« Tout le monde nous imaginait nous déplaçant en caravane » : entretien avec Simon Philippe Turcot

Éditeur et écrivain, Simon Philippe Turcot a fondé la maison d’édition La Peuplade en 2006 aux côtés de Mylène Bouchard. Désormais, tous les textes de La Peuplade paraissent en France le même jour qu’au Québec. Simon Philippe Turcot répond aux questions d’En attendant Nadeau.


Vous fêtez cette année les vingt ans de La Peuplade. Bon anniversaire !

Oui, vingt ans pour la maison d’édition, ce qui ne signifie pas vingt ans en France, car nous sommes arrivés ici en 2018 seulement. La maison est née au Québec, dans un endroit particulier, un tout petit village très au nord, à 600 km de Montréal, dans la région du lac Saint-Jean. À l’époque, personne n’aurait osé créer une maison d’édition là-bas.

Pouvez-vous nous raconter cette naissance ?

On a fondé cette maison à deux, Mylène Bouchard et moi, et encore aujourd’hui nous sommes les seuls actionnaires de la maison. Par un hasard familial, on est arrivés dans cette région, et j’ai immédiatement voulu y créer notre propre structure. On organisait déjà des soirées littéraires dans toutes sortes d’endroits et c’est naturellement que nous nous sommes dirigés vers l’édition. À l’époque, il n’y avait pas de formation spécifique à l’édition au Québec, je venais du monde de la communication et des arts visuels, et Mylène de celui de la littérature. On a donc fondé une maison d’édition de littérature contemporaine. On a fait nos armes tranquillement durant quatre ans, puis on s’est rapprochés de Chicoutimi, des employés se sont joints à nous. Désormais, nous sommes officiellement installés à Montréal, mais c’est très récent.

Quelles orientations avez-vous prises au départ ?

On a d’abord publié de la littérature québécoise, de la poésie et du roman mais, assez rapidement, on s’est intéressés à la traduction, avec quelques titres anglo-saxons du côté du canadien anglais. Début 2010, on a entrepris de créer un lien entre les cultures nordiques et le Québec, qui ne dialoguaient pas beaucoup alors qu’il y a de nombreuses similarités entre nous et la Finlande, la Suède, et même pour certaines questions le Groenland et l’Islande. Je me suis beaucoup déplacé à la recherche de pépites qui n’avaient pas encore été traduites, mais je me suis vite aperçu que mener correctement ce projet sans avoir une diffusion française était quasiment impossible. La coédition ne pouvait être qu’une solution transitoire. Il faut savoir que les maisons québécoises ne sont pas représentées en marché direct, ce sont des univers séparés. Mais j’ai réussi à monter cette structure avec le CDE et depuis 2018 tous les textes de La Peuplade paraissent en France le même jour qu’au Québec. On a aussi tout un réseau de librairies en France qui s’est développé, car on est extrêmement bien diffusés, et Julien Delorme, qui a été avec nous pendant huit ans, a fait un travail extraordinaire auprès des libraires.

Qu’est-ce que cette nouvelle situation a changé au sein de la maison ?

D’abord, nous avons dû tenir compte, dans notre catalogue, de la réalité éditoriale française. L’édition en France est ancrée dans une histoire, obéit à ses codes et a son propre calendrier, avec un rythme bien plus soutenu que l’édition québécoise. Les enjeux des rentrées littéraires ne sont pas du tout les mêmes en France et au Québec. Nous avons donc dû nous adapter sur ce plan, mais également sur le choix des textes puisqu’on s’adressait désormais à un public plus vaste. En traduction, je ne peux pas nécessairement publier une œuvre avec beaucoup de dialogues dans un langage populaire, car si la traductrice est française, cela ne trouvera pas d’écho chez le lecteur québécois et inversement. Nous devons toujours tenir compte du fait que nous nous adressons aux lectorats québécois et européen. Cela dit, on avait déjà un beau potentiel international et on fait confiance à l’intelligence du lecteur, bien sûr. Ce qui nous intéresse avant tout, c’est d’ouvrir au maximum les textes à un nombre de lecteurs toujours plus grand, dans la volonté de faire connaître une littérature relativement exigeante.

"Les grues volent vers le sud", Lisa Ridzén (Détail) © La Peuplade
« Les grues volent vers le sud », Lisa Ridzén (détail) © La Peuplade

Lorsqu’on vous écoute raconter la création et l’itinéraire de La Peuplade, on a l’impression d’entendre un conte de fées.

C’est un peu ça, oui. Très jeune, je voulais déjà créer une structure, que j’aurais appelée « Francosphère », pour rallier les cultures francophones du monde entier autour d’un projet commun. Puis, à vingt ans, j’ai ouvert une galerie d’art dans laquelle j’organisais des événements littéraires. Quand on est arrivés dans ce village tout au nord du Québec, c’était évident pour moi que je devais inventer une structure. Il faut savoir que, il y a vingt ans au Québec, il y avait tout un espace pour créer des choses, faire connaître de jeunes poètes et de jeunes romanciers. Les grandes maisons étaient vieillissantes et, avec l’arrivée d’internet, le développement des réseaux, toute une scène de slam et de performance s’est affirmée, une scène assez underground est apparue. C’est à ce moment-là que sont nées une dizaine de maisons d’édition, Le Quartanier, Héliotrope et d’autres, ce qui répondait à un désir des nouveaux écrivains. Et ce qui est formidable, c’est qu’il y avait un tel espace que ces maisons existent toujours vingt ans plus tard, en occupant chacune un domaine bien à elle.

Dans ce panel de maisons d’édition, comment vous situez-vous à La Peuplade ?

Pendant un certain temps, la maison était identifiée par des textes liés aux territoires, aux grands espaces des marges, mais maintenant qu’on est à Montréal, on est plutôt considérés comme une maison plus internationale car on choisit des textes étrangers, en faisant fi des subventions réservées aux livres québécois ou canadiens. Idéalement, l’édition doit faire les choix dont elle a envie. On essaie d’aller chercher des textes qui peuvent résonner pour nos lecteurs, de faire découvrir des endroits reculés de la Laponie, ou du Groenland, les îles Féroé si bien représentées par Jóanes Nielsen. Nos sensibilités peuvent varier, à Mylène et moi, et nous avons été rejoints par Paul Kawczsak, formidable écrivain et immense lecteur. Pour nos vingt ans, nous avons créé une nouvelle collection, « Lames », consacré à des textes poétiques qui explorent des voies nouvelles, hybrides.

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Mais vous publiiez déjà de la poésie ?

En effet, mais depuis plusieurs années je souhaitais clarifier le message autour du roman et développer autrement la poésie au sein de la maison, en allant vers ce qui se fait chez de plus jeunes poètes, dans la création expérimentale. Beaucoup de jeunes entrent en littérature par la poésie, donc nous essayons de fabriquer un livre qui ne soit pas trop cher tout en soignant son esthétique, c’est très important pour moi. Nous allons également créer une collection de poche, présente sur les deux territoires.

D’où vient le nom La Peuplade ?

Au tout début, on était vraiment loin de tout et tout le monde nous imaginait nous déplaçant en caravane, mais il n’y a jamais eu de caravane. Cela dit, on se déplaçait en effet beaucoup, on essayait d’être très présents un peu partout, d’où ce nom de La Peuplade.

Puisque c’est l’anniversaire de La Peuplade, quel souhait peut-on lui adresser ?

Après près de la moitié de ma carrière consacrée à cette maison, j’ai envie de découvrir encore des textes extraordinaires, de les porter pour des lecteurs que j’aime et qui me donnent envie de continuer à défendre des projets, à proposer de beaux objets. Une certaine fatigue est tangible autour de moi dans le monde de l’édition, mais je ne la ressens pas, j’ai beaucoup d’espoir en voyant les jeunes.

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