En bref : des romans d’ailleurs

La littérature nous conduit ailleurs. Au Koweït, où le romancier Taleb Alrefai fait le pari difficile d’écrire le roman impossible d’une vie ; ou bien au Cameroun, avec des générations de femmes introduites par le premier roman de Mirrianne Mahn, une jeune Allemande noire née d’un père allemand et d’une mère camerounaise ; Ou encore au Brésil, où Hilda Hilst, poète et romancière, profite de l’ambivalence des mots pour marier le charnel et le spirituel des récits d’amour. Mais il y a d’autres mondes. Celui de Paul Martel, écrivain qui a déserté l’école et le salariat, qui raconte le monde des néo-ouvriers qui se moquent des défilés de mode dont ils montent et démontent les décors ; ou encore celui d’Arsène Lupin, non violent, chevaleresque, joyeux et anticonformiste, que s’amuse à nous vanter Grégoire Bouillier.

Taleb Alrefai | L’impossible roman de l’honorable monsieur K. Trad. de l’arabe par Luc Barbulesco. Actes Sud, 256 p., 22,80 €

C’est un bien joli roman que celui du Koweïtien Taleb Alrefai, publié en arabe en 2009, et dont Actes Sud nous livre enfin la traduction. On y circule entre autofiction, fiction, critique sociale et réflexion sur le rôle et la place de l’écrivain, avec, pour pimenter le tout, une pincée de surréel. La trame narrative semble simple. Un riche homme d’affaires, Khaled Khalifa, personnage public de premier plan dans l’Émirat, propose au narrateur, Taleb Alrefai lui-même, d’écrire un roman sur sa vie : il recevra pour cela une somme coquette, dont la famille de l’écrivain qui se débat avec des difficultés financières aurait bien besoin. Une seule condition, cependant : il ne sera question que de sa carrière professionnelle, jamais de sa vie privée. Ulayyan, le double invisible de Taleb, le met en garde. Mais Taleb, curieux et séduit, a bien envie d’accepter et de percer un mystère dans la vie de Khaled : la place qu’y occupe Awatef, la puissante, redoutable et richissime épouse dont il est séparé.

De longues séances de travail s’ensuivront, dans des demeures plus somptueuses les unes que les autres. Elles ressembleront davantage à des séances chez un psychanalyste qu’au récit convenu d’une carrière professionnelle. Khaled est un homme qui souffre, dans une société qui ne le reconnaît que parce qu’il est marié à l’héritière d’une grande famille. En lui-même, en dépit de sa prestance, de ses diplômes et de ses compétences, il n’est rien, qu’un parvenu sorti d’un quartier pauvre de la ville. Toute la structure sociale fondamentalement inégalitaire du Koweït, faite de féodalités de naissance et d’argent, se révèle dans le récit de Khaled. « L’eau ne peut se mélanger avec l’huile », dit-on. Ce roman, nécessaire et impossible, pourra-t-il être écrit ? Taleb Alrefai en a fait le pari et on ne peut que lui en être reconnaissant. Sonia Dayan-Herzbrun

Nous apprenons que Taleb Alrefai, nommé en 2023 chevalier des Arts et des Lettres, vient d’être privé de sa nationalité par les autorités koweïtiennes. Nous nous associons aux éditions Actes Sud qui ont publié six ouvrages de ce remarquable écrivain pour lui exprimer notre solidarité et appeler le gouvernement koweïtien a revenir sur sa décision.

Mirrianne Mahn | Issa. Trad. de l’allemand par Rose Labourie. Stock, coll. « La cosmopolite », 352 p., 23,90 €

L’Allemagne n’a plus de territoires outre-mer depuis la perte de son empire colonial en 1918. La langue allemande ne se parle donc plus qu’en Europe, mais nombre d’immigrants l’ont adoptée en même temps que leur nouveau passeport, ouvrant du même coup la littérature allemande à d’autres horizons – comme cela s’est passé pour la littérature française. Ce premier roman de Mirrianne Mahn, jeune Allemande noire née d’un père allemand et d’une mère camerounaise, montre que l’Allemagne n’a pas totalement rompu avec son ancienne colonie : en racontant l’histoire mi-européenne, mi-africaine de plusieurs générations, l’autrice met à l’honneur les femmes qui, là-bas comme ici, ont su tirer parti de situations qu’elles n’avaient pas choisies pour conquérir davantage de libertés, et aider leurs enfants à se situer entre la tradition et la modernité.

Née en 1989, l’autrice a passé sa jeunesse en Allemagne et a étudié à l’université de Francfort : rien donc pour la distinguer des autres Allemandes que la couleur de sa peau. La « double culture » est sans doute une richesse, mais elle apporte aussi son lot d’embarras dans une Europe pas toujours accueillante – ce que l’héroïne du roman, Issa, expérimente à ses dépens : « Trop noire pour l’Allemagne et trop allemande pour le Cameroun […] ce sentiment d’être en permanence soit trop soit pas assez m’accompagne au quotidien ». Performeuse et dramaturge, Mirrianne Mahn s’était déjà fait remarquer avant d’écrire ce livre par ses prises de position parfois tapageuses contre le racisme, engagement qui l’a aussi conduite à exercer des responsabilités à la municipalité de Francfort. Être une femme libérée n’est sans doute pas si facile, s’il faut en croire la chanson, mais être allemande et noire, avec « cette impression d’être perdue, prise entre deux feux » ?

Bien qu’inspiré de la vie de son autrice, Issa n’est cependant pas une autobiographie mais un roman qui raconte le voyage d’une jeune femme enceinte pour le Cameroun, où elle retrouve avec sa grand-mère et son arrière-grand-mère ses racines Bakweri. C’est là qu’elle espère faire le point sur sa maternité imminente et sur son rapport à son compagnon allemand, alors qu’elle ne trouve en Allemagne aucune réponse à son désarroi. Elle rencontre un chaman, se soumet à des rites étranges, fait confiance à son aïeule dont le savoir a tout pour intriguer une jeune femme formée aux écoles européennes, mais qui parvient à la remettre sur de bons rails : car au pays bantou où les nouveau-nés sont reliés aux ancêtres, une autre logique opère, plus fiable peut-être que ne le croit l’homme blanc avec toute sa science.

Rassérénée, Issa rentre en Allemagne, réconciliée avec elle-même, bien amarrée à la chaîne africaine de son hérédité. Elle ne sera plus désormais « dans la position du vilain petit canard ». Mais Mirrianne Mahn n’aurait-elle pas du même coup renouvelé, dans son livre où l’humour se mêle à l’émotion, la tradition bien allemande du roman de formation ? Jean-Luc Tiesset

Taleb Alrefai, L’impossible roman de l’honorable monsieur K
Taleb Alrefai, L’impossible roman de l’honorable monsieur K (détail) © Actes Sud
Hilda Hilst | Jubilation, mémoire, noviciat de la passion. Édition bilingue. Trad. du portugais par Daphné Anton. Compagnons, coll. « Quelque part, nulle part », 94 p., 18 €

« Même en n’existant pas, je me régale », écrit Hilda Hilst (1930-2004) dans l’un de ses textes en prose. Elle doit se régaler en France, où elle existe à peine, sous les espèces de deux livres parus à l’Arpenteur au cours des années 1990, deux recueils publiés par les éditions Caractères il y a une vingtaine d’années (Rutilant néant et De l’amour) et plus récemment, en 2023, un leste Obscénica, livre d’images autant que de texte – contes moraux bouffons et sainte écriture obscène, à l’enseigne des éditions du Remue-ménage.

Sur cet élan vivifiant (l’heure de Hilst viendra – elle-même, de son vivant, ne se faisait pas trop d’illusions), les éditions Compagnons publient Jubilation, mémoire, noviciat de la passion, l’un de ses ouvrages les plus renommés (et les mieux vendus, tout arrive). Comme dans le sous-titre de De l’amour, promettant des poèmes « jouissifs et dévots », Hilst marie dès la couverture le charnel et le spirituel, en profitant de l’ambivalence des mots comme on profite d’un après-midi de liberté (le motif de l’après-midi radieux, déjà présent dans L’obscène madame D., revient dans ces pages à plusieurs reprises).

Les poèmes de Hilst se placent sous l’égide de Luis de Camoens, monument littéraire et coureur de guilledou ; ils font écho à ses Cantiga de amigo mais aussi à Catulle, nommé dans un cycle de poèmes adressés à Dionysos. Comme dans les élégies érotiques romaines, un je plus ou moins fictif interpelle souvent un tu, amant désiré et absent : une parole poétique sophistiquée venant combler un manque éprouvé avec ferveur. Les béguines lisaient L’art d’aimer d’Ovide pour y prendre des leçons d’amour mystique ; Hilst, moqueuse, aimante et savante, fait de ses chants un exercice de mystique profane, parfois aussi trivial. Le désir est l’effet secondaire de l’existence mais se confronte à l’âge et à la mort, voilà pourquoi la poète scrute les corps – elle évoque page 99 « le profond sortilège de l’omoplate ».

Cette Jubilation est bilingue, ce qui double le plaisir. Elle aurait mérité une présentation ; le lecteur curieux pourra lire la préface à Obscénica signée Jorge Lima Alves. Il écrit : « L’intensité et la radicalité de son écriture, par conséquent de sa pensée, exigent une disponibilité et une sensibilité de plus en plus rares de nos jours. » Pour nous rendre disponibles, nous avons devant nous un grand nombre d’après-midis. Pierre Senges

Paul Martel | TAF. À la recherche du prolétariat perdu. Lundimatin, 196 p., 16 €

« Les intérimaires se divisent en trois catégories. Les zélés qui essaient d’en faire le plus possible dans l’espoir de se faire remarquer. Les résignés qui n’en foutent pas une et finissent par se faire vider. Et puis les camarades qui adoptent tactiquement la resquille : en faire le moins possible tout en gagnant le plus possible. » C’est équipé d’une telle grille de vie que Paul Martel se fait embaucher par des boites d’intérim qui cherchent « des bras » et du souffle pour monter/démonter/porter/visser à la vitesse de l’éclair pour des manifestations publiques parfois de haute volée. À 9,22 € de l’heure, à 5 h du matin, son équipe file à l’entrée de service de la Seine Musicale. Des centaines d’intérimaires démontent des décors du défilé Balmain à un rythme incroyable. Ça peste dans les rangs. Les décors de sable, de bois flottant, corail et oasis énervent et provoquent moqueries, et quelques flèches sur les mannequins qui perdent en route leurs bijoux. La semaine d’après, la Fashion Week au Palais de Tokyo, la suivante, ce sera place Vendôme, « usine à bourges, où des taulards en réinsertion lavent les chiottes, des stagiaires font la bouffe, les sans-papiers la plonge ». Avec Martel, les néo-ouvriers se moquent, amers, de ce monde absurde de défilés de mode.

La violence est au cœur de l’ouvrage. Comme un journal-exutoire, tout se loge dans les détails, les relations d’autorité des petits chefs qui menacent, « tu fous le camp si t’es pas content », le minutage des gestes, les erreurs de montage sanctionnées, le tout sur un ton sarcastique comme pour couvrir le silence des manutentionnaires. Les pages défilent au rythme des sacs de gravats à sortir des halls, puis laver, nettoyer, entasser, compacter, perforer. « Un prolétaire c’est l’environnement. » D’une langue orale et brute, chaque page nous courbe sur la tâche.

Le comble ? Ces intérimaires sont invités à se déclarer comme auto-entrepreneurs. Des tâcherons des temps modernes ? Non loin d’une sorte d’ubérisation de l’emploi pour reprendre le titre du dernier ouvrage de Patrick Cingolani (« Que sais-je ? », 2026). Faire baisser les prix, il n’y a pas de petites économies pour les boites d’intérim. Jean-François Laé

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Grégoire Bouillier | Un printemps avec Arsène Lupin. Équateurs parallèles, 366 p., 15 €

Maurice Leblanc se rêvait Maupassant ou Flaubert, mais l’éditeur du magazine Je sais tout, Pierre Lafitte, entendait faire de lui le Conan Doyle français. Cédant à ses pressions, Leblanc lui donne un premier récit intitulé, comme s’il espérait que ce serait le dernier, L’arrestation d’Arsène Lupin, et voilà, le coup de théâtre final suscite un formidable engouement. Il fera aussi des émules : ceux qui ont lu Le meurtre de Roger Ackroyd devineront vite sous quel nom se cachait le gentleman cambrioleur.

C’est une commande de podcasts de Radio France qui est à l’origine du livre de Grégoire Bouillier. Il se découvre tant d’affinités avec le héros qu’à tout moment on s’attend à le voir tomber le masque et sortir sa véritable identité d’un chapeau. À propos de couvre-chef, petite rectification, Sherlock Holmes ne porte pas de casquette dans les livres de Conan Doyle, c’est l’illustrateur Sidney Paget qui l’a affublé du fameux deer stalker, comme Léo Fontan est à l’origine du monocle de Lupin. Sur un ton de familiarité appuyée, Bouillier énumère ses vertus paradoxales, non violent, chevaleresque, joyeux, anticonformiste, ne pillant que les fortunes d’origine douteuse. Un parallèle audacieux le compare à Einstein, « les deux faisant la paire d’électrons libres ». Les sources de Leblanc sont légion, une pleine bibliothèque de livres, des faits réels, des célébrités, dont sa propre sœur, l’artiste lyrique Georgette Leblanc. Celles de Bouillier sont truffées de clins d’œil à des films, chansons, émissions télévisées. Il traque chaque innovation de Leblanc, ses atteintes aux conventions du genre, ses emprunts à l’Œdipe de Freud, au surhomme de Nietzsche. Agatha Christie, Hitchcock, peut-être bien le Da Vinci Code, lui ont « tout piqué ». Proust lui doit le déclic qui fit progresser sa Recherche.

Selon Bouillier, les fictions modifient notre réalité, nous préparent au pire, nous vaccinent contre, et surtout « disent la vérité enfouie de notre être ». Son enquête est une longue interrogation sur ce qu’est une identité, comment elle se constitue, ou s’invente. Il admire Romain Gary, le cambrioleur du Goncourt, fait surgir brièvement Pierre Bayard à six pages de la fin. Ses propres références littéraires, d’Ovide à Kafka, se marient avec celles de Maurice et d’Arsène, et des pans de sa vie aux leurs. Vrais, faux ? Allez savoir. La Belle Époque ne parut belle qu’après la Première Guerre mondiale : « Des temps terriblement tumultueux. Comme toutes les époques le sont », à commencer par la nôtre, avec quelques invariants dont les inégalités sociales. Au passage, il pourfend la presse qui marchandise l’information, les dictateurs, la bien-pensance, l’opinion ignorante bornée hier comme aujourd’hui par les œillères de son époque, Bouillier le démontre à sa collaboratrice quand elle l’accuse de racisme. Son admiration passionnée pour les œuvres complètes d’Arsène Lupin va-t-elle faire nombre d’adeptes, peut-être pas, mais les inciter à relire L’aiguille creuse, oui, certainement. Dominique Goy-Blanquet


Cette chronique est coordonnée par Jean-Yves Potel