Fleur Jaeggy est si discrète, si rétive aux interviews, que l’on s’étonne de découvrir qu’elle est encore en vie. Les années bienheureuses du châtiment (1989), sorte d’Opoponax semi-autobiographique de l’adolescence féminine, reparaît en poche grâce aux éditions Zoé. L’occasion de retrouver cette autrice suisse de langue italienne à la fois célèbre et inconnue, dont l’œuvre hérissée d’épines suscite une fascination inconfortable.
Les premières lignes nous introduisent sur le territoire littéraire de Robert Walser, cet autre grand écrivain suisse : « À quatorze ans j’étais pensionnaire dans un collège de l’Appenzell. En ces lieux où Robert Walser avait fait de nombreuses promenades lorsqu’il se trouvait à l’asile psychiatrique, à Herisau, non loin de notre institution. Il est mort dans la neige. » À la fin des Années bienheureuses du châtiment, l’Appenzell a été conquis par Fleur Jaeggy.
Ses textes sont courts, aussi courts que ceux de son mari, l’Italien Roberto Calasso, sont longs. Les années bienheureuses du châtiment, ainsi que ses trois autres livres traduits en français – deux recueils de nouvelles, La peur du ciel (1994) et Je suis le frère de X (2014) ; un roman, Proleterka (2001) –, sont d’une brièveté compacte, quatre galets lisses. Des expressions en français, en anglais et en allemand s’y côtoient – Jaeggy est une autrice fondamentalement européenne, mais, à la manière de la Catalane Mercè Rodoreda ou de l’Italienne Natalia Ginzburg, en marge du canon. Chaque phrase est austère, parfois télégraphique, d’une simplicité coupante. Le mouvement général, lui, est ambivalent, évoquant un dédain en même temps qu’un attrait brutal pour le monde. Presque par accident, dans ce lieu trop sec, resserré, étouffant, des étincelles naissent, un feu se déclenche. On croirait que ces livres ont été conçus comme de discrets explosifs artisanaux, sans but désigné.
Non loin du lac de Constance et de quelques sommets, des « couples de demoiselles » de bonne famille se promènent de façon pendulaire, aimantées par leur attirance réciproque autant que par la discipline du pensionnat international de Frau Hofstetter. La narratrice a tout le loisir de décrire celles avec qui elle coexiste dans cette cuve, le monde s’arrêtant net aux fenêtres du collège : « Je regardais une fenêtre, et la fenêtre me rendait ce regard, ce qui me faisait m’assoupir. » Comme la Méditerranée dans Proleterka (récit d’une traversée, avant tout intérieure), le paysage suisse est présent dans la seule mesure où il oblige à une résistance, à un contrepoids existentiel qui devient apparent une fois le pensionnat déserté : « Les chambres sont vides, les fenêtres abandonnées au paysage ». Ces jeunes filles se tiennent sur ce seuil, où leurs fantasmes sur la vie et la société s’embrasent en elles.

Le danger qui couve dans ce livre est autre que le lesbianisme, évacué dans la mesure où la narratrice s’empare de la question (« Aujourd’hui encore je n’arrive pas à dire que j’étais tombée amoureuse de Frédérique »), autre que la sexualité, enjambée elle aussi (« Il y avait en nous une sorte de fanatisme qui nous empêchait toute effusion physique »). Non, le danger provient des « émanations qui habitent l’âge de l’innocence », ces pensées brutes, lourdes d’une cruauté qui ne s’explique jamais et qui s’intensifie, aussi soudaine et naturelle qu’un courant d’air. La narratrice ausculte son entourage avec une ironie et un humour glacé qui rappellent Fritz Zorn : « Les yeux de la Mère préfète étaient bleu pâle comme les lacs alpins à l’aube, enfantins et venimeux. Elle était à tel point une fin de race que ses paupières étaient devenues de céruse, des générations de mendiants doivent avoir embrassé les mains de ses aïeux, avant la guillotine. » Frédérique l’intéresse pour sa façon d’obéir tout en méprisant les règles, pour sa féminité intransigeante, qui a « quelque chose de dangereux ». Elle-même aime les expressionnistes allemands et « les crimes ». Il y a là quelque chose qui doit s’exprimer, qui doit tuer.
L’année de la rencontre avec Frédérique est le noyau autour duquel gravitent, sans ordre, les expériences antérieures et postérieures d’autres pensionnats. Il y a aussi le présent, qui surgit à plusieurs reprises. Une scène entière est racontée deux fois presque à l’identique. Cette confusion temporelle rend caduc le récit initiatique : on dirait que le pensionnat continue, que les filles s’y promènent toujours, que l’asile psychiatrique dans lequel finira l’une d’elles n’en est que le prolongement. Pas de devenir, mais de l’être. Ce que Jaeggy raconte échappe au temps, ressemble plutôt à l’esthétique de ses livres : « des visages qui nourrissent et dévorent notre cerveau, nos yeux », une sensualité rigide, une violence bridée le plus souvent, mais qui déborde parfois.
La guerre, le nazisme, sont toujours quelque part dans ses livres. Tel le fond inconnu d’un lac à la surface rassurante, ces placides jeunes filles héritent – subissent plus qu’elles ne commettent – de la violence. Chacune dégage « une double image, anatomique et ancienne. Dans l’une, elle court et elle rit, et dans l’autre, elle gît dans un lit, couverte d’un linceul de dentelles. C’est sa peau même qui l’a brodé ». Cette dualité rieuse et mortifère, où l’on retrouve le paradoxe du titre, est une caractéristique de l’œuvre de Jaeggy, et ce qui rend difficile de l’aimer absolument. Aucune légèreté. Aucune demi-mesure. Loin de donner lieu à un sentimentalisme, les événements violents qui parviennent aux oreilles des jeunes filles produisent une jouissance extrême : « Il y a dans l’air un souffle de résurrection, l’homicide transmué en état de grâce ». Finalement, comme dans ses autres livres, un incendie éclate : c’est l’une d’elles qui a tenté d’assassiner un parent par le feu. La sécheresse des phrases annonçait une pyromanie trouble, débouché à la colère d’une, de toute jeune fille. Mais le feu est déjà éteint. Il faut recommencer. Peut-être notre inconfort vient-il de là, de la sensation d’être enfermée dans un cycle de malheurs et de courtes jouissances, de vivre sous un orage qui ne crève jamais tout à fait.
