Dovlatov en Amérique

La marche des solitaires clôt le projet de réédition complète de l’œuvre de Sergueï Dovlatov qu’En attendant Nadeau a suivi tout du long. Né à Oufa en 1941 où sa famille avait été évacuée du siège de Leningrad, Dovlatov est mort, jeune encore, en exil aux États-Unis en 1990. À New York, où plusieurs de ses titres furent publiés, il avait également fondé un journal de langue russe dont il fait, entre autres réflexions, le récit de l’éphémère existence.

Sergueï Dovlatov | La marche des solitaires. Grandeur et perdition du Nouvel Américain. Trad. du russe par Maud Mabillard. La Baconnière, 124 p., 14 €

Comme tout écrit de ces anciens dissidents que nous aimions tant en Occident, il faut lire Sergueï Dovlatov à coup de lampées de vodka, sans oublier de croquer l’indispensable concombre qui l’accompagne (pour boire davantage). Ou bien, encore mieux, lire tout Dovlatov dans l’atmosphère où il pourrait bien avoir écrit, non pas chez Nathan, 53e rue à Broadway, mais par exemple chez Tatiana, à Brighton Beach, face à l’océan, devant une salade Оливие (du nom du cuisinier français Lucien Olivier, échoué jadis en Russie) et un plat de poisson séché (вобла).

Brighton Beach est ce quartier de Brooklyn colonisé par l’émigration soviétique dont le chef de la police de Los Angeles avait déclaré un jour qu’il s’agissait d’une filiale du KGB qui y envoyait ses « terroristes ». Tous les nouveaux habitants auraient été des agents. « Qu’il vienne à mon restaurant, ce salaud de chef de la police de Los Angeles, aurait dit un autochtone à Dovlatov, nous lui casserons la gueule ! » Certes, commente ce dernier, il y avait bien à Brighton Beach des gens comme les autres, c’est-à-dire des escrocs, et « primitivement » des voleurs. Il y avait aussi une maison close secrète, le problème c’est que c’était impossible de la déclarer, même si cela aurait été mieux, plus hygiénique en tout cas, car la licence coûtait trop cher. D’ailleurs, finalement, Little Odessa, ainsi que James Gray nomma Brighton Beach dans son film éponyme, était un meltingpot somme toute réussi (pas un salad bowl, où l’on se contente de cohabiter) d’émigrés de l’Union soviétique, russes, géorgiens, ukrainiens,  juifs ou pas, dont les pères avaient en commun certaines valeurs héritées de l’ancienne patrie, tandis que les fils, corrompus par l’Amérique, pouvaient en arriver à se livrer à de sanglants règlements de comptes. Comme, hélas, dans Little Odessa.

Chez Tatiana, donc, on vous servira aussi aimablement qu’à Moscou, pas comme ces idiots d’Américains qui ont le sourire vissé aux mandibules, et vous pourrez attaquer la lecture de la malheureuse tentative d’éditer un journal pour la troisième vague d’émigration soviétique à New York. La dernière vague, celle qui suivit la chute de l’empire, Dovlatov ne la connut pas. De toute façon, elle avait finalement peu à voir avec les précédentes. Déserter une Union soviétique au bout du rouleau, sans avoir eu à se battre avec l’OVIR (l’office qui délivrait les visas), n’avait rien de glorieux.

Brighton Beach (Brooklyn, New York) © CC-BY-3.0/Андрей Бобровский/WikiCommons

Lorsque l’écrivain, qui n’a jamais pu publier en URSS (mais est très lu depuis en Russie), débarque en Amérique avec famille et toutou compris à la fin des années 1970, il éprouve à peine arrivé une sorte de nostalgie. « Mon cœur a des partis pris inextricables. Si on crie “à l’aide” dans une rue de Moscou, une foule se précipite pour aider. Pas à New York : ici, ils passent leur chemin. » Oui, mais il y a aussi « cet homme à qui je demande mon chemin dans le subway, qui descend pour me montrer le chemin, puis me tend sa carte : “Si vous avez un problème, je peux vous aider, je suis avocat ». Et puis, ici les gens sourient, pas comme chez Tatiana, et on est optimiste. Au pays, c’était simple, un type qui souriait et faisait preuve d’optimisme éveillait des soupçons : ça ne serait pas un mouchard, par hasard ?

Ici, tout est différent. Il n’y a qu’à voir : les « concepts d’hommes d’affaires » et d’« escrocs » ne sont pas synonymes. Ce qui fait que des escrocs soviétiques deviennent en Amérique d’honnêtes hommes d’affaires. Au pays où, tel Oblomov, Dovlatov restait toute la journée dans son canapé (il fut d’ailleurs accusé de « parasitisme »), tandis que sa femme travaillait du matin au soir et écoutait en somnolant ses réflexions sur le thème de la liberté et de l’autocratie, il promettait de travailler « là-bas » : « là-bas », je ferai la vaisselle, porterai des sacs… Il restera « là-bas » un an de plus sur le divan à ne rien faire jusqu’au jour où, idée géniale, la décision de créer un journal fut prise. Je m’y attendais, dira l’épouse qui continuait à make a living pour toute la famille. « C’est simple, reconnaît Dovlatov, l’homme prône et la femme trime. Dans les usines et dans les pizzerias. Pour trois dollars cinquante l’heure… »

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Le journal, c’est Le Nouvel Américain, qui vécut « tout comme la doctrine du marxisme-léninisme. Avec des signes évidents de dégradation et de décadence ». Les futurs journalistes reçurent un prêt bancaire de douze mille dollars, soit un petit pactole à l’époque. À tel point que certains prétendirent, entre autres balivernes, que le journal était financé par le KGB. Au départ, le journal avait voulu se définir comme un journal juif, ce à quoi Dovlatov s’était tout d’abord opposé. Mais enfin, cela pouvait « attirer les bonnes grâces des riches organisations juives »… Dovlatov finit par accepter de passer un compromis du moment que la liberté de pensée était respectée. Il en était le rédacteur en chef, sans salaire naturellement. Bientôt pourtant, le journal courant à sa perte, il fut racheté par un certain M. Daskal, un homme d’affaires qui n’en avait rien à faire de la culture mondiale et encore moins de la culture russe. Il entendait, quoi de plus normal, gagner de l’argent. « Il aurait été stupide d’espérer qu’un Américain moyen soit un Vonnegut », commente Dovlatov. Bien sûr, le fameux Daskal promit la totale liberté de création… jusqu’au jour où elle finit par s’avérer peu rentable.

Il est vrai, comme l’admet Dovlatov lui-même, que Le Nouvel Américain n’était pas sans défaut. Ainsi, il n’y avait aucune rubrique consacrée aux femmes. [Après vérification, je n’ai trouvé le nom d’aucune femme dans le comité éditorial, à part la secrétaire, désignée sous le nom de sa fonction, секретарша, comme si elle n’avait pas de nom.] Mais il y avait des plumes et pas n’importe lesquelles ! Joseph Brodsky, qui allait recevoir en 1987 le prix Nobel de littérature, l’écrivain qui allait lui aussi devenir célèbre Vassili Axionov – sans oublier Vladimir Voïnovitch qui écrivit les inoubliables aventures du soldat Tchonkine. Mais voilà, faire du journal une « publication communautaire » allait se révéler plus payant. Les collaborateurs finirent par être interdits de parler de porc, y compris dans les articles économiques. On leur recommandait doucement de le remplacer par le gefilte fish (carpe farcie)… Dovlatov s’en alla. Le journal n’eut que deux ans d’existence sous sa direction, mais le plus drôle dans tout cela, c’est qu’il reflétait le manque de pureté ethnique, si on peut dire, de l’émigration soviétique. Un patronyme, une grand-mère ou un grand-père juif – la loi soviétique se fichait bien de celle du rabbinat – avait pu dès les années 1970 aider à émigrer.

On pense alors ici au célèbre Siècle juif de Yuri Slezkine. Le Juif soviétique serait un marrane à l’envers : juif à l’extérieur et russe à l’intérieur. (Les choses ont peut-être un peu changé depuis Dovlatov… mais ça n’est pas certain.) D’ailleurs, à ce sujet, et ce sera le dernier mot de l’ancien directeur du Nouvel Américain : « Je me suis élevé comme je le pouvais contre la complaisance juive. Parce que la chimère du caractère exceptionnel des juifs équivaut pour moi à de l’antisémitisme […] je suis reconnaissant à l’Amérique, mais mon pays natal reste loin. » Sans compter que le voilà désormais troublé par l’anticommunisme « qui s’est emparé des esprits de ceux qui naguère étaient encore camarades du Parti ». Sa mort prématurée, en 1990, aura empêché l’écrivain de voir à quel point le phénomène allait devenir massif.