La contre-Apocalypse de D. H. Lawrence

Des écrits de David Herbert Lawrence, on ne sort jamais indemne. De la lecture de son Apocalypse, récemment ressortie dans une traduction de Thérèse Aubray livrée en 1949, encore moins. Composé dans la dernière année de sa vie, à l’aube d’une mort survenue à l’âge de quarante-quatre ans, l’essai crépite sous les feux d’une ardeur qui consume autant qu’elle bouscule et dérange. Sous prétexte d’expliquer le dernier livre de la Bible, qu’il place sous le signe de la destruction, Lawrence lui oppose une vibrante et solaire contre-Apocalypse, quitte à s’y brûler les ailes.

D. H. Lawrence | Apocalypse, suivi de Réflexions sur la mort d’un porc-épic et autres essais. Trad. de l’anglais par Thérèse Aubray. Les Belles Lettres, coll. « Le goût des idées », 312 p., 17 €

David Herbert Lawrence (1885-1930) sent (encore) le soufre et le roussi. C’est du reste l’une des raisons pour lesquelles on a longtemps préféré tenir à distance l’auteur de L’amant de lady Chatterley, avec son parfum de scandale, davantage social, au demeurant, que sexuel. On connaît mal, mais au moins connaît-on, le romancier et le poète ; en revanche, sa pensée, qui passe pour teintée d’irrationalité et d’obscurantisme, nous reste peu familière. Elle est pourtant partout présente chez lui ; elle éclot dans chacun de ses textes et ne se cantonne jamais aux seuls essais.

Avec la republication d’Apocalypse, suivi de Réflexions sur la mort d’un porc-épic et autres essais, l’occasion nous est donc donnée de nous frotter à l’expression parfois rugueuse d’une pensée à part entière, mais prenant, comme c’était déjà le cas au temps du romantisme allemand, chez Novalis en particulier, l’apparence de la prose poétique, du lyrisme de type spéculatif ou argumentatif. L’apparence, d’un mot, d’une pensée antérieure au divorce entre le fictif ou le poétique et la philosophie, et enivrée d’anaphores :

            La vie est plus intense dans le pissenlit que dans la fougère ou le palmier.

            La vie est plus intense dans le serpent que dans le papillon.

            La vie est plus intense dans un chat que dans une autruche.

La vie est plus intense en moi que dans le Mexicain qui conduit ma charrette.

Souvent, c’est plus fort que lui, Lawrence dérape vers quelque chose de malheureux ou de déplaisant, qui fait qu’on regretterait presque de l’avoir cité. De manière plus générale, il y a chez lui des fulgurances qui renvoient à sa détestation des modernes, et le parent ou l’accablent, c’est selon, d’une réputation pour le moins ambivalente.  

Aussi, s’il convient de saluer cette parution, dans la bien nommée collection dirigée par Jean-Claude Zylberstein, « Le goût des idées », aux Belles Lettres, on aurait souhaité y trouver le minimum d’explicitation critique qui s’impose avec un tel polémiste. Le recueil associe œuvres de relative jeunesse (« La Couronne », qui date de 1915) et œuvres de milieu (Réflexions sur la mort d’un porc-épic) et de fin de vie (Apocalypse). Placée au centre du livre, la préface que signait à l’époque Thérèse Aubray a beau parfaitement mettre en lumière, à rebours des idées reçues, l’« accomplissement », au double point de vue spirituel et matériel (« les deux étant impérieusement mêlés et solidaires l’un de l’autre »), auquel serait parvenu David Herbert Lawrence à la fin de sa vie, elle ne dit rien de la pièce de résistance du recueil. À savoir la magistrale relecture de l’Apocalypse par l’ancien élève du catéchisme, revenu du temps où on lui bourrait le crâne avec les Saintes Écritures et leur interprétation par trop univoque. Rien de tel, au passage, qu’un mécréant, pour exciper de sa connaissance intime de la Bible.

Lawrence, qui ne croyait plus en Dieu depuis l’âge de quinze ans, resta profondément hanté par l’imaginaire biblique, ainsi que par la cadence et le souffle de ses versets. Simplement, c’est l’imposture du discours apocalyptique, sa stridence, ses fausses valeurs, qui font qu’il enrage et fulmine comme un beau diable. Se sentant investi d’une mission, il entreprend de brûler ce que des fondamentalistes fanatisés le forçaient jadis à adorer. Le tout, sans doute au nom de la « vérité » que promet toute Apocalypse digne de ce nom. Son objectif ? « Déconstruire », ainsi que le dirait Derrida, « le discours apocalyptique et avec lui tout ce qui spécule sur la vision, l’imminence de la fin, la théophanie, la parousie, le jugement dernier » (Derrida, D’un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie, 1983). Démystifier, pour faire bon poids, la « maîtrise libidinale ou politique », les « paradoxes économiques qui surdéterminent l’idée de pouvoir ou de maîtrise et parfois les entraînent à l’abîme » (Derrida encore).

« Le jardin des délices »,
Jérôme Bosch (entre 1490 et 1500) (détail) © CC0/WikiCommons

À l’Apocalypse de saint Jean, au « plus détestable de tous les livres de la Bible », Lawrence réserve un traitement de « faveur », l’accablant de toutes les infamies. Qu’est-ce qui fait d’elle une « œuvre assurément assez répugnante » ? La glorification de la haine et la volonté de puissance qui se manifestent à chaque page ou presque de cette machine de guerre (contre Rome et Babylone) pensée par un « petit juif aigri » : « De toutes façons, il y a beaucoup trop de destructions dans l’Apocalypse. Cela n’est plus drôle. »

D’emblée, l’herméneute adopte la perspective qui sera celle, plus de soixante-dix ans plus tard, d’un Pierre Bayard, auteur de Comment améliorer les œuvres ratées ? (Minuit, 2000). Comment bien parler – « c’est-à-dire mal » – des œuvres ratées ? se demande ce dernier, convaincu du bien-fondé qu’il y a à interroger les ratages. Comment tout à la fois, s’interroge l’écrivain anglais, exprimer sa « consternation » – l’Apocalypse, hélas ! – et son désir d’« amélioration » en offrant pour cela une « seconde vie » au dernier livre du Nouveau Testament, écrit par Jean à Patmos, sans doute vers 95-100 ? Critique et remédiation, le geste lawrencien se veut durablement unitaire.

Sans le formuler explicitement, Lawrence reprend la critique formulée par Nietzsche à l’égard de la morale des esclaves et de leur ressentiment : « Ah ! toute cette chrétienté de l’Apocalypse, c’est la chrétienté des classes moyennes. Et nous devons bien admettre qu’elle est hideuse. Vanité, suffisance, et une secrète envie, sont au fond de tout cela. » Le propos dérange, surtout quand il s’en prend à la « démocratie » ou au « socialisme ». Pour un peu, on renverrait Lawrence dans les poubelles de l’histoire, mais ce qui le sauve de lui-même, et de ses propres excès, c’est son sublime projet de contre-Apocalypse.

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Tel un archéologue, l’exégète auto-promu exhume les soubassements païens de l’édifice chrétien – lesquels lui fournissent un prétexte rêvé pour refonder en légitimité son texte alternatif. Apocalypse solaire et bien « vivante », celle-là, à rebours de l’entropie mortifère qui caractérise le modèle discursif judéo-chrétien.

Nous avons perdu le cosmos. Le soleil ne nous donne plus sa force, ni la lune. En langage mystique, la lune est devenue noire et le soleil est recouvert de cendres. Il nous faut retrouver le cosmos, et que ce ne soit pas du truquage.

À l’évidence, il y a mieux à faire que d’étriller la copie ratée de saint Jean par une litanie de commentaires furibards, rédigés à l’encre rouge. Prenant de la hauteur, au fil de sa relecture, Lawrence revitalise son propos, en restaurant les connexions perdues avec « les sources de vie et d’inspiration », où qu’elles soient. En célébrant, non pas l’imminence de la fin, eschatologie oblige, mais l’avènement d’un nouveau début : « Commençons par le soleil et le reste viendra lentement, très lentement. » Parvenu à la dernière page de sa réécriture, Lawrence n’a plus que quelques mois à vivre. Et sans doute le sait-il. Mais toute hâte en lui s’était, semble-t-il, consumée.

Prenant la suite de la flore – « Dieu est dans le coquelicot », « dans le pissenlit » –, c’est une faune fabuleuse qui se voit convoquée par Lawrence. Son texte de 1925, sur la mort du porc-épic, tranche avec le poème qu’il avait consacré, en 1915, au « Serpent ». On se souvient du regret qu’y exprimait le poète à l’idée d’avoir sottement lancé un bâton dans la direction de l’animal, sous le coup de cette peur ancestrale qui nous saisit à la vue d’un serpent. Bien des années plus tard, c’est sans éprouver le moindre remords qu’il abat un porc-épic hideux et répugnant, – tout comme était « répugnant » le texte de saint Jean –, dont il a fini par faire, sur le ranch du Nouveau-Mexique où il vit et travaille, sa bête noire, au propre comme au figuré. Aux antipodes de la vache aux yeux noirs, nommée Susan, qui lui tient compagnie, le porc-épic incarne, avec ses piquants, la bête nuisible par excellence. « Il enfonce ses épines et les laisse pourrir dans le museau du chien joyeux. Le porc-épic, malgré la légende, ne peut pas décrocher ses piquants. Mais l’homme, ce porc-épic accompli, peut les enfoncer dans la face du soleil. »

Penseur à idées fixes, mais penseur total, car désireux d’embrasser l’ensemble des phénomènes vivants, comme William Blake avant lui, Lawrence n’était, à son meilleur, guère éloigné des positions qui sont celles de la philosophie écocritique la plus actuelle : « L’homme est grand dans la mesure où sa relation avec l’univers vivant est vaste et essentielle. » Mais pourquoi, alors, exclure le porc-épic ?