Pluie d’atomes sur New York

Dans Chutes libres, dernier (et remarquable) volet de la trilogie Frank Payne, Carl Watson invite le lecteur à suivre son personnage au cours d’un périple le menant, en une soirée, du nord au sud de Manhattan. Le livre n’est pas seulement une étourdissante vision en coupe de New York, il est aussi le portrait de la fin des années 1990, à la James Ensor, à la Jérôme Bosch.

Carl Watson | Chutes libres. Trad. de l’anglais par Benoît Laudier. Vagabonde, 340 p., 24 €

Dans un dessin publié par le New Yorker, un sosie d’Edgar Poe rapporte à l’oiseleur un corbeau de mauvais augure et demande en échange « un perroquet qui dit “réjouis-toi, beau gosse !” ». Sur les épaules de Frank Payne, ou sur celles du narrateur, ou sur celles de Carl Watson, se tiennent un corbeau et un perroquet, chacun perché sur sa clavicule, l’un attentif aux désastres du monde, l’autre à ce qu’on peut trouver encore de comique dans le grotesque, et de joyeux dans le comique.

Désastres, grotesque et comique ne caractérisent pas seulement les années vingt de notre siècle (il faudrait y ajouter le désordre cognitif), ils sont déjà à l’œuvre « en ce Vendredi saint » de la fin des années 1990, à New York, entre le Metropolitan où se donne un Parsifal et le Lower East Side, au sud de Houston Street – des unités de temps et de lieu rigoureuses mais faussées ou gauchies, comme est gauchie la voie droite de Dante au tout début de sa Divine Comédie. (Dès le premier chapitre, Frank traverse Dante Park, où une statue d’Alighieri semble lui dire « abandonne tout espoir, connard ».) Pour trouver Gravestone Street, où tombe le rideau après le dernier acte, le lecteur aura besoin d’un plan magnanime et d’une loupe déformante : une loupe pourvue d’humour noir.

Dans À contre-courant rêvent les noyés (2020), Frank Payne déjà fidèle à Carl Watson (et vice versa) partait de Portland, Oregon, en compagnie de Tanya pour avaler les routes, comme on le faisait encore à la fin des années 1970. Dans Les idylles de la complicité (2023), Frank Payne arpentait le Chicago des années 1980, mais s’engageait à faire un long détour par l’Inde pour y voir les derniers hippies oubliés là-bas par erreur, avant de revenir (son âme sœur instable était alors Sophie). Comme ce grand solitaire s’arrange toujours pour ne jamais errer tout à fait seul dans l’univers, il s’acoquine cette fois avec Odee : elle ne se contente pas d’étudier ses névroses ou de suivre ses aventures, elle participe au récit, un chapitre sur deux fait entendre sa voix et donne à lire son journal, dans une typo faite de boucles manuscrites (elle demandera peut-être une autre loupe, pour sa lecture). Odee n’est pas vraiment Pénélope ; ça tombe bien, Frank n’est pas tout à fait Ulysse, même s’il y a un peu de ça : depuis le Metropolitan, il rentre à la maison, à pied, à contre-courant selon ses habitudes, et avec la détermination de Burt Lancaster dans The Swimmer (1968), quand il voyageait d’une piscine à l’autre.

S’il n’est pas Ulysse de retour auprès de sa blonde pour y prendre la mesure de son âge, alors qui ? Eh bien, Parsifal, peut-être, sur l’élan du Wagner donné ce soir-là au Metropolitan, quitté avant la fin à cause d’un désordre intestinal – d’ailleurs, plus tard dans la soirée, plus loin dans son errance et plus au sud de Manhattan, Frank trouvera à son tour ses « trois gouttes de sang formant un triangle ». Pour Perceval, c’était le sang d’une oie blessée au cou, répandu sur le blanc de la neige ; pour Frank, un pigeon étalé sur une boîte de pizza. Mais s’il n’est pas assez naïf pour être un bon Perceval, alors pourquoi pas Œdipe ? Voilà une vérité entrevue page 289, c’est-à-dire au niveau de la 5e rue, presque au bout de son odyssée de terre ferme : « Parsifal, aussi, est marginalement œdipien, car le héros finit par comprendre que son irresponsabilité est responsable de tous les problèmes du monde. » Frank chemine à l’aide d’une canne, trouvée dans un tas de rebuts ; selon Thomas De Quincey, la réponse à l’énigme du Sphinx (quel animal marche à quatre pattes le matin, deux à midi et trois le soir ?) n’est pas l’homme, mais Œdipe.

« Icare dans le vent » © CC-BY-3.0/André Fromont/Flickr

Frank avance dans sa nuit du Vendredi saint ; Odee (pour Odile et pour overdose) compose sa propre unité de temps, la durée plus étale d’un journal tenu du 15 mars à début avril ; ses notes viennent de plus loin, comme une arrière-pensée ou une appréhension, elles ont cette apparente sérénité autocritique des journaux intimes, elles sont acérées et désinvoltes, tristes ou douces, pluvieuses, sévères et moqueuses, parfois désespérées. Carl Watson, avec beaucoup d’art, dessine les deux lignes de temps, liées mais distinctes, et les conduit jusqu’à cet horizon du livre où, comme le veut la loi euclidienne, elles finissent par se rejoindre. « On parle de la chute de l’homme alors voilà comment je me la représente : une silhouette, un homme ou une femme avec des ailes, tombe dans l’escalier et se heurte à des objets, ce qui donne naissance à des vortex, des galaxies, voire des univers. La chute comme acte de création ! » Odee inscrit ce point d’exclamation le 4 avril, consciente de vivre (ou espérant vivre) dans un monde soumis à la loi de Lucrèce, celle de la finitude, de la douce pluie d’atomes et surtout du clinamen, sans quoi il n’y aurait ni heurts ni rencontres. Depuis Colombus Avenue dans l’Upper West Side jusqu’aux rues biaisées du Lower East Side, Frank oblique vers l’est, en toute conscience mais l’air de se laisser trimbaler par les lois de la circulation en plus de celles de la relativité générale – il dévie lui aussi, il se fuit et se cherche, il ne sait plus trop, il se compare à Achille (il ne manquait plus que lui), « qui chuta à cause d’un tout petit écart, s’éloignant de plus en plus de l’homme qu’il avait été ».

Odee Bones (pour Bonnard) est une artiste, dans la catégorie des artistes tourmentés, « obsédée par l’obsession », mais réfléchie en plus d’être tourmentée, toujours concentrée pour dompter sa tourmente par l’écriture : des raisonnements, des critiques, des descriptions, des aveux ou des projets. Parmi ces projets, celui nommé Urban Road Kill, placé sous l’égide de Joel-Peter Witkin, le maître de la vanité morbide et baroque : une collection de portraits d’animaux retrouvés sur le bord de la chaussée, pour la plupart réduits d’avance à deux dimensions, comme s’ils étaient la projection d’eux-mêmes sur une surface plane. Quand elle ne tire pas le portrait de petits cadavres à plumes, elle ébauche des scénarios, elle établit des listes, elle épluche ses souvenirs de cinéphile – et confectionne pour un spectacle, lui aussi à venir, in progress (tout semble in progress dans cette ville remplie d’entreprises et d’impostures), un costume baptisé Nevermore, à plumes noires. Odee est une spécialiste de Billie Holiday, surtout de ses avant-bras piquetés et de ses hématomes ; elle dissémine dans son journal, entre les ides de mars et le Vendredi saint, des indices à propos d’abus – ceux commis par elle et ceux subis les jours où elle devenait à son tour le stupéfiant des autres.

« Il était tard dans la soirée, tard dans la décennie, tard dans l’agonie du rêve américain. »

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Frank et Odee finiront par se rejoindre à l’angle d’une rue et d’une avenue, à l’heure du vendredi changé en samedi sans marquer aucune différence ; leurs lignes avaient des raisons d’être obliques. Entre-temps, elle et lui tentent de faire à toute vitesse le portrait de New York et des dernières minutes du vingtième siècle, quelques instants avant minuit, le last call du millénaire – et, comme un portrait est impossible, ils font la liste tout aussi rapide des éléments de cette époque, contenus puis déversés par Manhattan sur ses bords, l’Hudson, l’East River, en guise de legs. Voilà pourquoi, tout au long de ses trois cents pages, Chutes libres se présente aussi comme un étourdissant tissage de motifs et comme un catalogue de références – de toute origine : opéras et soap-opéras, Shakespeare et les macaronis au fromage Kraft. Sur l’Avenue A, Sergio Leone, James Ensor, Robert Crumb ; ailleurs les Monty Python, Hildegarde von Bingen ; ailleurs encore Woolf, Orlando Furioso et le feuilleton Cheers ; un peu partout Angel Heart (1987), avec Mickey Rourke avant sa métamorphose en quelqu’un d’autre. Parmi toutes ces références, Ensor est l’une des plus pertinentes, le lecteur cherche dans une foule de masques l’autoportrait de l’auteur ; mais le New York de Carl Watson semble aussi imiter les œuvres de Jérôme Bosch, et chacun dans chaque rue, à pied, à cheval ou en voiture, tient à interpréter un rôle écrit depuis longtemps (pas forcément pour lui).

« En bas de la 3e rue, il fixa le sol et remarqua que son visage se reflétait dans une flaque d’eau. Son visage se reflétait naturellement dans toutes les flaques d’eau auxquelles il prêtait attention, et elles avaient toutes une image à lui renvoyer, et quelque chose à lui dire, comme si le besoin de se justifier faisait naître de nouvelles versions de lui-même, chacune légèrement différente et un peu plus confessionnelle. »

Comment se termine ce chant des chutes libres ? Une Destinée dicte l’épilogue ; les protagonistes peuvent lui obéir, convaincus, ou s’en défier par souci d’indépendance – ou encore suivre ses indications pour mieux s’en moquer : un geste au second degré combinant résignation et réfutation. Selon Albert Einstein, un corps tombant, tout le temps de sa chute, ne pèse rien.