Avec La sommation technologique, Irénée Régnauld propose un outil précieux pour appréhender les grands enjeux politiques liés au numérique et à l’IA en France. Complément à son texte et cri d’alerte pour essayer de prévenir une catastrophe politique, il faut lire le livre passionnant de Thibault Prévost. Il y fait la chronique sidérante du coup d’État, systématique et organisé, opéré par les patrons de l’IA au cours du second mandat de Donald Trump.
Le 1er octobre dernier, à Paris, Jensen Huang, patron de Nvidia, colosse états-unien des puces et de l’IA, a annoncé l’entrée de son entreprise dans le capital de Doctolib. Stanislas Niox-Chateau, PDG de la startup française, s’est voulu rassurant : Nvidia entre en qualité d’actionnaire minoritaire, sans siège au conseil d’administration. Il nous explique aussi que, grâce à l’investissement de Nvidia, la plateforme de rendez-vous médicaux pourra avancer dans son programme se servant des données de ses 50 millions d’utilisateurs pour développer un assistant personnel pour les patients. Cela, par un renversement dialectique qui tient du magique, permettra de développer « une IA souveraine, entraînée à partir de nos modèles, de nos données et contrôlée par nous ». Il y a de l’enthousiasme, c’est sûr. C’est le même optimisme qui fait dire à Arthur Mensch, fondateur et président de Mistral AI, auditionné par la commission des affaires économiques du Sénat en mai 2024, qu’« un professeur et une IA, ça permet sans doute de traiter une classe de 24 personnes de la même manière qu’un professeur pourrait traiter, sans IA, une classe de 12 personnes ». Selon l’OCDE, la France est le pays d’Europe ayant le plus d’étudiants âgés de 11 à 15 ans par classe, en moyenne 25,4. On voit que Mistral AI a une bonne techno-solution à proposer au mouvement lycéen.
Mais il ne faut pas penser que tout patron d’IA soit aussi panglossien. La croissance un peu anxiogène de l’IA chinoise attise de plus en plus le fantasme prométhéen d’une IA gagnant l’autonomie, prenant le pouvoir sur l’humanité et l’effaçant. Cette idée d’un risque existentiel pour l’espèce sature les médias, intoxique les débats publics jusqu’au plus haut niveau. Le manque de rigueur avec lequel on parle de l’intelligence artificielle générale (IAG) qui dépasserait celle des humains – Donald Trump a récemment insisté avec Xi Jinping pour qu’on la rebaptise Super-Intelligence (SI) – fait pendant à la précision presque ridicule avec laquelle on présente des pronostics apocalyptiques. C’est l’affaire de quinze ans, peut-être même moins si l’on s’en tient à ce que Mme Ursula von der Leyen a dit le 20 mai 2025 à la conférence annuelle sur le budget de l’Union européenne : « Quand le budget actuel a été négocié, nous pensions que l’IA ne se rapprocherait du raisonnement humain que vers 2050. Aujourd’hui, nous nous attendons à ce que cela se produise déjà l’année prochaine ».
Plus récemment, à la suite d’un incident de sécurité survenu pendant l’entraînement d’un agent IA, l’esprit des doomers a repris la une des chaînes d’informations et inondé les réseaux sociaux. Encore une fois, des concepts assez nébuleux s’accompagnent de prophéties on ne peut plus précises : Evan Hubinger (Anthropic), qui, contrairement à Ursula von der Leyen, est censé être un scientifique, estime le risque d’extinction de l’humanité causé par l’IA à plus de 10 % sur les dix ans à venir. Font suite des déclarations de Dario Amodei, PDG d’Anthropic, suivi par Sam Altman (OpenAI) et Elon Musk (xAI) demandant un moratoire des recherches sur l’IA. Un doute légitime apparaît : s’agit-il d’un soudain élan humaniste ou plutôt du souci de sauvegarder un oligopole et de retarder autant que possible la prévisible explosion de la bulle spéculative de l’IA ?

Après Technologies partout, démocratie nulle part. Plaidoyer pour que les choix technologiques deviennent l’affaire de tous coécrit avec Yaël Benayoun (2020) et Une histoire de la conquête spatiale. Des fusées nazies aux astrocapitalistes du New Space avec Arnaud Saint-Martin (2024), le nouveau livre d’Irénée Régnauld propose une enquête sur les enjeux de la sommation technologique qu’on est en train de vivre, avec un regard particulier sur le cas français.
La mission n’est pas facile. En effet, une vraie galaxie d’influenceurs et de groupes financiers s’organise autour d’une vision techno-autoritaire de notre futur. Elle se déploie déjà en force dans l’Hexagone, ayant gagné un pouvoir politique et social réel qui représente un risque immédiat pour la démocratie. C’est justement sur ce technofascisme à la française que se penche la première partie du livre. Son élan hégémonique, s’appuyant sur la complaisance de milieux politiques et sur l’imposture progressive provoquée par le fétiche de l’innovation, a déjà acquis un pouvoir et une légitimité sans précédent. Il s’agit d’un volet, pas tout à fait le moindre, de la guerre culturelle et politique menée par l’oligarchie d’extrême droite française, Bolloré et Stérin en première ligne. C’est un projet où les technologies du numérique servent de plus en plus à lutter contre les grands ennemis de toujours : les étrangers, les assistés, les LGBTQIA+ et toute cette humanité considérée comme inférieure.
Le futurologue transhumaniste Laurent Alexandre est un exemple paradigmatique et caricatural de cette mouvance. Cet énarque, chirurgien urologue et cofondateur du site Doctissimo, mène sa croisade pour un monde n’appartenant qu’aux « intelligents », aux personnes avec un quotient intellectuel (QI) élevé (le président des États-Unis en fait partie, on le sait). Son discours adressé aux polytechniciens en 2019 comparait ces derniers aux « dieux d’Harari » par opposition aux moins doués, les Gilets jaunes à l’occasion. Il est aussi cofondateur, avec Olivier Babeau, du think tank l’Institut Sapiens qui se charge de mener à fond la bataille transhumaniste. Malheureusement, Alexandre n’est qu’une des facettes du technofascisme tricolore dont Régnauld nous donne un aperçu dans la première partie de son livre en se servant d’une documentation abondante. Plusieurs pages sont dédiées à la privatisation de deuxième génération gérée par les entreprises de haute technologie utilisant l’État et ses services comme une ressource extractive. Pourquoi privatiser des services publics qu’on peut infiltrer et vampiriser ? Doctolib, qu’on a laissé encercler le système sanitaire et devenir ainsi indispensable pour toute prise de rendez-vous, en est un exemple.
Les techno-optimistes de l’IA française, Mistral AI en premier, communiquent avec un savoir-faire assez remarquable. On ne peut nier le professionnalisme et l’esprit pédagogique qui rendent les tribunes et les entretiens d’Arthur Mensch assez convaincants. Néanmoins, l’instrumentalisation de l’obsession de la souveraineté pour justifier le déploiement de ressources à leur avantage reste un point sur lequel ils se différencient assez peu des grands patrons états-uniens, qu’il s’agisse d’Anthropic, d’openAI, d’xAI, de Google ou de Nvidia. Face à la priorité souveraine, tous les autres problèmes disparaissent. Le pillage que les IA opèrent sur les données et sur les droits d’auteur, les failles dans la cybersécurité, l’impact colossal que les IA et leurs datacentres ont sur l’environnement, ne peuvent et ne doivent d’aucune manière créer des obstacles à la seule priorité qui serait de ne pas prendre du retard par rapport à des innovations dont personne n’a eu le temps d’évaluer et de discuter démocratiquement l’impact et l’utilité. Et qu’on ne parle surtout pas de la taxe Zucman !
La deuxième partie du livre est dédiée aux mouvances technocritiques et aux conflits qui les caractérisent. Ici, la contradiction principale est bien représentée par l’opposition entre des mouvements tels que les Soulèvements de la Terre d’un côté et Anti-Tech-Revolution (ATR) de l’autre. Le premier décline sa stratégie sur un axe qui se nourrit d’une écologie politique liée aux critiques de la société capitaliste développées au sein de ce qui fut appelé la nouvelle gauche. Chez les Soulèvements de la Terre, les perspectives émancipatrices offertes par la resocialisation des technologies revêtent un rôle important, tout autant que les revendications généralement guidées par un refus de l’opposition traditionnelle entre nature et culture qui doit beaucoup aux travaux de Philippe Descola.
De son côté, ATR est un groupe qui refuse en bloc toute technologie issue de la révolution industrielle. Si l’on visite leur page, ils sont en ligne tout de même, on retrouvera les éléments clé de cette mouvance, largement inspirée des écrits de Theodore Kaczynski, aussi connu comme le Unabomber, dont ils ne se séparent que par le choix d’une stratégie non violente. Pour ATR, se débarrasser de l’héritage de la première révolution industrielle signifie aussi dépasser l’opposition droite-gauche. La technologie étant essentialisée comme intrinsèquement négative, la seule solution souhaitable serait un retour vers une nature, essentialisée elle aussi. L’idée d’une autonomie de la technique dont Kaczynski était largement débiteur envers Jacques Ellul est chez ATR le point central de toute revendication.
Comme dans un miroir, la facilité avec laquelle un techno-enthousiaste tel Arthur Mensch proclame que l’IA n’est qu’un programme et serait donc neutre se confronte à l’assurance d’ATR niant la possibilité de redéployer une technologie d’une façon favorable à l’humain.

Mensch semble oublier qu’un outil porte en soi des traces du contexte dans lequel il a été produit, en faisant une concrétisation historique des forces économiques de son époque, des « organes immédiats de la pratique sociale » aurait dit Marx. D’un autre côté, le point de vue des ATR nie toute possibilité de réappropriation de la technologie, même dans un contexte social et productif radicalement changé. Pour ATR ainsi que pour d’autres groupes se réclamant d’une posture « naturienne », la nature constitue un ordre a priori et normatif. C’est le cas du groupe Pièces et main d’œuvre (PMO), fondé en 2000 à Grenoble, ou du podcast Floraison dont la dérive réactionnaire a déclenché des conflits importants avec d’autres mouvements de la sphère LGBTQIA+.
Le dernier chapitre s’interroge sur les options possibles pour décliner une critique des technologies qui soit vraiment émancipatrice. Pour Régnauld, une critique émancipatrice des technologies ne peut qu’allier « à la lutte contre le capitalisme, la dénonciation des dégâts de l’industrie et la reconnaissance des identités et trajectoires distinctes de chacun ». Le but est de dépasser le chantage posé par les techno-optimistes et fondé sur la « tyrannie du retard », en évitant, en même temps, la représentation unilatérale de la technologie dont se nourrissent les mouvements technocritiques.
L’enthousiaste qui pense que l’IA porte en soi toutes les solutions et le doomer qui la voit comme nous menant vers l’extinction croient trop facilement à la technologie avec un grand T. Ils construisent ainsi une grille de lecture aveugle à la variété des artefacts et des contextes : « ce qui relie les franges technocritiques les plus réactionnaires et les technofascistes est le rejet des identités plurielles, de genre au premier plan, et de transidentité ». Le point clé, bien cerné par Régnauld tout au long du livre, est que le contrôle populaire sur les choix stratégiques doit passer par une discussion sur les besoins. L’obsession du retard, qui n’est qu’une autre face du fétiche de la souveraineté, présente comme inéluctables des choix qui vont créer de nouveaux besoins au lieu de répondre à des besoins déjà existants.
Avait-on besoin de remplacer une infrastructure de communication encore efficace et d’en installer une plus énergivore pour passer à la 5G ? Mais, bien évidemment, la 5G permet de vendre une nouvelle génération de smartphones et, grâce à son débit accru, de déployer bientôt des véhicules autonomes. Mais a-t-on besoin de véhicules autonomes, alors qu’on a déjà trop de voitures qui circulent avec un seul passager à bord ? Bien sûr, c’est plus flexible ! Le point n’est pas de limiter la liberté des chercheurs. Ce qu’il faut radicalement récrire et démocratiser est une idée de transfert technologique qui, en l’état actuel, ne se nourrit que de la justification du profit. Dans le fragment sur les machines des Grundrisse (1857-1858), Marx écrivait : « l’invention devient alors un métier et l’application de la science à la production immédiate devient elle-même pour la science un point de vue déterminant et qui la sollicite ».
Ceux qui voudraient examiner la façon dont les technofascistes états-uniens ont pillé l’État et endommagé de façon irréversible les institutions et la démocratie par un vrai coup d’État trouveront dans le dernier livre de Thibault Prévost, journaliste indépendant, un texte sidérant, bien écrit et très informé. L’auteur avait fait paraître il y a deux ans Les prophètes de l’IA. Pourquoi la Silicon Valley nous vend l’apocalypse (Lux).
Technologie du coup d’État se dévore rapidement et, ensuite, fait perdre le sommeil. Le livre est une chronique des mois pendant lesquels Elon Musk, à la tête du DOGE (département de l’Efficacité gouvernementale), a privatisé la bureaucratie fédérale des États-Unis. Prévost nous montre à quel point, derrière la mise en scène grand-guignolesque et d’apparence chaotique interprétée par Donald Trump et Elon Musk, il y a un plan précis qui constitue un vrai paradigme du coup d’État du XXIe siècle. Il s’agit d’un plan mené par un groupe technofasciste né du mariage entre les paléolibertariens du MAGA et les transhumanistes mystiques de la Silicon Valley. Le livre se penche sur les acteurs principaux de cette opération : des personnages les plus connus, la triade sud-africaine composée par Elon Musk, Peter Thiel et David Sacks, aux fondations d’extrême droite comme L’Heritage Foundation, dirigée par Kevin Roberts. D’autres figures, moins en vue mais non moins importantes, telles que Russell Vought que Prévost définit comme « l’infatigable architecte d’un autoritarisme made in USA », peuplent les pages du livre.
Dans les chapitres consacrés au pillage d’informations personnelles de millions de citoyens opéré par Musk et sa clique, l’auteur tient à montrer le rôle clé que l’utilisation de l’IA a eu dans cette opération. Plus marquantes encore sont les pages dédiées à ce régime de brutalité algorithmique incarné par la machine de déportation et d’assassinat systématique qu’est l’ICE, ou celles qui décrivent la façon dont l’entreprise Palantir et son PDG, Alex Karp, ont littéralement colonisé l’État avec leurs systèmes de contrôle et de sécurité. Ici, Prévost nous prévient : « lorsque Donald Trump aura quitté la Maison Blanche, peu importe comment, Palantir y sera encore – elle ne sera pas dans les systèmes informatiques de l’État, elle sera les systèmes informatiques de l’État ». Le livre de Thibault Prévost mérite d’être lu pour ce qu’il est : un cri d’alerte sur une catastrophe politique qui avance vers nous très rapidement, bien plus actuelle et concrète que toute menace existentielle posée par une IA indépendante.
Une seule réserve mérite d’être formulée. Prévost a conçu son essai comme une sorte de mise à jour de Technique du coup d’État, publié en France en 1931 par Curzio Malaparte. Il s’agissait d’une analyse de la façon de s’emparer du pouvoir de l’État au XXe siècle qui posait l’accent sur la « technique » plus que sur les forces sociales et leurs conflits. Ce qui pouvait sembler une aberration en 1930 et aussi à l’époque de l’édition en italien de cet essai (1948), l’idée d’une politique réduite à la technique et vidée de la société, nous paraît bien plus actuelle aujourd’hui. Quatre décennies de théories postmodernistes de l’État, comme l’annonçaient Antonio Negri et Michael Hardt (Labor of Dionysus. A Critique of the State-Form, 1994) ont contribué à expulser de la politique la société civile et ses conflits. L’équivalence, par leur réduction à une technique, entre coup d’État et révolution, plaidée par Malaparte, conduit Prévost à employer des termes comme « révolutionnaire », se référant aux hommes du DOGE ou de l’ICE, qui risquent d’être une source de malentendus, surtout à une époque où cette équivalence est une partie importante de l’opinion dominante.
Pour conclure, est-ce que les agents IA prendront effectivement le pouvoir et effaceront l’humanité ? Ce n’est pas impossible. Néanmoins, en regardant de près cette clique de mystiques transhumanistes, les Elon Musk, les Peter Thiel, les Laurent Alexandre, on se dit qu’une IA autonome pourrait difficilement faire pire. Renversant cette dystopie qui est notre réalité en utopie, on pourrait imaginer, comme dans The Resurrection Machine de Robert Sheckley, un agent IA à l’image de l’esprit de Mikhaïl Bakounine libéré dans le réseau… Bonne utopie à toustes !
Retrouvez un article de Marc Lebiez sur le livre de Thibault Prévost.
