Dans Survivances de la révolte, Enzo Traverso identifie quatre modalités de mémoires marranes et les rapporte à des cas précis auxquels il consacre chacune des grandes parties de son livre : le mythe, l’éveil, la collision et la damnation. Ces modalités forment constellation.
Le dix-neuvième et le vingtième siècle ont vu s’épanouir puis se faner de multiples expériences révolutionnaires que l’historien Enzo Traverso a interrogées dans de précédents ouvrages. Il déplace aujourd’hui son regard sur ce qui survit de ces pratiques émancipatrices alors même que certains souhaitent en effacer les traces. La dialectique de la mémoire qu’il entend mettre en évidence oppose les « mémoires rebelles qui surgissent des luttes contre l’ordre dominant » aux politiques mémorielles qui transforment « l’éclat de la révolte en culte de l’ordre » et « les droits de l’Homme en forteresse de l’Occident ». Son érudition d’historien et de penseur est mise au service d’une passion politique avouée et de la fidélité au principe espérance. Mélancolie et combattivité se mêlent dans cet essai qui se lit avec un vrai plaisir parce qu’il est aussi une rencontre avec son auteur.
Réfléchissant sur l’histoire à la lumière de Walter Benjamin, Enzo Traverso exclut la linéarité chronologique, ne craint pas les discontinuités et les ruptures, et met l’accent sur les moments d’éveil quand « passé et présent se rencontrent dans une sorte de collision créatrice qui réalise l’émancipation » et se manifeste souvent sous la forme du mythe qui jalonne la tradition des opprimés. José Carlos Mariátegui, rendant hommage à l’indigénisme inca, avait mis au jour la fonction sociale et la persistance des mythes. En 1919, la figure de Spartacus fut convoquée pour symboliser l’insurrection révolutionnaire, comme s’il revenait d’entre les morts pour redonner force et vie à la mémoire des vaincus.
Du fait de sa fulgurance éphémère et de sa présence durable dans la conscience historique de la gauche, d’un bout à l’autre du monde, la Commune de Paris, à la fois aurore et crépuscule, est un mythe qui se construit au cours du temps. Ce que Michel Winock qualifie d’« épine dans le pied de la République » qui n’a pas sa place dans le roman républicain est devenu « un symbole du socialisme comme avenir possible et souhaitable ». Les temporalités se bousculent. Les communards ne se considéraient pas comme les précurseurs d’une révolution communiste. Ils le devinrent dans les projections de leurs successeurs, communistes du vingtième siècle, mais aussi artistes, comme le peintre libertaire Théophile Alexandre Steinlein avec ses représentations de Louise Michel sur les barricades, ou d’une Marianne brandissant un drapeau rouge au lieu du drapeau tricolore qu’elle tient chez Eugène Delacroix.

Pour d’autres, la Commune, dans laquelle Nietzsche voyait l’apparition terrible de la « tête de l’hydre internationale », devint le symbole de la barbarie. Aux États-Unis, « les communards étaient peints tantôt comme des esclaves libérés déchaînant leurs instincts barbares, tantôt comme des Indiens belliqueux ». Cette rhétorique raciste et déshumanisante s’est perpétuée bien après. Après la révolution russe de 1917, les affiches des Gardes blancs présentaient Trotski en ogre juif, et Winston Churchill « comparaît les bolchéviks à une horde de babouins sautant sur une colline formée des crânes de leurs victimes ».
La mémoire de la Semaine sanglante, avec la violence extrême de la répression, a hanté aussi bien la guerre civile espagnole que le ghetto de Varsovie. Au vingt-et-unième siècle, la Commune est redécouverte à travers le « communalisme », non plus comme une préfiguration du bolchévisme, mais à travers son absence de centralisme et de hiérarchies. Le souvenir qui en survit est celui d’une révolution qui a inventé une démocratie directe, pratiqué l’égalité sociale et proclamé l’émancipation du travail.
Enzo Traverso rapporte au moment de l’éveil l’iconoclasme révolutionnaire, c’est-à-dire l’acharnement contre ces symboles de la domination que sont les monuments et en particulier les statues. Avec leur verticalité et leur distance, les statues qui célèbrent les « héros » sont un « miroir des exclusions de classe, de race et de genre ». Même quand elles prétendent célébrer un « libérateur », les œuvres de la statuaire coloniale mettent en scène la supériorité blanche, comme la statue de Victor Schœlcher à Fort-de-France, abattue en 2020.
Éveil fait, bien sûr, écho au Woke, et à la mise en évidence du passé raciste et violent des États-Unis. Briser les statues, c’est interrompre la continuité linéaire de l’histoire des vainqueurs, comme on l’a vu au moment de la naissance du mouvement Black Lives Matter, puis après le meurtre de George Floyd par un policier qui lui avait écrasé le cou avec son genou. Des centaines de statues équestres représentant les figures emblématiques du passé esclavagiste et du régime de ségrégation furent alors déboulonnées. Les déboulonnages ou jets de peinture qui se produisirent à peu près au même moment en Belgique, en Italie ou au Royaume-Uni furent qualifiés de vandalisme, voire de « péché contre l’intelligence du passé ».
Or, objecte Enzo Traverso, loin d’effacer le passé, « l’iconoclasme antiraciste est porteur d’une forte conscience historique ». Comme l’ont montré les pratiques de déchristianisation pendant la révolution française ou la démolition de la colonne Vendôme pendant la Commune de Paris, la profanation opère une rupture des processus de domination qui « précède le surgissement d’un nouveau pouvoir constituant ». Mais il est également d’autres iconoclasmes considérés eux comme salutaires par les détenteurs du pouvoir. Ainsi le déboulonnage de la statue de Saddam Hussein, savamment mis en scène devant les chaînes de télévision embarquées par l’armée américaine, ou encore la stratégie du cultural bombing qui, pendant la Deuxième Guerre mondiale, a consisté à « frapper l’ennemi en anéantissant son identité culturelle ».

Un slogan a commencé à retentir dans les manifestations allemandes : « Libérez la Palestine de la culpabilité allemande ». Ce n’est pas un appel à l’oubli, mais au contraire à une remémoration. Antisémitisme et colonialisme sont profondément enchevêtrés dans l’histoire allemande et la formation de la mythologie ethnoraciale. Or, à l’exception notable de Rosa Luxemburg, et beaucoup plus tard d’Herbert Marcuse ou de Günther Anders qui avait proposé que le Tribunal Russell sur la guerre du Vietnam se tînt dans une ville symbolique comme Cracovie ou Auschwitz, l’anticolonialisme est resté étranger à la pensée critique allemande. Et pourtant, pour le nazisme, la colonisation de l’Europe centrale et orientale et l’extermination des Juifs étaient des objectifs indissociables. Désormais, au bout d’un long processus qu’Enzo Traverso décrit et analyse, la comparaison de l’Holocauste avec les génocides coloniaux dont l’Allemagne s’est rendue coupable est considérée « comme une forme insidieuse d’antisémitisme ». Dans une véritable collision mémorielle, une mémoire étant supposée en effacer une autre, « la mémoire de l’Holocauste est institutionnalisée et utilisée contre la mémoire coloniale ». Les grandes manifestations qui continuent à se dérouler en Allemagne contre le génocide à Gaza témoignent d’une inquiétude et d’une prise de conscience qui sont comme un surgissement des mémoires marranes.
C’est à la mémoire damnée et condamnée (damnatio memoriae) de l’Italie rebelle des années 1970 qu’Enzo Traverso consacre la dernière partie de son livre, sans doute la moins achevée, parce qu’il y est question de ses années de jeunesse, et de sa propre « mémoire intranquille fondée sur le constat d’une défaite cuisante ». La seule mémoire légitime de cette « décennie extraordinairement riche d’expériences et d’idées » est celle, pénale, des vainqueurs. À la métaphore des « années de plomb » renvoyant à la violence et aux balles des armes, Enzo Traverso préfère celle des « années de cuivre » dont parle Erri De Luca. Ces années ont été aussi celles de la socialisation, de l’engagement collectif, des expériences communautaires, des échanges concrets entre des êtres humains en chair et en os. Mais c’est le terrorisme qui a acquis le statut de signifiant de cette époque. Les espérances, elles, ont été effacées. Le fascisme, dont Fellini dans Amarcord avait montré un visage acceptable, pouvait reprendre sa place.
Les images occupent presque autant de place que les textes dans ce livre plein de digressions et foisonnant d’idées. La mélancolie assumée avec laquelle le passé y est envisagé n’entraîne pas la nostalgie et encore moins l’apathie. Elle est appel à remobiliser des énergies et à inventer d’autres possibles en réactivant les mémoires marranes et en leur donnant des directions nouvelles.
