Grande voix européenne, Gabriela Adamesteanu publie La rencontre, un roman écrit en Roumanie du temps de Ceausescu, puis partiellement remanié, paru en 2008. Elle aborde la question centrale de la communication entre les êtres au sein d’une société soumise à un régime totalitaire. Comment établir des liens authentiques avec des membres de sa famille ou de simples Roumains, émigrés ou exilés ? Que faire lorsque ces rencontres sont surveillées par la police politique du régime, la sinistre Securitate ?
Pour se rencontrer, il faut être au moins deux, il est préférable d’en avoir envie, du moins lorsque les personnes concernées se connaissent ne serait-ce que de nom, ou par leurs situations. Elles peuvent vivre éloignées, la rencontre peut naître d’un prétexte, d’un événement qui n’a rien à voir avec ce qui la permet. C’est le cas dans ce roman.
Traian Manu, le personnage principal, est un vieil homme qui a quitté son pays quarante ans plus tôt, un scientifique invité à donner une conférence. Il a accepté, malgré l’avis de sa femme qui l’invite « à s’armer puissamment pour résister aux souvenirs de là-bas, qui sont tous plus ou moins pénibles, si je comprends bien ». En fait, il espère revoir la femme dont il était amoureux avant de partir, et rencontrer des membres de sa famille. Or rien ne se passe comme prévu. Ce moment de nostalgie joyeuse devient noir et douloureux car de vraies rencontres ne peuvent avoir lieu. Derrière cette impossibilité, Gabriela Adamesteanu met en place deux univers qui se méconnaissent, et leurs surveillants. Les membres de la famille, qui ne sont jamais sortis du pays, fantasment sur la biographie imaginaire de leur parent, et le visiteur, qui croyait intéresser son public par sa conférence, se trouve devant un public qui fait la queue pour lui demander de l’aide, lui donne des numéros de téléphone. Tandis que la Securitate fait son boulot : elle a flanqué Traian Manu d’un « informateur », qu’il croit être un ami, qui récupère ses papiers, écrit des rapports, etc.
En plus d’un récit passionnant, où se croisent différents langages très bien rendus par son traducteur, Nicolas Cavaillès, ce roman a sa propre histoire. Gabriela Adamesteanu commence à l’écrire dans les années 1980, après deux livres fondateurs Vienne le jour (1975, trad. Gallimard, 2009) et Matinée perdue (1984, trad. Gallimard, 2005), puis arrive la révolution et la chute du régime Ceausescu. Elle s’engage pendant plus de dix ans comme rédactrice en chef d’un journal d’opposition démocratique, intitulé 22. Elle décrit cette période dans Les années romantiques (2014, trad. Non Lieu, 2019). Et en 2001/2003, elle reprend son activité littéraire en retravaillant La rencontre. Or, le roman que nous pouvons lire maintenant en français n’a été terminé qu’en mai 2008, après d’ultimes modifications. Cette histoire des versions (il y en a eu trois) traduit des choix littéraires dont nous avons parlé avec l’autrice, à l’occasion de sa venue au Festival du Livre à Paris, fin avril. Une rencontre dans un petit restaurant, qui n’était pas fortuite.
Que représente La rencontre pour vous ? J’y sens un ton inhabituel. Si je compare ce livre aux deux précédents et aux suivants, je trouve une ambiance (c’est un livre noir) et un thème (l’exil) que je n’avais pas remarqués auparavant. D’où vient cette différence ?
Je suis obsédée par la question de l’exil depuis l’adolescence, peut-être même l’enfance. J’avais un oncle envoyé en Italie dans sa jeunesse (entre les deux guerres) pour suivre des études d’archéologue. Après l’instauration du régime communiste, il n’a pas voulu rentrer en Roumanie. Il a fait une grande carrière dans son pays d’adoption. Pour moi, comme pour tous les enfants de la famille qui ne l’avaient pas connu, c’était un personnage légendaire. Je voulais comprendre comment on peut vivre loin de son pays, de sa famille. C’est donc en partant de cette obsession que j’ai essayé d’écrire ce livre.
Plus que de l’émigration, vous parlez de l’exil, non ?
Dans un pays totalitaire comme la Roumanie de cette époque, un émigrant était automatiquement un exilé. Entre 1946 et 1990, si l’on quittait le pays (non sans de grandes difficultés, d’ailleurs), on ne pouvait pas revenir (généralement, on ne voulait pas). Il y avait certainement des exceptions, mais elles étaient rares, très compliquées, sauf bien sûr pour les agents secrets chargés d’espionner l’Occident. Les frontières de la Roumanie étaient strictement fermées pour ses citoyens, ou pour la diaspora roumaine qui vivait à l’étranger. Ces derniers étaient par définition soupçonnés d’être des « espions », des « traitres », des « ennemis du peuple ». En ce qui concerne La rencontre, je parlerais plutôt d’émigration, parce que mon personnage principal, Traian Manu, revient, après des décennies d’absence, donner une conférence dans son pays d’origine. Mais, bien sûr, il est surveillé par les services roumains. Le thème était provocateur, impossible à traiter ouvertement dans les années 1980, aussi avais-je opté pour une formule expérimentale, avec plusieurs points de vue. Cette « autocensure » explique en partie pourquoi, après 1990, je suis revenue plusieurs fois sur ce texte, tout en m’attachant à chacune de ses versions.

On sent cette recherche dans votre manière originale de construire les dialogues.
J’ai décrit des situations avec des dialogues plus proches du théâtre ou de la poésie que dans mes autres livres. Des critiques de théâtre m’ont souvent fait remarquer la théâtralité de mes textes. L’écriture de La rencontre vient après ma lecture d’Eugène Ionesco, un écrivain longtemps interdit en Roumanie. Son théâtre m’a beaucoup impressionnée. Par exemple, j’ai adopté cette forme pour transmettre, par les dialogues de la famille, la biographie fantaisiste d’un émigrant vivant en Occident, imaginée par des gens qui n’avaient jamais eu la chance de sortir de leur pays.
En 2003, votre deuxième version de La rencontre est plus osée. Vous insérez dans la fiction de larges extraits de documents trouvés dans les archives de la Securitate. Ce que vous ne maintenez pas dans la dernière version, celle traduite en français.
Je voulais rendre plus compréhensible la version codée, mutilée par la censure et l’autocensure, parue en 1989. L’autre raison est l’ouverture des archives, des dossiers de la Securitate, la police secrète du régime communiste. Quand j’ai consulté les premiers dossiers accessibles, j’ai pu vérifier ce que j’avais imaginé sur la surveillance de la Securitate. Particulièrement, l’existence d’un informateur qui avait gagné la confiance de mon personnage, le savant Traian Manu. J’ai alors essayé de transcrire la vérité des documents, d’écrire dans leur style. Ainsi, la deuxième version de La rencontre adoptait une structure moins expérimentale, plus narrative, plus proche de ma manière habituelle d’écrire. Mais, après un certain temps, il m’est apparu que les documents bruts ne parlaient pas assez aux lecteurs, surtout à ceux qui n’avaient pas l’habitude de lire cette sorte d’écrits. J’ai alors renoncé à une grande partie de ces documents, et varié les portraits des officiers de la Securitate, en tenant compte de leur génération et de leur caractère. J’ai lu des mémoires de ces officiers et j’ai essayé d’apprendre leur manière de parler, un langage spécial. En 2008, j’ai abouti à la troisième et dernière version du livre, également traduite en anglais, allemand, espagnol, italien, bulgare et hongrois.
J’ai quand même trouvé ces portraits parfois caricaturaux, ces hommes de la Securitate étaient-ils aussi vulgaires, aussi ivrognes ?
Non, ils ne sont pas tous vulgaires, ivrognes ! Il est vrai que l’officier formé aux méthodes staliniennes dans les années 1950 était brutal, primitif et, voyant venir la fin de sa carrière, il buvait beaucoup. Mais les plus jeunes officiers étaient différents, des gens cultivés et passés par l’Occident, ils parlaient un roumain correct, y introduisaient même des anglicismes ! Après 1990, nombre d’entre eux ont fait carrière en politique ou dans les affaires.
Encore un mot sur Traian Manu et ses rencontres. Invité dans son pays natal pour une conférence académique, il a accepté en espérant rencontrer des membres de sa famille, mais surtout son ancienne amoureuse. Il apprend à son arrivée qu’elle est récemment décédée. La rencontre n’a donc pas lieu, sauf avec une famille qui paraît hostile, qui ne le comprend pas. Le seul qui la souhaite vraiment, son neveu Daniel, est trop timide et n’y parvient pas.
La famille n’est pas vraiment hostile, elle est plutôt fascinée par ce qu’elle imagine de la vie en Occident, les biens matériels qui leur manquent. Pour moi, Daniel incarne l’adolescent qui ne réussit pas à s’adresser à l’émigrant, l’exilé dont il n’a cessé de rêver. Ce personnage met en valeur la difficile communication entre celui qui est parti et ceux qui sont restés dans leur pays d’origine. Ce thème revient dans Fontaine de Trevi, roman paru en 2018 (trad. Gallimard, 2022).
Ainsi, La rencontre est plutôt une « non-rencontre » ?
Oui, c’est ça. Traian Manu revient dans son pays avec l’espoir de rencontrer la fille qu’il a aimée dans sa jeunesse. Il n’est attendu que par la Securitate.
Quel sens donner, dans ce contexte, à vos nombreuses allusions à l’Odyssée ?
J’ai toujours été amoureuse de l’antiquité grecque, et j’ai adoré dès mon enfance l’Iliade et l’Odyssée. C’est une des raisons pour lesquelles mon personnage voyage sur les traces d’Ulysse. Je suis partie d’un mot de Mircea Eliade : « Tout exilé est un Ulysse en route pour Ithaque… Il doit repérer des signes, des significations cachées, des symboles dans les difficultés du quotidien. »
Dans une première version du roman, j’avais mis les noms de personnages d’Homère en titres de plusieurs chapitres, et puis j’ai trouvé ça trop académique. J’ai changé. Je voulais un roman plus facile à lire, plus proche des lecteurs, malgré ses accents postmodernes. Récemment, Alexandra Ciocarlie, une universitaire roumaine, a discuté dans un livre, Pe urmele lui Ulise [Sur les traces d’Ulysse, 2025, non traduit), les réinterprétations littéraires de l’Odyssée parues après la Seconde Guerre mondiale. Avec La rencontre, je me trouve, à mon insu, en impressionnante compagnie. Elle cite une longue liste d’auteurs dont Margaret Atwood, Milan Kundera, Sándor Márai, Natalie Haynes ou Alberto Moravia. Ils prennent tous beaucoup de liberté avec le mythe d’Ulysse. Certains transposent l’action dans un décor moderne, d’autres préfèrent le cadre antique, ou carrément réécrire le mythe. Quelquefois, ces écrivains se concentrent sur un ou deux épisodes de leur préférence (pour moi, c’est la descente d’Ulysse en Enfer, métaphore d’une société totalitaire), il y en a aussi qui simplifient l’action, voire qui adoptent des accents polémiques contre Pénélope ou Ulysse. Mais la plupart des auteurs utilisent, comme je le fais, l’épopée antique pour présenter des réalités contemporaines. J’y ajoute, quant à moi, l’utilisation de l’Odyssée comme un subterfuge contre la censure.
Oui, mais Pénélope meurt et Traian repart dépourvu. À l’inverse, la fin de l’Odyssée, c’est la victoire d’Ulysse et ses retrouvailles avec Pénélope.
Il y a une version antique du mythe d’Ulysse utilisée par Dante dans L’Enfer. Après une période paisible, vécue à Ithaque en compagnie de Pénélope, Ulysse part à nouveau vers l’ouest et arrive à Gibraltar (« Les Colonnes d’Hercule ») où il perd la vie, englouti dans une tempête. C’est une autre issue possible, elle tient compte de son esprit aventureux, de sa soif de connaitre le monde. Même arrivé à Ithaque, il est hanté par le désir de partir.
Ça donne une vision globale du roman plutôt noire, pessimiste. Confirmée par la fin du voyage de Traian.
La rencontre n’est pas un roman complètement sombre, noir. Il y a des épisodes comiques comme les histoires rocambolesques des membres de la famille, ou celles des officiers de la Securitate qui ne parviennent pas à manipuler la naïveté de Traian Manu pour leurs affaires douteuses d’espionnage de l’Occident. Il reste que le voyage dans l’enfer totalitaire roumain et les émotions seront fatals pour le vieux savant. Il n’a pas tenu compte de l’avertissement de sa femme, Christa, qui lui a dit : « Tu ne peux pas retourner dans un espace en croyant remonter dans un autre temps. »
