Les retours de la Commune

72 jours qui ont 150 ans

Le cent-cinquantième anniversaire de la Commune s’accompagne d’un renouvellement de son historiographie. On ne cherchera pas ici à évoquer la mémoire de la Commune, immense champ d’étude. Notons seulement que l’abondance des publications entre 2020 et 2021 ne peut se dissocier d’un retour en force de la mémoire de la Commune dans la société française que l’on pourrait constater par une multitude de signes. Parmi les nombreuses publications, cinq livres montrent l’évolution de l’histoire de la Commune.


Quentin Deluermoz, Commune(s) 1870-1871. Une traversée des mondes au XIXe siècle. Seuil, coll. « L’univers historique », 448 p., 25 €

Karl Marx et Friedrich Engels, Sur la Commune de Paris. Textes et controverses. Précédé de Événement et stratégie révolutionnaire de Stathis Kouvélakis. Éditions sociales, coll. « Les essentielles », 432 p., 20 €

Roger Martelli, Commune 1871. La révolution impromptue. Arcane 17, 200 p., 18 €

Marc César et Laure Godineau (dir.), La Commune de Paris. Une relecture. Créaphis, coll. « Silex », 592 p., 27 €

Éléonore Reverzy, Témoigner pour Paris. Récits du Siège et de la Commune (1870-1871). Anthologie. Kimé, 588 p., 30 €


Mémoire et histoire, le jeu des deux concepts est particulièrement complexe, s’articulant profondément aux usages politiques que l’on peut faire de l’un et l’autre. Le grand livre fondateur de Marx, La guerre civile en France, daté du 30 mai 1871, était d’abord un manifeste de soutien à la Commune et aux communards vaincus. Mais il proposait une première analyse historique – sans doute avec les limites de l’exercice dans l’immédiateté de l’événement. La dernière ligne dit tout ou presque : « Le Paris ouvrier, avec sa Commune, sera célébré à jamais comme le glorieux fourrier d’une société nouvelle. » La Commune est lue à travers le prisme de la lutte des classes, qui est au cœur de l’histoire. Elle est une aube, les prémices de la révolution prolétarienne à venir. Bien sûr, Marx proposait aussi une analyse de la nouvelle forme de pouvoir établie par la Commune qu’Engels allait vingt ans après baptiser, introduisant le texte de Marx dans une nouvelle édition allemande de 1891 : « Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolétariat. »

Les retours de la Commune : cinq livres montrent l'évolution d'une histoire

« La Barricade ou l’Attente en 1871 » d’André Devambez (1911)

La thèse marxiste s’est toujours située à la limite de l’histoire et du politique. Elle a conduit à de nombreux grands travaux qu’on ne saurait tous énumérer mais dont le principal reste la belle somme de Jean Bruhat, Jean Dautry et Émile Tersen, parue à la veille du centenaire (La Commune de 1871, Éditions sociales, 1970).  Cependant, la thèse marxiste fut remise en cause par nombre de travaux de l’historiographie des années 1970 : la Commune n’avait pas été un gouvernement de la classe ouvrière, car la majorité des 80 élus étaient des petits bourgeois. La Commune n’avait pas été socialiste, ni même une avancée vers le socialisme. Ses mesures économiques et sociales étaient restées très limitées. Elle avait été patriote, républicaine, sociale, sans plus…

Au fond, Marx avait créé un mythe, un mythe calculé ou une « transfiguration » de manière plus subtile pour reprendre l’expression de Jacques Rougerie. Dans sa belle étude érudite récente, Stathis Kouvélakis cite effectivement Engels écrivant en 1884 : « Le fait que dans la Guerre civile les tendances inconscientes de la Commune aient été portées à son compte comme des plans plus ou moins conscients était, dans les circonstances, justifié, voire nécessaire. » Mais l’auteur montre en même temps que le discours communard s’est traduit en actes, au moins en actes de droit. À bien analyser les écrits de Marx, penser que le « véritable secret » de la Commune c’était d’être « le gouvernement de la classe ouvrière » signifiait pour lui que la Commune avait brisé l’État bourgeois et mis en mouvement par là une ouverture démocratique à l’action de la classe ouvrière, amorçant le nécessaire État nouveau.

La thèse marxiste rencontra aussi une opposition dans la mouvance libertaire ; en 1881, Kropotkine proclama aussi que la Commune était une révolution sociale, mais surtout le premier essai d’une révolution contre tout gouvernement, même s’il se proclamait démocratique. La meilleure preuve en étant la décapitalisation de Paris. Ces divisions apparurent lors des premières commémorations au mur des Fédérés. Suivre le dialogue entre marxistes de toute obédience et libertaires de toute obédience nous mènerait trop loin. Notons cependant que, dans une courte mais très claire et savante synthèse récente, sous-titrée La révolution impromptue, Roger Martelli tend à rapprocher les points de vue en appelant à mettre un terme à cette guerre des mémoires.

L’histoire savante est-elle venue alors apposer le sceau de ses vérités incontestables sur ces mémoires chaudes ? Beaucoup d’historiens l’ont dit. Ainsi, Michel Cordillot, qui vient de coordonner un dictionnaire biographique, écrit que « l’histoire véritablement scientifique de la Commune de Paris a pris le pas sur les lectures téléologiques ou idéologisées de l’événement ». L’histoire permettant dès lors de débattre sereinement sur un sujet toujours chaud en 2021. Mais nous verrons que, à fleurets mouchetés sans doute, les historiens sont loin d’être unanimes sur la lecture de l’événement.

L’histoire officielle, « universitaire », qui sera notre propos principal ici ne s’intéressa que tardivement à l’histoire de la Commune. Il y eut des pionniers, qui se situaient d’ailleurs loin ou aux marges de l’Université et dont il faut se souvenir des noms, comme celui de Prosper Lissagaray, journaliste communard dont l’Histoire de la Commune de 1871 (publiée à Bruxelles dès 1876, rééditée à La Découverte en 2004), bien documentée, militante et d’un grand esprit critique, fait encore référence. Plus tard, notons le grand archiviste Georges Bourgin qui fut l’auteur du premier « Que sais-je ? » sur la Commune en 1953, ou Henri Guillemin qui échoua à obtenir un poste à la Sorbonne et qui fit treize conférences télévisées sur la Commune en 1971.

Celui qui en 1988 succéda à Georges Bourgin comme auteur de la collection « Que sais-je ? » fut Jacques Rougerie, lui parfaitement institutionnalisé dans l’université. Ce brillant normalien a fait toute sa carrière à la Sorbonne, au Centre d’histoire économique et sociale longtemps animé par Ernest Labrousse. C’est dire que le marxisme ne lui était et ne lui est pas étranger. Mais l’historien est d’abord un défricheur d’archives ; il fut un des tout premiers à plonger dans les grandes sources de première main que l’armée versaillaise avait constituées (ses travaux sont désormais réunis dans le volume de poche La Commune et les Communards, Gallimard, coll. « Folio »).

De cette plongée Jacques Rougerie ressortit avec une histoire renouvelée de la Commune. Étudiant la composition sociale du peuple communard et du gouvernement de la Commune, il contesta le caractère ouvrier dominant de ce gouvernement. Étudiant les aspirations des communards de base, la révolution par en bas et non plus par en haut, il montra l’extrême importance pour eux de la République. En ce sens la Commune devenait une insurrection d’abord républicaine et clôturait le cycle des révolutions du XIXe siècle. Elle était plus un crépuscule qu’une aurore. Cette thèse entrant en conflit direct avec celle que défendait alors le Parti communiste, l’opposition fut vive en 1971 qui vit deux colloques s’opposer, l’un universitaire et l’autre du Centre d’études et de recherches marxistes. On doit ensuite à Jacques Rougerie toute une série d’articles et de communications remarquables qui font encore référence, sur les Internationaux, sur la démocratie communarde, etc., où il nuance sensiblement ses premières conclusions. Cependant, il n’a jamais achevé la thèse d’État qu’il avait commencée.

Puis la Commune de Paris fut victime, du moins en France, du déclin de l’histoire sociale. C’est dans les pays anglo-saxons que se produisit le premier renouveau. C’est là que parurent de beaux travaux, malheureusement rarement traduits en français, sur les femmes et la Commune, les artistes, les clubs, les quartiers, qui investissaient cette histoire par le bas souhaitée par Jacques Rougerie.

Mais c’est du livre de Robert Tombs Paris, bivouac des révolutions. La Commune de 1871 (Libertalia, 2014) qu’il nous faut parler un peu longuement car il propose une vue globale de l’événement cherchant à lui donner sens et place dans l’histoire. Bien que ce travail soit pour l’essentiel déjà ancien – il s’agit de la traduction de The Paris Commune paru en 1999 –, l’auteur a enrichi sa version initiale d’une partie des travaux récents et des problématiques les plus actuelles. On aura aussi une bonne idée de son approche dans sa contribution à un fascicule que la Mairie de Paris a consacré à la Commune à l’occasion du 140e anniversaire, en 2011.

Les retours de la Commune : cinq livres montrent l'évolution d'une histoire

« Marins fédérés devant une barricade rue de Rivoli, mai 1871 » par Daniel Vierge © CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet

Le livre de Robert Tombs est assurément une très bonne synthèse sans qu’il y ait là un apport de connaissances bien neuves, sauf sur certains points. On pourrait dire que, fondamentalement, la thèse de l’historien conservateur britannique est que la Commune, et particulièrement la guerre civile, est une tragédie « à la fois inévitable et inutile » – mots qu’il emploie dans le fascicule de la Mairie. Au fond, dans une grande marche des sociétés vers le libéralisme politique et économique, la Commune n’a guère de place. Et Robert Tombs ne reconnaît à la Commune qu’une part limitée dans l’établissement définitif de la République – fût-elle modérée – en France. Pour lui, le choix républicain de Thiers et les divisions des monarchistes sont premiers.

Bien entendu, on ne saurait réduire la synthèse de Robert Tombs à cette idée mais elle le conduit à essentialiser de nouveau la Commune comme un « crépuscule ». La Commune n’était pas l’aube annonçant les nouvelles révolutions sociales, elle était un gouvernement de citoyens plutôt que de prolétaires. Au mieux, les communards représentaient des communautés diverses qui exprimèrent leur solidarité dans la Garde nationale pendant le siège et pendant la Commune. Ses mesures étaient d’abord politiques, marquées par la haine de l’Empire et de ses auxiliaires, armée, Église… Ses mesures économiques et sociales furent limitées par l’adhésion des communards à la propriété.

Robert Tombs n’adhère guère non plus aux nouvelles analyses proposées par certains historiens qui veulent voir dans la Commune les prémices d’une démocratie originale ou d’une participation des femmes et des étrangers à la vie politique et sociale. L’historien britannique ne mésestime pas cependant l’aspiration qui s’était développée depuis 1848 pour une république démocratique et sociale, en particulier à Paris, dans les grandes villes et dans certaines campagnes. Il y a bien là un corpus d’idées qu’il reconnaît. Mais les circonstances prennent le dessus à ses yeux. Très vite plongés dans la guerre civile, les communards agissent d’abord en fonction des nécessités de cette lutte qui divise. L’histoire que l’on fait n’est ainsi plus celle que l’on croit faire. Les tendances s’opposent de plus en plus vivement. Ce carrefour républicain qu’était la Commune sera alors suivi de multiples routes, du boulangisme à l’anarchisme…

La tendance à minimiser toute la révolution conduit l’auteur à s’appuyer sur quelques errements méthodologiques sérieux. Ainsi, Robert Tombs fait la part belle aux déclarations des communards lors de leur comparution devant les cours martiales. Or beaucoup (tous ne sont pas des Louise Michel !) ne cessent, pour obtenir l’indulgence de la cour, de dire qu’ils n’adhéraient pas à la Commune, qu’ils n’étaient à la Garde nationale que pour la solde, etc. Des déclarations sans valeur solide pour tout historien tenant de la méthode critique si prégnante dans l’historiographie française. Il en va de même pour son estimation du nombre de victimes de la répression pendant la Semaine sanglante. Robert Tombs s’en tient aux sources officielles, refuse les autres, et conclut à quelques milliers de fusillés. Dans un travail qui n’est pas définitif et un livre récent sur lequel EaN reviendra, La Semaine sanglante. Mai 1871. Légendes et comptes (Libertalia), Michèle Audin conclut par un examen rigoureux des sources à un minimum de 15 000 morts.

Ce travail, qui a donc de sérieuses faiblesses, donne cependant avec clarté à lire l’essentiel des questionnements de l’historiographie contemporaine. On regrettera qu’une autre remarquable synthèse, celle de John Merriman (Massacre : The Life and Death of the Paris Commune, Basic Books, 2014), n’ait pas été traduite en français ; l’historien américain inscrit sa recherche dans un courant historiographique qui ne croit pas que le système libéral soit la fin de l’histoire, et donne une lecture progressiste de la Commune. Loin de Robert Tombs, tout un courant de l’historiographie – longtemps essentiellement présent aux États-Unis – voit dans la Commune les prémices ou un moment d’une révolution culturelle. On sait que tout un pan de la nouvelle histoire américaine s’était fondé sur une relecture de l’histoire des dominés et des dominations : histoire des femmes, des Noirs, des minorités sexuelles. Cette histoire s’associe volontiers à une lecture, déjà relativement ancienne, de la Commune comme une révolution libertaire (libertaire plus qu’anarchiste, tant il est impossible d’écrire que la Commune, gouvernement élu et ne cessant d’édicter décrets et arrêtés s’imposant, parfois durement, aux citoyens, fût anarchiste).

L’idée que la Commune est d’abord un moment de libération, d’émancipation de toutes et tous avait été largement développée par Henri Lefebvre dans un essai dont le riche contenu dépassait son titre (26 mars 1871. La proclamation de la Commune, Gallimard, 1965, et La Fabrique, 2018). Le philosophe marxiste y montrait la révolution, du moins à son début, comme une explosion de pratiques urbaines non formalisées, trouvant son sens dans un inconscient collectif s’exprimant dans une fête libératoire. Le fait que son livre ait été réédité en 2018 souligne bien la résonance actuelle de cette thèse. Un des travaux les plus considérables allant dans ce sens (malheureusement non traduit) est la recherche que Martin P. Johnson a consacrée aux clubs et groupements de base (The Paradise of Association: Political Culture and Popular Organizations in the Paris Commune of 1871, University of Michigan Press, 1996). Le plus récent est sans nul doute le livre de Kristin Ross sur l’imaginaire de la Commune (La Fabrique, 2015). Un lien culturel est tracé entre la Commune et trois figures : William Morris, Élisée Reclus et Pierre Kropotkine. La Commune est alors située dans une circulation d’idées où s’invente un nouveau monde, un monde imaginaire. Et il est bien vrai que les communards voulaient un « nouveau monde ». Pour la praxis, Kristin Ross appuie son propos sur l’action des artistes qui construisirent avec la Fédération des artistes un laboratoire libertaire ou autogestionnaire. L’exemple, passionnant et indiscutable, reste toutefois trop limité pour emporter pleinement l’adhésion. On aurait sans doute tort, d’un point de vue idéologique, de situer dans un courant libertaire le récent Petit dictionnaire des femmes de la Commune de Paris (par Annie Gayat, Sylvie Pepino et Claudine Rey, Le Bruit des autres, 2013), mais il reflète bien cet intérêt pour la Commune comme moment d’engagement et de libération des dominés.

Des réflexions ou des travaux plus récents contournent dans une certaine mesure l’histoire de la Commune pour mieux y revenir. Le temps et l’espace y sont lus de manière nouvelle. Les études de certains jeunes historiens tendent à dépasser l’opposition entre « crépuscule » et « aurore », en développant une histoire qui se veut non linéaire, non progressiste. L’humanité ne marche pas vers un devenir socialiste ou communiste – et, en ce sens, la Commune ne saurait être une aurore – pas plus que l’humanité n’est aboutie dans la société libérale dominante actuelle – et, en ce sens, la Commune ne saurait être un crépuscule. L’histoire est un jeu de temporalités multiples (économiques, sociales, culturelles…) qui se croisent, se chevauchent, se contredisent, s’annulent, avancent et reculent. Rien ou presque n’est donné. La Commune pourrait alors devenir un de ces temps, parmi beaucoup d’autres, où le peuple refuse l’autorité des pouvoirs économiques ou politiques, s’insurge sous les formes propres à son temps, mais avec de possibles continuités, et établit parfois de nouvelles normes sociales plus ou moins appelées à durer : des communes médiévales, des jacqueries aux Gilets jaunes ? D’autres approches se font : confronter davantage 1848 et 1871 permet d’approfondir le profond sens démocratique, les pratiques de souveraineté populaire qui circulent dans Paris depuis la Grande Révolution.

Cette démarche a été initiée par l’ouvrage collectif dirigé par Marc César et Laure Godineau, La Commune de Paris. Une relecture, issu d’un colloque tenu à Narbonne en 2011 et paru une première fois en 2019. Il s’agit de multiplier les points de vue, de croiser les échelles, les échelles du temps, les échelles spatiales, les échelles sociales et culturelles. Continuités et discontinuités, jeux d’échelles multiples sont convoqués. La Commune de Paris va ainsi s’observer de l’échelle de l’individu ou d’un micro-quartier à la comparaison nationale ou internationale.

Le lieu où s’est tenu ce colloque est profondément significatif. Bien après les grands colloques parisiens de 1971, s’était tenue toute une série de colloques provinciaux à Perpignan [1], Montbrison [2], Auxerre [3], conclue par celui de Narbonne. Dans cette façon de faire, s’affirmaient plus des communes ou des communautés que la Commune de Paris dans une unité qu’il convenait de déconstruire. Dans ses conclusions au colloque, Robert Tombs opère ce travail à partir d’une analyse des interventions. Selon lui, chaque fois que l’on croit tenir un point de généralisation, il se détruit. La Commune de Paris, révolution parisienne ? Oui, mais aussi nationale par le jeu des mouvements de population, par le déplacement des limites de l’insurrection, ou même provinciale par les jeux d’influence de la pensée des « rouges » du Midi ou d’ailleurs. Alors, révolution nationale ? Finalement non, car des Communes il n’y en eut pas partout. Cependant, on pourrait penser que la Commune est nationale par son républicanisme fondamental. Mais là aussi la réponse ne peut qu’être nuancée. Les républicains de la Commune sont fort divers et tous les républicains ne sont pas favorables à la Commune. Et ainsi de suite.

La Commune devient dès lors une sorte de rencontre de parcours, presque imprévisible, étroitement liée à une circonstance unique. Cette conclusion rencontre une limite. Sur les 35 communications présentes dans le livre, seules six portent en profondeur sur la Commune de Paris. Tout le reste va dans le sens d’une vision élargie dans le temps, dans l’espace. Et rien dans les textes, bien au contraire, ne permet d’aller vraiment à l’encontre de l’affirmation, toute différente, des éditeurs de l’ouvrage. Pour eux, la Commune, certes plurielle, est aussi une expérience démocratique, une affirmation républicaine, une forme de fédéralisme, une tentative d’émancipation, une révolution… et la multiplication d’études locales permet au contraire de mieux voir le chemin d’un fédéralisme républicain et égalitaire sur le territoire. Beaucoup reste à faire à ce niveau depuis le travail premier de Jeanne Gaillard publié au moment du centenaire (Commune de Paris, communes de province, Flammarion, 1971).

À la différence de 1848 ou de la fin de la Première Guerre mondiale, aucune vague révolutionnaire n’est sensible dans l’Europe de 1870-1871, où partout se consolide le libéralisme. Or les recherches les plus récentes, influencées par le courant qu’on appelle la Global History qui nous dit qu’il faut s’attacher désormais à la confrontation de l’histoire des sociétés occidentales à celle des espaces dominés, ont montré que ces années se situent dans un grand cycle de révoltes dans les pays d’ancienne colonisation, de la révolte des Cipayes de 1857 en Inde à la grande insurrection algérienne des années 1871-1872, en passant par la révolte des fenians en Irlande en 1867, la rébellion des métis de la rivière rouge au Canada en 1869-1870 ou la grande insurrection de la Martinique en 1870. Certes, il peut s’agir entre la Commune et ces insurrections d’une conjonction artificielle, mais des pistes inédites s’ouvrent.

Les retours de la Commune : cinq livres montrent l'évolution d'une histoire

« La Colonne Vendôme renversée » par Léon-Paul Joseph Robert (1871) © Musée d’art et d’histoire Paul Eluard de Saint-Denis

Quentin Deluermoz le défendait déjà dans sa contribution à l’Histoire mondiale de la France (Seuil, 2017). C’est sans doute avec son travail que cette nouvelle démarche trouve sa forme la plus avancée. Dans son Commune(s) 1870-1871. Une traversée des mondes au XIXe siècle, il se situe en effet dans le cadre des points de vue actuels de l’historiographie, en particulier sur deux plans : les rapports de l’historien au temps et à l’espace sont repensés. Le penser-monde doit sortir l’historien de son franco-centrisme ou de son occidentalo-centrisme. Il ne s’agit pas seulement d’ajouter (l’histoire de l’Asie par exemple), mais de relier avec le monde, de resituer dans le monde tous les jeux d’échelles. Avec ce premier outil, Quentin Deluermoz va à la rencontre de la Commune et du monde.

L’auteur fait des découvertes importantes. On savait les liens de la Commune avec l’Internationale, les meetings de Londres… Ici, on découvre l’écho de la Commune dans le monde. Quentin Deluermoz nous montre que l’événement « Commune de Paris » est couvert massivement par les médias du monde entier, certes surtout négativement, mais une information tout de même assez riche circule. La Commune de Paris, c’est l’événement mondial de 1871. Dans le même temps, tout se diversifie localement. Ainsi, en Roumanie, la Commune est vue comme une révolution républicaine, de la liberté et de l’indépendance des peuples. Pour l’auteur, il y a là les bases d’une certaine reconfiguration des rapports diplomatiques et des conceptions de la nation. L’autre aspect relève de « l’air du temps », un air qui est à la remise en cause des dominations, de la Kabylie à la Chine.

L’autre approche est celle de la temporalité. Nous avons évoqué l’ancien débat : la Commune fut-elle seulement un crépuscule (point de vue des libéraux) ou un crépuscule et une aube (point de vue des marxistes) ? Quentin Deluermoz regarde la Commune, non dans la perspective de ce débat qui renvoie à des tendances de longue durée, mais avec des temporalités plus discontinues, plus invisibles. Dans ses rapports au passé ou au futur, la Commune est issue et fabrique des rhizomes multiples. Ces rejets, boutures, marcottages, emboitements et connexions des temps, il faut pour les percevoir descendre à la Commune d’en bas, aux pratiques multiformes. L’auteur, qui apporte ici une nouvelle brassée de faits, montre le millénarisme du rêve égalitaire, la résurgence de modes de violences (celles, anticléricales, des guerres de Religion) ou les reprises de la Révolution française, notables sur les actions symboliques. L’ensemble est à relier à l’histoire générale, développement du capitalisme industriel et des luttes sociales, urbanisation, reconfiguration de l’État, mais aussi aux temporalités propres à la Commune : temps court, ébranlement révolutionnaire, culture de guerre…

Les individus se retrouvent dans une multiplicité de situations. L’étude de trois commissariats montre par exemple la différence des communards d’Auteuil, des Épinettes et de la Villette. Cependant, cette diversité se cristallise dans une remise en cause des rapports sociaux et une recomposition politique, certes partielles et hétérogènes, mais qui s’inscrivent dans des pratiques démocratiques et sociales vivaces. C’est de là que vont partir les nouveaux rhizomes que la Commune développe. C’est là que cette révolution trop souvent présentée comme un passé révolu devient moderne. Car elle peut être construite comme une aube du possible toujours incertain.

La réflexion sur l’articulation toujours difficile de l’individuel et du collectif qui fait de l’humain un être social exige le passage par les biographies individuelles ou collectives. Les premières ont toujours été nombreuses depuis la Commune. Mais on tend à passer des grandes figures (Varlin, Delescluze, Rossel, Louise Michel…), qui suscitent toujours des travaux inédits, à des biographies de figures qui apparaissaient secondes, voir à des biographies d’anonymes comme on en trouve dans le volume de Marc César et Laure Godineau. Nous ne rendrons pas compte ici du livre coordonné par Michel Cordillot, La Commune de Paris, 1871. Les acteurs, l’événement, les lieux, mais profitons des biographies présentées dans cet ouvrage désormais de référence pour concevoir à travers quelques exemples l’infinie variété des parcours individuels des communards jusqu’au plus haut niveau de responsabilité.

En effet, quoi de commun entre ceux mêmes qui furent « ministres » de la Commune ? Entre un Gustave Cluseret, fils de colonel, élève de Saint-Cyr, capitaine à Sébastopol, puis, quittant l’armée, général nordiste pendant la guerre de Sécession, devenu délégué à la Guerre de la Commune à 47 ans qui sera après la Commune nationaliste et antidreyfusard ; un Francis Jourde, fils d’un petit commerçant de la rue Saint-Placide, tour à tour clerc, employé et même manœuvre, reçu maçon chez les Zélés philanthropes, où il devient vite Orateur, tenant d’un socialisme modéré, devenu délégué aux Finances de la Commune à 27 ans, qui abandonne toute politique après 1880 ; un Pompée Viard, fils d’artisan potier, employé de commerce, Bellevillois, actif d’abord à la Garde nationale, fondateur de son comité central, délégué aux subsistances de la Commune, qui après 1880 se fait artisan en couleurs et devient anarchiste ; et un Eugène Vaillant, fils d’industriel, ingénieur centralien, faisant ensuite de longues études de philosophie et de médecine à Heidelberg, proche de Blanqui, délégué à l’enseignement pendant la Commune, qui sera après 1880 un des trois grands responsables du socialisme français avec Jaurès et Guesde : les destins humains, sociaux et politiques sont très divers, et encore n’avons-nous pas évoqué le délégué au travail hongrois Frankel ou le délégué à la police Rigault, le jeune blanquiste de 24 ans ! On ressent aussi toute la diversité des parcours dans l’anthologie de récits réalisée par Éléonore Reverzy, Témoigner pour Paris, qui livre en outre une réflexion approfondie sur le témoignage, très utile aux historiens pour aller au-delà de la seule lecture critique des documents à laquelle ils sont formés.

En ce sens, la formule de Robert Tombs évoquant la Commune comme un carrefour paraît pleinement justifiée. Cependant, l’ouvrage ne propose pas une étude prosopographique ou sociobiographique d’ensemble qui serait nécessaire pour passer de l’individuel au collectif, sauf à reprendre les anciens chiffres établis dans le rapport Appert et utilisé de longue date par Jacques Rougerie. La prosopographie de la Commune attend son historien. Elle est indispensable pour mieux situer la Commune sur la longue durée.

Certains débats restent ainsi très ouverts. Comme pour tout grand événement, la part des circonstances dans l’interprétation compte, mais elle conduit vite à une démarche fonctionnaliste insuffisante et mutilante même quand elle descend au niveau des individus, des quartiers… On ne peut méconnaître l’intentionnalisme, sans doute diversifié, des communards, leur imaginaire social, leur utopie d’une république démocratique et sociale, d’une « vraie République ». L’histoire récente a produit un parcellaire fin et multiple qui se regarde selon de nombreuses lectures et qui constitue un grand progrès. Mais ces contrepoints, ces innombrables lignes mélodiques, n’épuisent pas le mystère d’une polyphonie qui voulait tendre à l’harmonie et que l’on ne cesse de jouer et de rejouer.


  1. Gilbert Larguier et Jérôme Quaretti (dir.), La Commune de 1871. Utopie ou modernité ?, Presses universitaires de Perpignan, 2000.
  2. Claude Latta (dir.), La Commune de 1871. L’événement, les hommes et la mémoire, Publications de l’université de Saint-Étienne, 2004.
  3. Michel Cordillot (dir.), Zéphirin Camélinat. Une vie pour la Sociale, Société des sciences historiques et naturelles de l’Yonne, 2004.

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