Le pari de la pauvreté

Il fallait au moins un collectif pour tenter de faire émerger une lecture non mutilante d’un texte de Benjamin de quelques pages. Comprendre la « pauvreté » dont Benjamin défend les droits, et comment la faire « nôtre », c’est un des beaux enjeux de ce livre profus et d’une actualité incandescente.

Christophe David et Florent Perrier (dir.) | Walter Benjamin en exil. Entre expérience et pauvreté. Pontcerq, 720 p., 37,50 €

Peu de textes dans l’histoire de la philosophie ont suscité autant de lectures contradictoires que « Expérience et pauvreté » (1933) de Walter Benjamin. Les unes n’ont voulu retenir que le diagnostic de « pauvreté en expérience », d’autres se sont passionnées pour le « caractère destructeur » (texte de Benjamin paru en 1931 et en lien direct avec le précédent) créateur de formes esthétiques nouvelles, d’autres encore ont bien vu l’articulation dialectique entre pauvreté et « barbarie », mais soit elles ont compris « barbarie » au mauvais sens du terme, celle que précisément Benjamin combat, soit elles ont manqué le troisième terme, celui de « technique ».

En publiant Walter Benjamin en exil. Entre expérience et pauvreté, les éditions Pontcerq, sises à Rennes, relèvent le défi d’une lecture non mutilante d’un texte court mais possédant de multiples résonances dans l’œuvre même du philosophe et partageant une riche intertextualité avec ses contemporains. L’occasion en a été fournie par un colloque de 2021 qui entendait « faire nôtre « Expérience et pauvreté » », colloque auquel les éditeurs ont joint des textes rassemblés lors d’une exposition (2011-2012) sur les archives Benjamin au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme, pour éclairer le caractère, non pas destructeur mais « français », de l’œuvre du suicidé de l’Hotel de Francia de Portbou.

Si bien que l’ouvrage, comme rarement les livres collectifs y parviennent, trouve son rythme, une sorte de balancement entre des lectures informatives du texte de 1933 (le « communisme » de Benjamin au début des années 1930, ce que pourrait être son « matérialisme », ou bien encore « Expérience et pauvreté » comme antidote aux Considérations intempestives de Nietzsche…) et des lectures expérimentales, au sens où elles font « réagir » la prose benjaminienne avec des situations sociales concrètes de notre présent (pauvreté des gens de la rue, psychanalyse, éducation et pédagogie…), entre une tentative d’appropriation de la façon que Benjamin avait de regarder le monde et une lumière vive jetée sur le « théâtre » français, les auteurs parlent de « constellation », dans lequel « l’exil dans l’exil », pour reprendre l’expression de Jean Lacoste (la solitude d’un homme déchu de sa nationalité allemande et interdit d’accès à la nationalité française) a formé un autre Benjamin (Paris, Baudelaire, l’observateur de la vie littéraire française, le Collège de sociologie, Marcel Brion, André Malraux, Adrienne Monnier…). 

Walter Benjamin en exil : entre expérience et pauvreté, textes présentés par Christophe David et Florent Perrier
« Pauvreté », Aloys Wach (1919) © CC0/National Gallery of Art

Mais il faut revenir au texte de 1933 et d’abord bien en comprendre les termes. De ce point de vue, le psychiatre Olivier Taïeb, avec d’autres dans le volume, fait bien de distinguer deux types d’expérience : celle, cumulative, acquise au cours des âges et d’une vie, puissance cognitive pratique (Erfahrung), à ne pas confondre avec l’expérience vécue (Erlebnis). L’expérience dont le cours s’effondre avec la Grande Guerre, qui installe une nouvelle pauvreté de sens, c’est la première, celle que porte l’esprit objectif d’une civilisation dans ses institutions, sa culture, que transmet l’éducation, l’instruction ; c’est la transmission d’un héritage qui se dévalue sous les coups de butoir des changements techniques (la guerre) et des mutations économiques (l’inflation). Sa dépréciation entraîne une instabilité, une crise des fondements mêmes de la civilisation constituée par la transmission d’une mémoire vive.

Le patrimoine de l’humanité ne tient plus par les liens de l’expérience, la façon qu’a chacun de l’intérioriser. Elle s’effondre et laisse pendante l’expérience (Erlebnis) d’un trauma, d’un choc. Benjamin reviendra sur ce thème à la fin des années 1930 dans le texte connu sous le titre « Sur quelques thèmes baudelairiens », comme le souligne la philosophe Gaëlle Périot-Bled. Ce trauma ouvre certes la voie à la barbarie au sens ordinaire du terme, mais ce qui intéresse alors le philosophe concerne davantage les chances d’une barbarie, cette fois entendue dans un sens positif.

Contribuez à l’indépendance de notre espace critique

Et ici force est de reprendre les termes de celui qui a donné, sinon définitivement, du moins pour longtemps, les Passages à la langue française, Jean Lacoste, qui parle, dans une note de sa préface à son édition du Charles Baudelaire (Payot), de « stratégie ascétique », de « pari sur la « pauvreté » », ce que Benjamin explicite pour sa part en écrivant que les hommes, après le choc de la Grande Guerre, aspirent à « faire valoir leur pauvreté ». C’est ce programme que réalisent, chacun dans son champ, les auteurs du collectif.

On peut seulement regretter que le volume ne fasse pas assez le lien entre « Expérience et pauvreté » et la question de la technique, ce qui résoudrait certainement le débat sur la nature du « communisme » de Benjamin. Car c’est bien ce troisième terme qui organise souterrainement les échos du texte de 1933 avec le reste de l’œuvre et en particulier avec « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique », autre texte si mal compris dans lequel le processus de destruction de l’aura « détache l’objet reproduit du domaine de la tradition » et le rapprochement de la reproduction du récepteur provoque « un ébranlement de la chose transmise, un ébranlement de la tradition », mais dont le troisième terme est « la politique » et plus précisément « la politisation de l’art ».

« Faire valoir [sa] pauvreté » ‒ et il faudrait confronter cette valorisation avec celle de Heidegger dans la conférence de 1945 intitulée Die Armut (trad. fr. aux Presses universitaires de Strasbourg, 2004) ‒ avec le fer et le verre, c’est ne pas consentir à un statut écrasant, agressif et guerrier, de la technique, mais c’est, d’abord, la reprendre comme un enfant capable de « relier les victoires de la technique aux vieux mondes de symboles » (Passages, Cerf, 1989, p. 478), ensuite, contrairement au dévoiement fasciste qu’elle subit, « modelant le visage apocalyptique de la nature », c’est lui rendre son caractère de « force qui peut faire accéder la nature au langage » (« Théories du fascisme allemand »), c’est, enfin, accepter qu’elle ne soit pas « domination de la nature, mais maîtrise du rapport entre la nature et l’humanité » (« Vers le planétarium » dans Sens unique). Autrement dit, en détournant le titre d’un texte de Benjamin de 1917, le programme d’une écologie qui vient.