Une humanité fragile

L’œil et le cœur des éditions La Peuplade vont aux textes qui mettent en avant une humanité fragilisée, parfois blessée, ignorée. Trois de leurs livres récents en témoignent : deux romans, Les grues volent vers le sud de Lisa Ridzén et Petit pas de Marion Richez, ainsi qu’un recueil de poésie, Précieux sang de Marie-Hélène Voyer.

Lisa Ridzén | Les grues volent vers le sud. Trad. du suédois par Catherine Renaud. La Peuplade, 422 p., 23 €
Marion Richez | Petit pas. La Peuplade, 158 p., 20 €
Marie-Hélène Voyer | Précieux sang. La Peuplade, 196 p., 20 €

Les grues volent vers le sud, premier roman d’une jeune autrice suédoise, Lisa Ridzén, est un des derniers textes que les éditions La Peuplade ont choisi de porter à la connaissance du public français et québécois. Soucieuses de diffuser des textes significatifs, elles ont mis la main sur un premier roman devenu un véritable phénomène éditorial en Europe.

Le récit de Lisa Rizdén relate l’histoire déchirante d’un vieil homme, Bo Andersson, à la santé déclinante, dans un petit village suédois. Sa femme, atteinte de la maladie d’Alzheimer et placée dans une maison de retraite, ne le reconnaît plus. Son fils, Hans, divorcé et absorbé par son travail, passe régulièrement voir son père, s’occupe des affaires courantes, remplit le réfrigérateur mais ne réalise pas quelle expérience son père est en train de vivre, et semble aveuglé par un mélange de pragmatisme et de ressentiment. Ce lent déclin dont Bo est conscient, ce naufrage à petit feu peuplé de rêves et de souvenirs, est invisible à l’œil nu. Ellinor, sa petite-fille adorée, peine elle aussi à mesurer ce qu’est devenue l’existence de Bo. En effet, alors que Bo a un chien, Sixten, son seul compagnon, tout le monde semble penser qu’il n’est plus capable de s’en occuper, et que, pour des raisons de sécurité, il faut l’en séparer, en dépit de ce que le vieil homme ressent ou désire. Cette annonce bouleverse Bo, qui plonge de plus en plus souvent dans ses souvenirs, la vie d’ouvrier, son épouse à ses côtés, l’enfance de Hans, et les incompréhensions fréquentes entre le père et le fils, mais aussi sa propre enfance et ses relations complexes et dures avec son propre père, « le vieux ».

Le récit du point de vue de Bo nous fait plonger dans les méandres de la vieillesse et de la solitude, pourtant peuplée de tant de souvenirs qu’elle est un monde à part entière, mais la difficulté majeure réside dans le fait que ce monde devient impartageable. La mention, régulière, des brèves notes des aides à domicile sur Bo, laissées pour le suivi du vieil homme, témoignent du décalage entre ce que l’on peut voir de l’extérieur, un nonagénaire incontinent qui peut sembler parfois capricieux ou acariâtre, et la richesse de la plongée de Bo dans ses souvenirs, la beauté de son amitié avec Ture, l’amour porté à sa famille, son affection pour Sixten. Chaque aide à domicile a son propre ton et une manière particulière de considérer Bo, mais ce qui est le plus frappant est la paroi de verre qui se dresse entre Bo et le reste du monde. Seul Sixten semble avoir le privilège de comprendre son maître, ou c’est en tout cas ce que l’on serait tenté d’imaginer. La vieillesse est moins un naufrage qu’une solitude immense contre laquelle il semble presque impossible de lutter.

Les grues volent vers le sud, premier roman d’une jeune autrice suédoise, Lisa Ridzén,
Lisa Ridzén au Göteborg Book Fair 2024 © CC-BY-SA-4.0/Mattias Blomgren/WikiCommons

Ce roman suscite une grande tendresse pour Bo, qui tente comme il peut de s’approprier un passé qui lui semble parfois douloureux, revenant sur ses convictions de jeune père, et leurs limites, observant l’homme que son fils est devenu, ses rigidités et ses probables angoisses. Lucide sur son propre père et son absence de tendresse, Bo relit aussi certains épisodes de sa propre enfance en admettant que ce père, le vieux, a fait preuve d’une violence qu’il ne pouvait pas jusque-là nommer. Lisa Ridzén, dans ce premier roman,  propose une réflexion encore trop rare dans la fiction contemporaine sur les relations entre les pères et les fils, les difficultés que peut poser la transmission d’une identité masculine, et la manière dont cette transmission est susceptible de prolonger l’usage de la violence et de la domination. C’est aussi l’inversion des rôles, le père puissant devient tributaire d’un fils parfois aussi dur qu’a pu l’être le père avec lui : « Je ne sais pas quand c’est arrivé, mais nos rôles ont été inversés. Bien que son corps n’ait jamais été aussi imposant et musclé que le mien l’a été, il est celui qui détient l’autorité désormais. Celui qui décide de ma vie. C’est moi qui suis la raison de son existence, et pourtant je suis celui qui doit se soumettre. Qui dépend de ses décisions. C’est lui qu’on écoute, pas moi. »

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Soucieux de donner à lire à leurs lecteurs des textes exigeants, ils ne se départent jamais de la volonté de faire entendre des voix à peine perceptibles, de raconter la vie de ceux qu’on tient parfois pour négligeables, et c’est en partie ce qui fait la beauté de leur catalogue, en plus évidemment de la variété des formes, des langues, des styles. On trouve dans nombre de textes publiés à La Peuplade cette attention à ce qui semble le plus simple, aux souffrances inaudibles, celles qui touchent les plus vulnérables. Quelques mois avant la publication des Grues volent vers le sud, une autrice française a été publiée pour la première fois par les éditions québécoises, Marion Richez. Son premier roman, Petit pas, raconte l’histoire d’un jeune couple, Martin et Mathilde, déjà parents d’un petit garçon alors qu’ils n’ont pas même vingt ans. Mathilde attend leur deuxième enfant. Isolé, le jeune couple lutte tant bien que mal contre une précarité toujours plus grande, sans aucun soutien de leurs familles respectives. Martin travaille autant qu’il peut pour nourrir son fils et sa compagne, Mathilde, livrée à sa solitude, alourdie par cette deuxième grossesse, s’occupe du petit garçon, attend Martin. La distance se creuse, le silence s’installe, rendant les gestes de Mathilde et de Martin de plus en plus lourds et empêchés. Mais un miracle a lieu lorsqu’ils rencontrent Annie, leur voisine. Tout un pan de l’existence se dévoile à eux, l’amitié, la solidarité, la terre et les plantes du jardin, autant d’éléments qui font renaître la parole et l’amour. Ce roman, en montrant comment les relations entre les personnages s’instaurent et les transforment, rappelle combien la générosité et la solidarité entre les individus, entre les générations, peuvent changer un monde, dans la simplicité des gestes et des mots.

Marie-Hélène Voyer, poète québécoise, dans Précieux sang, son troisième livre publié à La Peuplade, fait entendre, dans ce recueil de poésie paru en 2025, les voix des ouvrières de tout un siècle, et c’est encore une fois la société capitaliste qui marginalise celles qui l’enrichissent, ces forces de travail qu’on sacrifie dans les usines, les abattoirs, qui meurent de travailler et auxquelles la littérature accorde si peu de place. Les cinq complaintes d’ouvrières sont suivies d’un court essai autobiographique, « Voir avec les yeux de chair », dans lequel la poétesse explique comment son enfance et le passé de sa famille ont créé en elle cette nécessité de témoigner de ces voix et vies perdues dans les désastres du profit à tout prix : « Je pense à Stella, cette grande-tante borgne. L’usine m’a déviandé la face, qu’elle disait. Une nuit j’ai rêvé qu’elle me lançait par-derrière son épaule son œil perdu. J’ai grandi hantée par des portraits aveugles ou démembrés. J’ai grandi avec la certitude qu’il était normal de laisser sa peau au travail. D’y perdre des morceaux. »

Vingt ans que l’espace éditorial de La Peuplade accueille des voix diverses, qui ouvrent des chemins pour penser le monde autrement, faire un pas de côté et prêter attention à celles et ceux que l’on croise trop souvent sans les voir. On souhaite une longue vie à la maison et on se réjouit de faire partie de ses fidèles lecteurs.