Dans la gueule du loup, l’enquête de Thomas Rabino et Fabien Touati sur les violences sexuelles dans le monde du football, constitue un « cri d’alarme » d’autant plus nécessaire qu’il se heurte à un système particulièrement inapte à entendre la voix de ceux qui ne sont pas devenus ses vedettes.
Les lignes semblent enfin bouger. Un documentaire de la deuxième chaîne allemande (ZDF) consacré aux violences sexuelles sur mineurs dans des clubs de football fait actuellement grand bruit outre-Rhin. Première dans son genre, l’enquête menée par Jonas Hummels, le frère de Mats, révèle au grand jour la loi du silence qui sous-tend à plus large échelle la formation footballistique, au-delà de son secteur d’élite.
Côté français, l’enquête Dans la gueule du loup, coécrite par Thomas Rabino et Fabien Touati, rencontre à son tour un écho médiatique important depuis sa parution. Dès le 28 septembre, soit deux jours avant sa sortie, les auteurs ont publié un extrait de leurs investigations dans Le Monde. À travers de nouvelles révélations, ils y reviennent notamment sur le cas du mentor d’Antoine Griezmann, Éric Olhats. Ce dernier, condamné déjà à six ans de prison en 2025 pour faits d’atteintes sexuelles sur mineurs, aurait mis ses victimes sous l’influence de Temesta, utilisé également par Dominique Pelicot. L’enquête des deux journalistes révèle en effet que « des faits ignorés de la justice pourraient relever de la soumission chimique et, potentiellement, du viol ». En réponse, la députée Colette Capdevielle propose de rouvrir le dossier. Griezmann nie quant à lui toute forme d’emprise pédocriminelle qu’aurait exercée Olhats sur le jeune footballeur qui logeait avec d’autres joueurs, après son transfert à la Real Sociedad en 2004, au domicile de son mentor. Plusieurs de ses anciens compagnons de route commencent cependant à parler.
À en juger par leurs invitations dans les podcasts d’Anne-Sophie Lapix ou de Matthieu Noël, Rabino et Touati sont sur le point de devenir les porte-paroles d’un mouvement qui pourrait briser l’omerta autour des violences sexuelles dans le monde du football. C’est le médium réputé archaïque du livre qui semble réaliser ce que l’enquête documentaire de Touati de 2023, portant sur le même sujet, n’avait permis qu’en partie : alerter à plus large échelle sur la loi du silence cachant les sévices infligés aux joueuses et joueurs dans la formation footballistique.

Fruit de « quatre ans d’investigation », l’enquête retrace l’histoire de plusieurs cas de pédocriminalité dans le contexte du recrutement et de la formation de jeunes footballeurs. Recensant la voix de plus de 400 témoins et arpentant « deux mille pages de dossiers judiciaires », Rabino et Touati reconstruisent, tout en détail, les trajectoires criminelles de plusieurs « prédateurs » ayant abusé sexuellement de jeunes talents. Olhats ne représente en effet que la partie émergée de l’iceberg. Depuis la fin des années 1980, dans sa fonction d’entraîneur à Soulac-sur-Mer, puis en tant que recruteur pour la Real Sociedad et l’Atlético de Madrid, Olhats se fait une réputation double dans le monde du football : il est connu autant pour sa qualité de détection de talents que pour son comportement « problématique » envers ces joueurs. On l’appelle depuis trente ans « le pédophile ». Ce ne sont cependant ni ces rumeurs ni une première condamnation en 1991, non inscrite à son casier judiciaire, qui l’empêchent de garder ou de recevoir ses différentes licences au fil du temps. Jusqu’au moment de son condamnation, en 2025.
Un deuxième dossier informe sur le cas d’Ahmed Gueninèche, recruteur pour différents clubs dans la région d’Île-de-France, principal vivier de jeunes talents au monde. L’image est d’autant plus abjecte qu’elle est bien connue : de préférence, Gueninèche se rapproche de joueurs en situation de grande précarité, se met en scène comme leur père de substitution et finit par gagner la confiance de ces jeunes pour lesquels le football constitue la voie d’ascension sociale la plus importante. Pour eux, il incarne l’ouverture : « Se disant tantôt agent, tantôt recruteur, il apparaît comme un trait d’union entre un club amateur de banlieue et le monde professionnel ». Il est condamné à 18 ans de réclusion criminelle pour agression sexuelle et viol sur mineurs en 2022.
Ces « prédateurs » sont donc autant des recruteurs ou des agents s’immisçant dans la vie privée des joueurs en leur promettant un brillant futur que des entraîneurs (et entraîneuses) qui abusent du pouvoir qu’ils (et elles) détiennent sur la carrière de ces prodiges. Dans la suite du livre, les journalistes abordent plus rapidement d’autres cas, comme celui d’Angélique Roujas. L’ancienne internationale est accusée d’avoir profité de son poste d’entraîneuse et de directrice technique de l’Institut national du football (INF) de Clairefontaine pour avoir des relations sexuelles avec des joueuses mineures, de 2004 à 2013. L’omerta reste tenace dans cette affaire : plusieurs des victimes présumées sont depuis devenues des stars de l’équipe de France féminine. Rabino et Touati proposent ainsi de rouvrir divers dossiers dont ils révèlent une multitude d’incongruités.
Par leur reconstitution fouillée et détaillée, les investigations répliquent aux failles du système de détection au sein du monde du football ainsi qu’à l’inertie de l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGESR) depuis quarante ans. C’est le « cloisonnement étanche entre ces différents acteurs » – entre les clubs, la fédération, le ministère et la justice – qui se trouve au cœur du problème de détection et de transmission d’informations. Différentes mesures de protection de la jeunesse ont été prises ces dernières années afin d’y remédier, notamment l’installation du « Système d’information-Honorabilité » en 2021, gérant le contrôle du FIJAISV et du bulletin n° 2 (B2) du casier judiciaire avant la délivrance des licences. Mais le budget alloué à ces missions reste dérisoire.
Les mesures nationales de la FFF et du ministère visent l’échelle plus large du football comme activité sociale. Alors que la pratique footballistique reste souvent limitée à l’exercice d’un simple loisir, l’enquête de Rabino et Touati se focalise (presque uniquement) sur la seule voie professionnalisante du sport le plus populaire en France. Elle reste ainsi dépendante du régime de singularité qui structure le rêve de devenir footballeur et qui se prolonge dans le travail d’investigation autour des dérives criminelles du système. Témoignant de la « gueule du loup », les voix de celles et ceux qui tissent le récit de leurs souffrances restent anonymes, littéralement ou symboliquement.
Pour la grande majorité, ce ne sont pas devenus les vedettes de ce sport. Les « prédateurs » y décèlent régulièrement la possibilité de saper la confiance accordée à ces témoins. Dans l’enquête préliminaire visant Gueninèche à Bussy en 2012, on parle du « complot » des « jaloux », de ceux qui n’ont pas réussi à intégrer un centre de formation. C’est en effet « la peur de devoir renoncer à [leur] rêve de devenir footballeur » qui fait que les jeunes garçons et filles se taisent à l’époque des faits, tandis que l’intériorisation de l’échec garantit ensuite leur silence dans la longue durée.
En fin de compte, c’est la question des trajectoires confirmées malgré tout qui hante le récit : « comment espérer être entendus alors qu’Antoine [Griezmann], qui a vécu chez Olhats plus longtemps qu’eux, s’est hissé au sommet du football ? Sa réussite ne constitue-t-elle pas un démenti cinglant à toutes les accusations ? ». Par ses questions non rhétoriques, les auteurs cherchent en dernière instance à faire parler celles et ceux qui ont réussi. Si l’on n’en est pas encore là, il est d’ores et déjà certain que l’enquête y mènera dans un futur proche. Pour qu’on change de système ? Sans l’ouverture à d’autres modèles de formation, on est en droit de se féliciter que le football enregistre une perte d’attractivité notable chez les jeunes.
