Jón Kalman Stefánsson ne cesse de nous surprendre. Son Corps célestes à la lisière du monde n’est pas un roman, mais une stupéfiante chronique épistolaire qui raconte le destin d’un prêtre aux prises avec les contradictions du monde autant qu’avec les siennes. Un livre à la dramaturgie magistrale, lucide, puissant. Rien peut-être ne peut nous sauver d’un monde plus qu’inquiétant que cette écriture salvatrice et la croyance dans les pouvoirs illimités de la littérature.
Jón Kalman Stefánsson n’a pas appelé ce livre roman. En effet, ce n’en est pas un. D’abord parce que, pour la première fois dans une œuvre romanesque déjà considérable, la matière qui a servi de base au récit est en grande partie avérée. C’est un fragment de l’histoire tragique de l’Islande au début du XVIIe siècle, quand l’île, exploitée durement comme colonie par le royaume de Danemark, vient tout juste d’échanger son catholicisme primitif contre l’Église de Luther, ce qui a plongé les habitants, et singulièrement leurs pasteurs, désormais engagés à prendre femme, dans l’angoisse permanente sur les desseins impénétrables du Seigneur.
Mais la décision de refuser l’étiquette « roman » a surtout une portée subversive, dans la mesure où peu de textes, y compris ceux dus à Stefánsson, sont aussi remplis d’événements, d’anecdotes et de personnages aussi évidemment inventés que ceux qui peuplent cette chronique, plus mouvementée parfois et riche en coups de théâtre que de l’Alexandre Dumas. Donc ce récit au soubassement historique vogue entre deux eaux.
Son intitulé est énigmatique. Quels sont ces « corps célestes » ? des personnages ? une allusion aux bouleversements intellectuels et religieux que suscitent alors en Europe les prodigieuses découvertes scientifiques de Copernic, Tycho Brahe, puis Kepler ? L’Islande glaciale, à peine peuplée, mais à l’élite suffisamment cultivée depuis deux siècles pour avoir créé une haute poésie, a beau être vers 1600 vraiment à la lisière du monde, elle possède une telle appétence pour le savoir qu’elle se tient au courant, jusque dans ses campagnes les plus reculées, des progrès inouïs qui sont en train d’ébranler les croyances et les dogmes.
C’est en tout cas dans un contexte historique que jaillit, avec d’autant plus d’impétuosité, la plus éruptive des verves romanesques. Il y faut une maîtrise exceptionnelle de l’art d’écrire, qui seule permet de mettre au jour et de rendre vivant un personnage aussi paradoxal que le révérend Pétur, pasteur de Brunisandur, quelque part dans les fjords de l’ouest. Un homme insolite, érudit, il a étudié huit ans à l’étranger (à Copenhague ; en Angleterre), littéralement imbibé de ferveur biblique, mais en même temps soumis à l’impulsivité pécheresse qui le fait s’éprendre de toutes les belles qu’il rencontre, et qui ne manquent pas sur cette terre sauvage, ankylosée par la froidure, livrée aux tempêtes mais paradoxalement édénique durant les mois où le soleil oublie de se coucher.
Pétur n’est pas un saint homme. Et il le sait si bien qu’il refuse de se marier, craignant de ne pouvoir rester fidèle, et devient père d’enfants qu’il chérit mais ne peut reconnaître, ou l’amant de femmes mariées dans une société à la fois permissive (pour les mâles), à condition de savoir se taire, et de mœurs juridiques féroces dès que s’exerce l’autorité ecclésiastique et politique, elle-même inféodée, dans une dépendance coloniale au lointain souverain danois.
Étrange pays ! Misérable en majorité dans sa paysannerie très particulière qui la moitié de l’année élève ses moutons et l’autre tire de la mer sombre et dangereuse le poisson servant en partie à payer les importations de vivres et de bois d’œuvre destiné à la construction de riches demeures ; alors que le pauvre vit dans une masure de tourbe, il parvient pourtant à créer une culture éclatante et à l’enrichir par voie orale. Étrange terre d’accueil où, l’arrivée de marins étrangers étant constante et d’origine diverse, normalement, la xénophobie n’existe pas.

Sauf lors de l’année 1606, quand des troubles violents brisent cette paix, en partie liés au moment difficile du passage du catholicisme à la réforme, quand l’Assemblée du peuple, l’Althing, cette invention progressiste et égalitaire de l’Islande médiévale, dominée par de hauts dignitaires – baillis, évêques – pour qui la morale évangélique doit céder le pas au pouvoir séculier, se laisse entraîner au pire. Des pêcheurs espagnols se sont montrés un peu prédateurs, ont couru les filles, chapardé ici ou là. Les puissants attisent contre eux la haine meurtrière des natifs, et s’ensuit un horrible massacre.
Disciple de Jésus, attaché à la lettre des Évangiles, doté par sa formation d’une grande culture livresque, troublé dans son amour du prochain par la menace qui pesait sur des hommes sans défense, et par ailleurs féru d’astronomie, donc sensible aux pensées nouvelles qui s’opposent en Europe au dogmatisme religieux et à la servitude qu’il implique, le pasteur Pétur, dès le début, essaie de se dresser contre les préjugé raciaux et l’aveuglement qu’ils engendrent. Il entre en dissidence.
Bien sûr, puisqu’il est le juste, il perdra la partie et finira, lui l’intellectuel brillant promis à une grande carrière, en paria dans son emploi modeste de prêtre villageois. Entouré cependant de l’affection bourrue d’une servante analphabète mais qui a mémorisé tous les livres entendus et retenu tous les poèmes antiques, et qui connaît tout de la Nature. Protégé par l’amour de ses animaux familiers, la chienne Sappho et la chatte Cleopatra. Adorateur impénitent de la beauté qui l’entoure, ici-bas et dans les cieux, toujours convaincu que le bonheur existe, qui réside dans la douceur et l’harmonie et coïncide en grande partie avec le versant féminin des choses.
Rien n’est plus périlleux que de peindre cet impondérable qu’on nomme la bonté. Il faut être Hugo pour faire de Monseigneur Myriel un personnage plausible. Surtout si on le fait, comme Pétur, se cogner douloureusement – victime de ses propres imperfections, cramponné tant bien que mal à un bréviaire tout personnel de certitudes que la méchanceté de céans et le vacillement des idées admises jusque-là fragilisent – aux roides murailles de la réalité ! Le premier mérite de ce livre magistral est d’y parvenir comme sans effort, et sans quitter un seul instant l’être singulier, partagé, complexe, fait de bienveillance lucide et d’effarement qui envoie par lettres l’histoire de ses luttes à sa fille bien-aimée qu’il ne pourra jamais revoir. Monseigneur Myriel était un simple. Pétur est une pelote de contradictions.
Mais, loin de se résumer à l’invention de Pétur, son plus touchant héros, l’art de Stefánsson offre ici une dramaturgie d’une ampleur grandiose, enivrant une foule de figures dont aucune n’est schématique, dans plusieurs espaces scéniques, à travers une reconstitution jamais statique de paysages, lumières, couleurs qui parle directement à la sensibilité, voire à la sensualité du lecteur. Son Islande est éperdument vivante. On la voit, on jouit de ces fleurs et de leurs miraculeuses éclosions dans un univers de rocs et de mer, on respire l’odeur de l’herbe, celle des sources chaudes, tous embarqués comme l’auteur dans un panthéisme sans interdit, qui contraste si fort avec la brutalité, l’ignorance et finalement l’inconscience des hommes.
C’est une bien sinistre aventure de pauvres types au fond, que cette bouffée de racisme ordinaire qui déchire une communauté envieuse dont la détestation basique de l’autre, exacerbée par le pouvoir, entraîne la catastrophe dans ce XVIIe siècle balbutiant aux confins nordiques de l’univers connu. Une bien sinistre histoire qui consonne sourdement avec notre actualité. Une histoire d’un temps où il n’y a plus que l’écriture pour trouver encore de l’intérêt à la vie et pour s’interdire d’oublier. L’écriture qui sauve !
