Les critiques littéraires sont souvent les premiers lecteurs, une fois le livre sorti du giron de sa maison d’édition. Leur rôle de transmetteurs les place entre l’auteur et la communauté des lecteurs, poste à la fois privilégié et sensible, obligeant ceux qui s’y trouvent à peser leurs choix. La Quinzaine littéraire a été fondée en 1966 et un demi-siècle plus tard est né En attendant Nadeau. Le fonctionnement des divers comités éditoriaux au cours de ces années dit beaucoup de notre rapport au livre, déterminé à la fois par le plaisir de lire et par les circonstances économiques.
Que faisons-nous des livres dans un journal qui porte sur les livres et se fait avec eux ?
Les livres :
Nous les recevons
Nous les demandons
Nous les prenons
Nous les lisons
Nous écrivons dedans
Nous les abîmons
Nous les portons aux nues
Nous les donnons
Nous les jetons
Nous les rapportons
Nous les débarrassons
Les livres, que font-ils de nous ?
Ils nous encombrent
Ils nous enchantent
Ils nous déçoivent
Ils nous déplaisent
Ils nous illuminent
Ils nous réveillent
Ils nous éloignent
Ils nous évadent
Ils nous construisent
Ils nous distinguent
Que fait la critique – dans ce texte, la critique renvoie tantôt à l’activité de la critique littéraire, tantôt à la personne qui l’exerce –, que fait la critique de livres avec les livres ? Dans le circuit collectif de production d’un texte, la critique est l’une des premières lectrices de celui-ci et, en écrivant sur lui, elle invite d’autres personnes à le lire et donc à augmenter à la fois sa vie symbolique – la trace qu’il va laisser dans la mémoire de celles et ceux qui le lisent – et sa vie matérielle – le nombre d’exemplaires que vont acheter celles et ceux qui veulent et vont (ou pas) le lire. Elle participe alors à l’encombrement des livres. Dans une conception plus autonome de la critique, elle concourt au contraire à leur disparition puisque l’article produit peut se lire indépendamment du livre dont il parle et qu’il peut même remplacer, pour son lecteur ou sa lectrice, la lecture du livre dont il est question. Certaines critiques d’En attendant Nadeau me donnent ce sentiment : leur lecture m’épargne celle du livre entier.

Les livres, il y a ceux que l’on ne reçoit pas et que l’on désire, ceux qui s’accumulent et dont on ne veut pas forcément. Il y a ceux qui sont là, tout simplement, et dont on parle ensemble. En attendant Nadeau a poursuivi un fonctionnement qui était celui de La Quinzaine littéraire : tous les livres sont envoyés par les éditeurs à une même adresse et, un mercredi sur deux, le comité de rédaction du journal se réunit pour en parler, évaluer leur importance, l’utilité d’en parler, la possibilité d’en rassembler certains pour proposer un dossier. Certains sont traités « en interne », par des membres du comité, d’autres sont confiés à des collaborateurs et collaboratrices à l’extérieur, la fonction du comité étant aussi de suggérer des noms, en particulier lorsqu’un sujet réclame l’intervention d’un ou d’une spécialiste. Ce qui a changé par rapport à La Quinzaine de Maurice Nadeau : nous avons abandonné la séparation du comité en deux entités, une pour les textes littéraires et une autre pour les sciences humaines (qui se réunissaient en alternance un mercredi sur deux du temps de Nadeau). Cette fusion n’est pas seulement une opération technique. Elle permet d’inscrire la littérature dans le champ de la pensée et de ne pas laisser les sciences humaines et sociales aux seuls spécialistes. Elle unit la critique dans un même geste de réflexion. Cela ne va pas sans frottements parfois – et je soupçonne Maurice Nadeau d’avoir séparé le comité en deux pour pouvoir mieux régner, contrôler les comités en nous laissant ignorants de ce qui se passait de l’autre côté. Avec un comité unique, rien n’est laissé dans l’ombre.
Comment entre-t-on au comité, ce lieu de la répartition des livres ? Le plus souvent par cooptation, même si cela n’a pas été le cas pour moi. J’avais écrit très jeune à Maurice Nadeau en lui disant que j’aimerais publier dans son journal. Il m’avait fait venir dans les locaux qui se situaient à l’époque 43, rue du Temple et m’avait proposé de prendre quelques livres sur la table et de faire des essais. À cette époque, pouvoir choisir des livres sur une table et les emporter chez moi était une fête. Après ces premiers essais, j’ai été introduite au comité. C’était en 1995. Dans le comité actuel, certains sont des anciens de La Quinzaine littéraire, d’autres sont arrivés depuis, à la suggestion d’autres membres du comité ou bien, mais c’est plus rare, cooptés par la direction éditoriale1.
Avant d’évoquer les lieux des livres, j’aimerais revenir brièvement sur ce qui a donné naissance à En attendant Nadeau. Maurice Nadeau meurt le 16 juin 2013. Il avait écrit son dernier « journal en public » un mois auparavant. Comme je l’ai raconté dans le troisième volume de Soixante ans de journalisme littéraire2, La Quinzaine littéraire cesse provisoirement d’exister, comme on arrête les horloges dans la maison d’un mort. Mais l’appel aux dons qu’il avait suscité peu de temps avant sa disparition – avec un texte intitulé « Vous ne laisserez pas mourir La Quinzaine » – a été entendu et les fonds récoltés permettent à la parution de reprendre, avec une actionnaire principale et un actionnaire secondaire, formé de tous les donateurs et collaborateurs du journal. Sous le titre La Nouvelle Quinzaine littéraire, l’aventure se poursuit pendant deux ans avec une direction éditoriale collective. On s’est toujours demandé si Maurice souhaitait que l’on poursuive son œuvre sans lui, en son absence. Il avait souvent donné des signes exprimant qu’il ne le souhaitait pas, il avait toujours fait les choses « en son nom ». Que pouvait signifier alors de le faire en son nom à lui ? Nous l’avons fait pendant deux ans dans les conditions qu’il avait lui-même proposées à la fin. En 2015, à la suite d’un différend important avec l’actionnaire principale, qui a révoqué notre direction éditoriale, nous décidons avec tout le comité de rédaction de démissionner et de créer un nouveau journal. En 2016, nous lançons En attendant Nadeau, un journal entièrement en ligne, animé par l’idée héritée de Maurice qu’il est essentiel de passer par les livres pour comprendre les enjeux de notre monde. C’est en faisant la même chose différemment, en réfléchissant aussi à ce que peut être un vrai espace critique sur Internet, au-delà des opinions qui y ont libre cours, un espace qui soit celui d’une création critique véritable, que nous portons son nom, non comme une nostalgie, mais comme une mémoire en avant.
La question des livres est aussi celle des lieux pour les recevoir, les accueillir. La Quinzaine littéraire, qui bénéficiait de l’aide du CNL et de divers soutiens (y compris celui de la Mairie de Paris), disposait d’un lieu à elle, rue du Temple puis rue Saint-Martin. À partir de la sécession du comité qui a débouché sur la création du journal en ligne, tout s’est fait sans rien : sans argent, sans local, sans imprimeur, sans papier, sans actionnaire. Mais nous avons vite compris qu’une partie des actionnaires pouvaient nous soutenir et se transformer en donateurs, et que nous pourrions nous débrouiller avec les moyens du bord. Pendant quatre ans, les comités ont eu lieu dans mon appartement. Le plus compliqué n’a pas été de recevoir le comité chez moi tous les quinze jours. Au contraire, ces rencontres ont été l’occasion de discussions enthousiastes, d’amitié profonde, et elles nous donnaient le sentiment réel et rare de faire partie d’une communauté. Le problème a été la gestion des livres. Ils arrivaient en effet chez moi : il fallait ouvrir les enveloppes tous les jours et stocker les volumes. Même si j’habitais alors dans un appartement assez grand dans le quartier de Belleville, les piles de volumes engrangés ont vite débordé sur mon existence et sur celle des personnes qui vivaient alors dans cet appartement avec moi. Après mon déménagement, le journal a occupé plusieurs lieux successifs. D’abord le sous-sol d’une librairie près de la place Sainte-Marthe, toujours à Belleville, puis des locaux provisoires loués à des associations dans les anciens bâtiments de l’Assistance publique – cet hébergement a duré un an –, enfin au sous-sol de la Maison de la Poésie, lieu accueillant qui nous abrite depuis deux ans. À chaque fois les livres ont changé d’adresse, leur stockage a été plus ou moins facile selon les endroits, l’encombrement reste la règle
Que signifie de parler des objets livres sous une forme dématérialisée ? De réduire le papier tout en augmentant l’encombrement par les volumes ? Notre journal assume cette contradiction. Il parle vraiment de la place que peuvent encore occuper les livres dans nos vies dans un monde qui en est de plus en plus privé. Une période cruciale pour le penser a été le confinement. Nous avons continué à faire le journal malgré la fermeture des librairies. Notre fonction apparente, informer sur l’actualité des publications et inviter nos lecteurs et nos lectrices à se rendre en librairie pour acquérir nos recommandations, se trouvait entravée. Pourtant, il était plus que jamais nécessaire de dire comment les livres, ceux de nos bibliothèques, ceux qui avaient été écrits depuis longtemps, ceux qui étaient encore à écrire, pouvaient nous accompagner dans une telle situation. Nous avons renoncé aux réunions collectives nombreuses, mais avons communiqué avec les moyens qui étaient les nôtres et ceux de tous. Il nous est arrivé de rompre l’isolement et de nous réunir à deux ou trois pour constituer des numéros qui, à l’époque, traitaient de l’actualité sans en être exclusivement dépendants. Nous avons donné des rendez-vous quotidiens avec les lectures et parfois les relectures proposées par nos amis. Nathalie Koble a fourni chaque jour une réécriture du Décameron de Boccace, sous le titre Décamérez ! Jamais nous n’avons eu autant l’impression de faire vivre le livre quand son absence et la restriction de sa production et de sa diffusion semblaient nous en empêcher.
Que faisons-nous des livres ? Nous ne cessons jamais de les transformer. Ils restent dans nos mémoires de façon partielle et le plus souvent ruinée, mais nous faisons confiance à leur puissance de savoir et de pensée, d’évasion et de communauté. Si nous nous laissons envahir par eux, c’est aussi parce qu’ils nous désencombrent.
1 Assurée actuellement par Sébastien Omont et Hugo Pradelle, cette direction éditoriale a changé plusieurs fois en dix ans. D’abord constituée par Jean Lacoste, Pierre Pachet et Tiphaine Samoyault, puis, à la mort de Pierre Pachet en juin 2016, par Jean Lacoste et Tiphaine Samoyault jusqu’en 2022, elle a ensuite été confiée à Jeanne Bacharach, Pierre Benetti et Hugo Pradelle jusqu’en 2023, puis à Pierre Benetti et Hugo Pradelle jusqu’en 2025, après la démission de Jeanne Bacharach. En septembre 2025, Pierre Benetti a à son tour annoncé sa démission et la direction actuelle a été agréée par le comité.
2 Maurice Nadeau, Soixante ans de journalisme littéraire, t. 1 « les années Combat », t. 2 « les années Lettres nouvelles », t. 3 « les années Quinzaine littéraire », préfaces de Tiphaine Samoyault, éditions Maurice Nadeau, 2019-2022.
