F. comme frères, de l’écrivain suisse Alain Claude Sulzer, est un roman fort habile qui s’enracine profondément dans l’histoire des cinquante dernières années et qui témoigne du temps qui passe en transformant les hommes et la société. Sur fond d’épidémie de sida et de pandémie de Covid-19, il poursuit une œuvre au style sobre et précis, des histoires où l’amitié et l’amour entre hommes se heurtent à la morale et aux réalités du monde.
Le roman raconte l’amitié entre Frank, dont on apprend la mort dès la première phrase, et un narrateur anonyme, substitut – ou leurre – derrière lequel, peut-être, se cache l’auteur : au moins depuis La jeunesse est un pays étranger (Actes Sud, 2018), Sulzer louvoie en effet adroitement entre l’autobiographie et la fiction. Mais inutile ici de s’interroger davantage, l’auteur a coupé court lors d’un entretien avec son éditeur français (Phébus) le 18 mai 2026 : « Quand on écrit à la première personne, on ne s’adresse pas à soi-même par son propre nom, sauf si l’on signe une lettre. Quand je parle ou que j’écris sur moi, comme ici, je ne dis pas non plus comment je m’appelle. Le narrateur étant la voix de ce récit, il paraissait donc plus vraisemblable de ne pas le nommer. » Sujet apparemment clos ?
Que des amitiés enfantines disparaissent avec le temps est chose banale. Mais ici, la mort précoce de Frank étant posée, Sulzer tisse son intrigue de manière à faire émerger ce qui a séparé deux êtres qui se considéraient comme des frères, ce qui a empoisonné les silences et les non-dits, alors que, malgré l’éloignement et les années, leur relation ne s’est jamais tout à fait rompue. C’est l’objet de la première partie du roman, tandis que la seconde, un peu plus courte, s’attache au rebondissement qui se produit en 2020, vingt-sept ans après la mort de Frank.
Le décès presque simultané de leurs mères constitue le premier accroc dans le lien qui unissait les deux garçons depuis l’enfance. La distance se creuse entre eux lorsqu’à l’adolescence leurs intérêts commencent à diverger, Frank se découvrant une vocation pour la peinture tandis que le narrateur reste encore perplexe face à son avenir. Mais l’élément qui fait éclater la petite cellule quasi familiale, c’est la découverte de l’homosexualité de Frank, surpris entre les bras de son voisin gitan Matteo. Quel scandale ! Éberlué plus qu’indigné, le narrateur se voit brutalement confronté à son aveuglement passé, preuve qu’il n’a su ni regarder ni comprendre son ami. À cela s’ajoute une jalousie larvée, comme si Matteo s’était indûment accaparé une part de Frank, et lui faisait confusément entrevoir ce que leur relation aurait pu devenir. Mais il lui faudra des années, et la découverte longtemps après d’un tableau peint par Frank, pour que leur « fraternité » passée s’éclaire d’un jour nouveau.

Les deux amis s’éloignent donc l’un de l’autre, et pas seulement physiquement. L’un quitte avec son père Bochum pour Stuttgart, l’autre pour Munich, et les déménagements se poursuivent au fur et à mesure qu’ils deviennent adultes. Frank ira jusqu’à New York, d’où il ne reviendra, malade du sida, que pour mourir en Allemagne, et abandonner son ami à sa mauvaise conscience. Pourquoi ne pas avoir été plus présent, pourquoi ne pas avoir reconnu et soutenu le travail artistique de Frank pendant qu’il en était encore temps ? Toutes les mauvaises excuses lui laissent le goût amer du remords, avant que le chagrin ne s’estompe, et que le souvenir ne revienne en force dans la seconde partie.
Le New York de Frank était le berceau de toutes les libertés et de tous les courants artistiques, de l’expressionnisme abstrait au pop art : comment cette ville située au cœur de la contre-culture et de la culture de rue n’aurait-elle pas fasciné un jeune homme qui s’était d’un coup emballé pour la peinture en 1976, lors de l’exposition-événement à la Kunsthalle de Düsseldorf du peintre Sigmar Polke, disciple de Joseph Beuys, ami de Gerhard Richter, et adepte du « réalisme capitaliste » ? Ce fut pour lui un « coup de tonnerre » décisif, alors que le narrateur, indifférent à cette peinture, ne pouvait que s’effrayer de voir son ami « se mouvoir dans des abîmes qui [l]’auraient peut-être englouti ». Il choisira d’ailleurs pour lui-même un métier plus sûr, rejoignant peut-être Frank dans sa passion de l’image, mais animée cette fois, et il deviendra en quelques années un chef opérateur renommé.
C’est ainsi que le thème de l’art se greffe sur un roman qui explore le devenir d’une amitié malmenée : la mort de Frank, qui interrompt précocement sa carrière et l’empêche d’accéder à la notoriété, fait du narrateur le légataire et le gardien de son œuvre inachevée, justifiant ainsi du même coup la deuxième partie du roman, des années plus tard. Un cambriolage insolite, la réapparition incompréhensible des œuvres de Frank tout comme le sort qu’elles connaissent ultérieurement (à la grande surprise du narrateur et du lecteur), sont autant d’éléments dépourvus d’explication, qui poussent le récit au-delà du monde réel et rationnel : ce n’est pas par hasard que le livre s’achève, avant les remerciements, sur une citation d’E.T.A. Hoffmann tirée des Frères de Saint-Sérapion. Comme si les tableaux s’insurgeaient contre l’injustice faite à leur auteur, la faute dont le narrateur s’était rendu coupable envers son ami (« comment avais-je pu le trahir à ce point ? ») ne reste donc pas impunie. Mais la vengeance semble venir d’outre-tombe.
La vie du narrateur et celle de son ami Frank sont comme deux parallèles qui tenteraient vainement de se rejoindre : leur amitié à l’antique promettait l’union durable et exemplaire de deux êtres, mais elle se défait au contact du monde. Peut-être aurait-elle pu survivre si le narrateur n’avait omis de déchiffrer à temps les signes qui lui étaient destinés. En guise d’issue, une nouvelle variation sur la métaphore de la peinture, du portrait et de son modèle, permet alors d’attribuer à l’art seul le pouvoir de figurer ce que les mots ne disent pas, et d’incarner, hors du temps qui passe, une perfection dont le monde ne veut pas.
