Retour à Bucarest

Fontaine de Trevi est le troisième volet d’une trilogie entamée avec Vienne le jour (Gallimard, 2009) et poursuivie avec Situation provisoire (Gallimard, 2014). Letitia en est le personnage principal ; on suit, dans la Roumanie communiste, son existence, prise dans les rets de l’amour et de l’Histoire dès l’adolescence. Désormais femme accomplie dans ce troisième ouvrage, Letitia, qui avait émigré en France pour rejoindre son époux, Petru Arcan, universitaire en manque de reconnaissance, revient à Bucarest pour récupérer son héritage, ce qui ne va pas sans difficulté. Le récit se déroule au cours d’une seule journée et entremêle l’époque de la jeunesse roumaine de Letitia et son regard désormais averti sur ce passé qui n’est jamais complètement passé.


Gabriela Adameșteanu, Fontaine de Trevi. Trad. du roumain par Nicolas Cavaillès. Gallimard, 552 p., 25 €


Fontaine de Trevi a rencontré un très grand succès en Roumanie, confirmant la puissance de l’écriture de Gabriela Adameșteanu, grande autrice roumaine et européenne. Si l’histoire de la Roumanie constitue une part très importante de son écriture – Letitia ploie sous le poids du passé, de son « dossier », grandit dans l’angoisse de la faute, apprend à vivre dans les faux-semblants et témoigne des innombrables déchirements intimes d’une existence sous une dictature –, l’autrice évoque aussi ce qui nous traverse – le temps, l’amour – et touche de nouveau, dans ce troisième volume, à ce qui fait l’humanité de chacun. C’est en effet ce temps vécu par Letitia que Gabriela Adameșteanu ressaisit dans toute son épaisseur, grâce à d’incessants allers et retours entre le présent et le passé, et grâce à la structure du livre lui-même, dont chaque chapitre est consacré à un personnage, décrit du point de vue de Letitia.

Le lecteur rassemble progressivement les différentes pièces du puzzle d’une vie sur laquelle Letitia porte un regard lucide et plein d’autodérision. Sans aucune concession pour la Roumanie, Gabriela Adameșteanu montre, par le regard de son personnage féminin, combien les relations sont complexes entre ceux qui ont décidé de partir, « les fines bouches qui ont fait fortune là-bas » mais qui se jettent pourtant sur les sarmale lorsqu’ils reviennent, et ceux qui sont restés et qui ont toujours l’impression d’être méprisés. Les amis de cœur, Sultana et Aurelian, qui sont encore de fervents partisans de ce qu’on « a appelé la Révolution », représentent cette partie de la population roumaine prise dans des désillusions, mais qui s’emploie malgré tout à s’adapter aux évolutions de la société nouvellement capitaliste. Leur fille Claudia, partie étudier à l’étranger et dont la présence hante tout le récit, représente un autre hiatus de la société, celui qui sépare les générations.

Il y a ceux qui partent et ceux qui restent mais aussi ceux qui ont vécu le communisme et ceux qui essaient à tout prix d’échapper à cet héritage. Claudia, après avoir assisté à la mort de son petit ami au tout début de la « Révolution », ne peut que quitter ce pays en lequel elle ne croit plus. Quant à Letitia, « mamie de la diaspora roumaine », elle observe cette société à laquelle elle appartient toujours (son acharnement à récupérer son héritage lorsque d’autres le fuient l’atteste), mais avec une certaine distance lui permettant d’analyser ses failles : « À son âge, je regrettais de ne pas connaître mes grands-parents, qui avaient vécu en temps de liberté avant la guerre. Pour Claudia, au contraire, et pour les nouvelles générations, avoir vécu sous le communisme est une tache honteuse : nous avons vécu dans un monde laid et nous en sommes ressortis malades, avec des séquelles et des boutons. »

Fontaine de Trevi, de Gabriela Adameșteanu : retour à Bucarest

Gabriela Adamesteanu © Jean-Luc Bertini

Gabriela Adameșteanu montre dans Fontaine de Trevi la manière dont l’Histoire pèse sur les destinées et s’inscrit dans les corps, des corps auxquels l’autrice accorde énormément d’importance. Ils racontent l’histoire de chacun et manifestent aussi les traces de l’Histoire. Le récit de l’avortement de Letitia, disséminé dans le roman, est tout autant l’expérience universelle d’une femme qui frôle la mort et doit renoncer pour toujours à la maternité que celle, extrêmement circonstanciée, d’une femme qui peut être dénoncée à chaque instant à la Securitate par les médecins de l’hôpital, et dont la vie est miraculeusement sauvée grâce à une autre femme médecin. L’attention que Letitia prête à son apparence physique, le soin qu’elle met à dissimuler les traces de son vieillissement, traduisent également sa volonté de montrer qu’en ayant quitté la Roumanie elle a sauvé sa peau, au sens propre comme au sens figuré. Et son regard sur le vieillissement de son amie Sultana est impitoyable.

La vieillesse, celle des amis, celle de l’époux, de ceux que plus personne ne vient voir en Roumanie, est l’un des motifs de Fontaine de Trevi, et fait sans doute écho à un autre motif dominant, celui de l’enfant (que l’on n’a pas eu, ou qui est parti, que l’on redevient lorsqu’on vieillit). Letitia voit ces vieux abandonnés à leur misérable sort, comme cette femme âgée vivant au rez-de-chaussée de l’immeuble des Morar, qui tente d’entamer une discussion avec elle alors qu’elle attend un taxi  : « Des taches marron dessinent les contours de pays inconnus sur son visage, coupé de rides fines. Elle est emmitouflée dans une robe de chambre en duvetine de l’hiver dernier, dont le cordon traîne derrière ses pantoufles à pompons d’un rose sale et pâli. Inutile de lui demander des nouvelles des enfants, ils ont dû eux aussi lancer une pièce dans la fontaine de Trevi, ils sont ailleurs, quelque part sur la planète. »

Letitia est ailleurs elle aussi, même si un fil invisible et incassable la relie à la Roumanie quoi qu’il arrive. C’est d’ailleurs en Roumanie qu’elle essaie, hélas sans grand succès, de faire publier un roman qu’elle vient de terminer : « Le seul éditeur que Daniel ait attrapé et convaincu de jeter ne serait-ce qu’un œil à mon roman lui a dit que le livre n’était peut-être pas mauvais, mais qu’il n’était pas vraiment sûr de pouvoir le vendre : trop gros, trop de longueurs, et les histoires de l’ère politique, ça n’intéresse plus personne. » La société roumaine que Letitia décrit semble jetée en avant dans une volonté, parfois cocasse, d’enterrer le passé, alors même que Gabriela Adameșteanu dans Fontaine de Trevi l’exhume, mais pour le rendre toujours plus vivant en montrant qu’aucune véritable modernité ne peut faire fi de son héritage.

À ce titre, le troisième volet de la trilogie roumaine est indispensable. Mais il ne se réduit pas à cette dimension, si importante soit-elle. Gabriela Adameșteanu peint les âmes et les cœurs, rend sensibles leurs moindres frémissements, franchissant alors toutes les frontières géographiques ou historiques par la poésie de sa langue et de sa vision du monde.

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