Description du technofascisme

Entre des guerres qui s’approchent et, un peu partout, la fortune électorale de partis racistes et antidémocratiques, il nous est difficile de ne pas nous inquiéter d’un possible glissement vers la situation de la fin des années 1930. Dans Technologie du coup d’État, Thibault Prévost dit de cette menace qu’elle est technofasciste. Ce mot est parlant mais appelle une analyse qui pourrait être affinée par une relecture de Technique du coup d’État de Curzio Malaparte.

Thibault Prévost | Technologie du coup d’État. Les programmeurs de l’autoritarisme. Lux, 190 p., 16 €

En remplaçant « technique » par « technologie », on ne fait pas que moderniser le vocabulaire, on marque à la fois la continuité et la différence. Celle-ci tient pour beaucoup au fait que les nouvelles technologies sont en tant que telles productrices d’une centralisation d’un pouvoir qui devient hégémonique à l’échelle mondiale. On en a une belle illustration avec un personnage comme Elon Musk qui règne à la fois dans la construction automobile, dans la communication informatique, dans la maîtrise des fusées et des satellites d’espionnage. Et bien sûr le propriétaire de Tesla, de X, de SpaceX, entretient des relations suivies avec le président des États-Unis. Une image en dit long, celle où le milliardaire pérore dans le Bureau ovale et dicte ses volontés à un président qui paraît dépassé, à moitié assoupi et incapable de comprendre ce qui se passe. 

La nouveauté caractéristique de notre époque n’est pas l’existence de personnages extrêmement riches et puissants mais l’extension de leur hégémonie, à la fois à l’échelle de la planète et dans la quasi-totalité des domaines où la puissance matérielle et idéologique peut s’exercer. Cela justifie le techno- mais pas l’emploi d’un mot aussi dévalué que fascisme, un mot que l’on ne peut disjoindre d’un contexte politique, à moins de croire éclairant de dire que « la langue est fasciste ». En parlant de « coup d’État », on vient sur un terrain politique et la référence au livre de 1931 qui rendit célèbre Curzio Malaparte paraît aller de soi.

La question se pose tout de même de déterminer si et dans quelle mesure l’usage du mot « coup d’État » est justifié pour rendre compte de la situation politique dans des pays comme les nôtres. Une des caractéristiques politiques de notre époque est que même les régimes les plus autoritaires croient désormais utile de sauvegarder les apparences de la démocratie, sans même juger utile de bourrer les urnes. Une telle tricherie devient inutile dès lors qu’un des principaux éléments de la puissance est la maîtrise de ce qu’il est encore convenu d’appeler l’information. Ceux qui redoutent les pièges d’une télévision manipulée par le pouvoir politique ont soixante ans de retard : ce n’est plus le « ministre de l’Information » qui, comme du temps du général de Gaulle, décide du contenu du journal télévisé ; les jeunes gens qui ont transféré leur confiance au bénéfice des « réseaux sociaux » ne voient pas l’omniprésente patte de la « tech » ou ne s’en offusquent pas.

Carte du réseau de centre de données états-unien (2025) © DOE/National Renewable Energy Laboratory

À six mois d’une élection présidentielle qui pourrait ouvrir la porte à un parti qui ne se défend pas d’être raciste, alors que plusieurs pays d’Europe et d’ailleurs ont déjà donné le pouvoir à des mouvements de ce genre et que le président des États-Unis s’en prend aux institutions démocratiques, alors qu’un pays européen envahit un autre membre fondateur de l’ONU, il y a peut-être des leçons à tirer d’analyses formulées au moment où le fascisme s’installait au pouvoir en Europe.

Malaparte avait montré que les révolutions ne sont pas principalement les actes de guerre civile que l’on met en avant. La révolution d’Octobre ne se réduisait pas à la mythique « prise du palais d’hiver » ; sa réussite tactique était due au travail de sape que Trotski avait organisé précédemment, grâce auquel les opérations « se sont déroulées avec une rapidité et une régularité surprenantes ». Point, en l’affaire, de « charisme surnaturel d’un Grand Homme guidant le peuple ». La Révolution n’a pas à être un beau rêve romantique trempé dans le sang, ce doit être une affaire de techniciens capables de « frapper rapidement, durement, les centres vitaux et l’organisation technique de l’État ». Le coup de génie qui avait été celui de Bonaparte le 18 brumaire a été repris par Trotski qui l’a systématisé : sauvegarder les apparences de la légalité et s’emparer de l’infrastructure stratégique de l’appareil d’État.

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Telle est la technique moderne du coup d’État. Les conseillers de Trump venus de la Silicon Valley ont appris cette leçon et ont su convaincre le président de modifier « rapidement et durement » les institutions démocratiques des pays où elles ont encore une force, dans le sens raciste que prône le Sud-Africain Elon Musk. Détruire rapidement les fondements institutionnels du régime démocratique. S’en prendre ainsi à tout ce qui pourrait tendre à amoindrir les inégalités ; verrouiller les agences fédérales, renvoyer les fonctionnaires ; ruiner l’enseignement ; multiplier les mensonges les moins crédibles, « imposer l’hallucination, démanteler le réel ». Sous couvert d’une restauration de la grandeur de l’Amérique, une « contre-élite, élue démocratiquement, démolit brutalement et méthodiquement les institutions qui lui confèrent sa légitimité ». Cette insurrection d’arrière-plan est programmée par l’exécutif lui-même.

En se polarisant sur les aspects brouillons d’un président qui inspire assez peu le respect, on ne voit pas la cohérence de dispositions dont la finalité non dissimulée est de transférer la totalité du pouvoir vers la « tech ». D’où la notion de « technofascisme », qui ne paraît pas relever de l’abus de langage.

La lecture de ce livre riche d’une documentation considérable appuyée sur une abondance de références, chiffres, sigles et noms propres, incite à corriger une funeste erreur d’appréciation concernant le président Trump. À force de ne pas surestimer la subtilité du personnage, on est tenté d’attendre tranquillement qu’il soit remplacé par un successeur tout autre et moins grotesque. C’est ne pas voir la profondeur des modifications que les trumpistes ont d’ores et déjà imposées.

On ne sait jamais jusqu’à quel point une cohérence perçue a été le produit d’une volonté consciente et organisée. Mais il n’est pas question ici de complots que quelques malins débusqueraient. Les faits sont patents et n’ont rien de mystérieux ; ils s’organisent selon une logique objective qu’il n’est pas malsain de mettre en évidence. Tenons-en compte.


Retrouvez un article de Martino Lo Bue sur le livre de Thibault Prévost.