s’invente. » À quel prix ? La narratrice précise : « La croyance en la fiction est aussi importante que l’expérience de la réalité. Elle donne de la consistance au sentiment ». Soit. Mais quand la réalité cède ses propriétés à la fiction la plus étrange, dans « le réconfort et la douleur » des rêves, quelle est exactement cette consistance ? Réponse en deux parties, fidèles au titre : « le déclin » et « la fascination ». À la maison manquante de l’irrépressible déclin réplique un locus amoenus ultra paradoxal : un « lieu de l’adoration » et de la fascination dont on ne dévoilera pas les ressorts. Un édifice du langage (« Chaque mot est un objet. Chaque pensée est une chambre ») dont on redoute qu’il finisse par désigner quelque chose comme le réel.
Intelligence du langage, phrases éblouissantes (comme l’on dit d’un éblouissement qui aveugle) : telle est la texture outre-noire du livre, au point que l’on voudrait bien ne faire ici que citer. Et, plutôt que de résumer, on pourrait ainsi écrire simplement : « Je pensais qu’il n’y avait rien de pire que d’être sans le sou, mais j’ai découvert que se retrouver sans clé est encore plus terrifiant » ; « Le corps est comme un chien : il reconnaît le lieu de la fatalité et ça l’excite » ; « La vie s’était déshabillée devant moi, et elle était parfaite parce qu’elle était simple. Je la choisissais, elle voulait de moi » ; « Elle porte la destruction dans la timbale de ses mains ».
Aura-t-on ainsi une idée assez précise de ce qui se raconte ? Sans doute pas, et ce sera aussi bien, car les courtes 120 pages méritent de n’être pas dévoilées ici. Seule la toute fin peut décevoir, qui livre une interprétation dont on pensait ne pas avoir besoin. Ou si ?
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