Les nuits fauves de Buenos Aires

Écrit par une Mariana Enríquez de dix-neuf ans, La descente, c’est le pire fait la chronique d’une jeunesse qui brûle sa vie dans les rues et les bars de Buenos Aires. Néo-romantique et cru, le roman joue d’un gothique rock d’autant plus séducteur qu’il ne dit pas son nom.

Mariana Enríquez | La descente, c’est le pire. Trad. de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet. Éditions du sous-sol, 316 p., 22,90 €

Comme une araignée tissant patiemment sa toile, la toute jeune Mariana Enríquez a ourdi son premier roman, Bajar es lo peor, à sa sortie de l’adolescence au début des années 1990. Publié en Argentine en 1995, alors qu’elle avait vingt-deux ans, il a été réédité en Espagne en 2022 et nous parvient enfin grâce aux éditions du sous-sol, dont le catalogue compte déjà six titres de l’écrivaine. La descente, c’est le pire est donc un roman de formation, non pas pour son intrigue mais parce que c’est en l’écrivant que Mariana Enríquez a appris à écrire et que son goût pour le fantastique gothique s’y est insidieusement frayé un chemin. Par delà les apparences et l’abondance de références pop, rock, punk, qu’elles soient musicales, littéraires ou cinématographiques, qui en font bouillonner la contre-culture, ce roman juvénile, qui narre les aventures d’une jeunesse ardente et perdue dans l’alcool, la drogue et le sexe, n’appartient pas au « réalisme sale » dans lequel on a voulu l’inscrire et le lire à l’époque. Subtilement, s’y insinue une forme de surnaturel qui en fait un séducteur et troublant roman de quasi-vampires. Il préfère de loin laisser planer le doute sur la condition de ses personnages, lesquels ne savent pas eux-mêmes à quelle réalité se vouer. 

La magnétique beauté de Facundo, sa lumineuse pâleur, sa froideur et son indifférence fascinent les filles, les femmes, les garçons et les hommes mûrs, gays ou non. Homme fatal et objet de tous les désirs, le jeune prostitué suscite immanquablement de douloureuses amours passionnées, qu’il ne saurait lui-même éprouver. Du moins l’affirme-t-il et veut-il le croire.

Narval, au prénom aussi étrange qu’est emblématiquement argentin celui de Facundo, fait pendant à ce dernier dont, fou amoureux, il se résigne à être l’ami-amant. Comme celles des figures d’un jeu de cartes ou d’un duo d’acteurs célèbres, leurs beautés dissemblables se rehaussent l’une l’autre : Facundo a les traits d’un brun ténébreux, Narval est un blond aux cheveux sales, secs et fourchus. Quoique leurs parts de nuit respectives diffèrent dans la réalité urbaine – l’un se prostitue dans la rue tout en se faisant entretenir par un « vieux » ; l’autre, junkie, vole et parfois mendie pour se procurer ses doses de cocaïne –, elles se rejoignent dans leur intuition, tacitement partagée, qu’ils appartiennent ou ont accès à d’autres mondes. D’effroyables cauchemars assaillent Facundo depuis l’enfance. Sa sombre beauté et ses réactions à l’encontre de la morale terrorisaient alors sa mère, tandis que la bonne de sa grand-mère se signait à sa vue. Narval est poursuivi par un trio de créatures terrifiantes, « Elle et les Autres », qui l’attirent irrésistiblement et dont il ne sait si elles sont réelles ou dues à ses hallucinations sous l’effet des shoots dont il intensifie la régularité.

Mariana Enríquez (2023) © Nora Lezano

La jeune Carolina qui, avide d’ivresses, de trips et d’émois sexuels, a ressenti l’attrait du monde de la nuit et de la rue dès l’âge de seize ans, complète le trio des amants. Amoureuse à se damner de Facundo, elle ne supporte pas qu’il se prostitue avec des hommes, mais exige qu’il la laisse assister à l’une de ses passes avec un client. Écœurée par ce spectacle, elle préfère, plutôt que de rompre toute relation avec Facundo, jouer auprès de lui le rôle d’amie et de complice, et s’éprend bientôt de Narval. Autour d’elle gravitent d’autres jeunes gens de classe moyenne préservés de la rue malgré leur fascination adolescente pour ceux qui y vivent et en vivent : son frère Mauri, sage névrosé agoraphobe sous anxiolytiques ; son ami et comparse Esteban, qui pose au pervers et se vante de sa sensibilité aux phénomènes paranormaux et aux manifestations du mal.

Si tous partagent dealers, rails de coke, bars de nuit, passions pour des groupes ou des chanteurs de rock très choisis – des Stones à Lou Reed en passant par Jimi Hendrix et Iggy Pop –, il y a loin des amateurs en veine d’apprentissage aux véritables initiés à la nuit et à la rue. Il y a plus loin encore, cela se recoupe, des êtres voués au passage vers d’autres mondes à ceux qui, dans leur naïveté, se croient aptes à discerner les présences d’esprits maléfiques.

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La descente, c’est le pire crée là un écart subtil entre le folklore adolescent des enfants de classes privilégiées et les véritables héros ou damnés de la nuit, dont les premiers sont de consciencieux mais timorés satellites. Les uns veulent, certes, vivre vite, mais longtemps ; les autres rêvent, comme Narval, de mourir d’une extatique overdose ou, comme Facundo, d’être éternels. Ironique note métafictionnelle : lors d’une nuit de défonce et de confidences des deux amants, Narval renchérit sur les souhaits de vie éternelle de Facundo, en évoquant la terreur niaise des spectateurs de « films de vampires ». Il se reproche aussitôt le mauvais goût de son exemple. Car, pour mieux en jouir, le roman tient dans l’ombre sa relation avec les registres de l’horreur, dont il ne cesse pourtant de manier les codes.

Très fin-de-siècle, La descente, c’est le pire revisite les alliances entre l’horreur et la beauté du romantisme et de ses suites, prêtant à Facundo, dont le chat, forcément noir, s’appelle Lord Byron, un goût pour la poésie de Shelley, et lui faisant citer Baudelaire : « On conçoit qu’il me serait difficile de ne pas conclure que le plus parfait type de Beauté virile est Satan ». Derrière Narval, se profile la figure du Rimbaud d’Une saison en enfer. À ces icônes littéraires le roman superpose encore celles, cinématographiques, de Keanu Reeves et de River Phoenix dans My Own Private Idaho de Gus van Sant.

La prouesse qu’accomplit là la jeune Mariana Enríquez consiste à se placer à une infime mais sûre distance de l’imagerie pop, rock et néo-romantique dont elle joue en fan assumée. D’où peut-être la prudence qui veut que les codes de l’horreur avancent ici à demi masqués derrière les apparences d’un réalisme sale. Comme si l’autrice misait encore sur l’effet de doute du fantastique pour piéger personnages, lectrices et lecteurs dans la toile arachnéenne de son récit, voire pour s’y capturer elle-même avec délices.

Plus que sur des péripéties, l’intrigue se fonde sur les déambulations de ses jeunes héros dans un Buenos Aires essentiellement nocturne – toutes et tous détestent, comme de bien entendu, la cruelle lumière solaire. La ville y est moins décrite qu’évoquée par des noms de rues et de quartiers emblématiques, dont le port fluvial de La Boca, comme si le récit s’adressait à des initiés, en l’occurrence à cette même jeunesse portègne des années 1990 qu’il réinvente dans la fiction. C’est le propre des univers de fans que de sécréter leur mythologie en transmutant l’expérience en représentation et vice versa. L’on suit pourtant aisément les personnages de bars en squats et d’appartements en friches ferroviaires selon la chorégraphie de leurs rencontres.

Souvent cinématographique lorsqu’il s’agit de mettre en scène Facundo, le récit éclaire la beauté du jeune homme à travers le regard de qui le découvre, subjugué : « C’est alors qu’il vit Facundo qui dansait dans un coin sombre, seul, un verre à la main, le visage d’une incroyable blancheur, les yeux brillants. […] Narval se demanda si les gens qui se mouvaient autour voyaient en Facundo la même chose que lui, une sorte d’ange à la beauté maudite, sans sexe, sans Dieu ». Mais cette extériorité se mue en sensorialité dès lors qu’il s’agit de narrer crûment les malaises physiques de Narval, ses hallucinations ou ses perceptions d’un autre monde, sa jouissance dans l’horreur : « Mécaniquement, il baissa son pantalon […] Il enfonça sa bite dans un des trous sans yeux et jouit bientôt à l’intérieur de la tête de l’homme, sentant le vide autour, et cette fois il ne cria pas mais explosa de plaisir ».

En un inexorable tourbillon, l’addiction amoureuse rivalise avec celle que produit la coke, qui surenchérit la mise : la drogue semble convoquer les êtres monstrueux qui suscitent une irrésistible attraction chez Narval. Le pas de deux des amants Narval et Facundo est, on le devinera, splendidement fatal. Une épigraphe, extraite du Par-delà bien et mal de Nietzsche, nous avertit du danger qu’encourent les personnages mais aussi l’autrice de La descente, c’est le pire : « Celui qui combat des monstres doit prendre garde de ne pas devenir monstre lui-même. Et si tu regardes longtemps un abîme, l’abîme regarde aussi en toi. » Mariana Enríquez l’a bravé pour ce premier roman qui, précurseur, troublait le genre et trompait les genres littéraires. La descente, c’est le pire fit scandale et florès dans la Buenos Aires de ces années-là. Désormais aguerrie, l’écrivaine ne renie rien de ce jouissif écrit de jeunesse. Avec raison.