Cet ouvrage collectif très documenté et pluridisciplinaire (dirigé par Marie-Astrid Charlier, Chloé Delaporte et Marie-Ève Thérenty) retrace deux siècles d’histoire des prix culturels et en décrypte l’essentiel des enjeux, montrant comment les mondes de la culture veulent À tout prix engranger les récompenses.
Souvent, dans une rame de métro, nous lisons machinalement un fragment de poème sur une affichette, signé d’un ou une talentueuse inconnue : il ou elle a remporté le Grand Prix Poésie RATP, l’un des milliers de prix culturels français. Par son mode de médiatisation, celui-ci bénéficie d’une notoriété certaine, sans commune mesure toutefois avec celle des prix les plus connus du grand public français : César du cinéma, Victoire de la musique et Molière du théâtre, dont les « grands » prix littéraires, Goncourt, Renaudot et Médicis en tête, partagent la renommée médiatique. Mais on ignore jusqu’à l’existence de l’immense majorité des autres prix culturels existants, la plupart nés du « processus inflationniste » des années 1970 pour la littérature, des années 1980 pour le cinéma et l’audiovisuel. Cet ouvrage collectif très riche, revendiquant une « archéologie et génétique des prix artistiques », nous propose une mise en perspective sociohistorique de ces récompenses, sans prétendre à l’exhaustivité mais en montrant que les enjeux de ces « dispositifs récompensatoires » sont avant tout économiques et sociologiques, révélateurs des rapports de force et des soubresauts politiques bien davantage que des tendances artistiques ou culturelles.
Tout commence avec le célèbre « Salon », de son nom complet l’Exposition de peinture et de sculpture, né au XVIIe siècle comme un lieu d’exposition pour les artistes reçus et agréés par l’Académie des Beaux-Arts, sans distribution de récompenses avant 1804 et ses premières médailles. Ces prix peuvent être considérés comme la matrice des prix artistiques et culturels en France, en tant qu’ils construisent la valeur des œuvres mais n’en témoignent pas. Dans l’article consacré au Salon, Claire Dupin de Beyssat décrit le système très hiérarchisé des récompenses, réparties en plusieurs classes et dont l’histoire est celle des évolutions économiques, politiques et institutionnelles du champ artistique au XIXe siècle. La récompense est avant tout une gratification symbolique, « signal de qualité auprès des autres instances et acteurs du monde artistique », convertie en revenus pour le lauréat par des ventes d’œuvres, mais aussi, parfois, par la vente de l’objet-médaille échangé pour sa valeur monétaire. L’artiste peut rentabiliser la réputation procurée par la médaille, logique qui perdure dans les concours et récompenses contemporaines dont la médiatisation et la publicité constituent les valeurs essentielles.

La postérité du Salon tient peut-être davantage aux oppositions que ses sélections ont suscitées au fil des décennies du XIXe siècle. Les peintres des « salons des refusés », au premier rang desquels les impressionnistes, sont depuis longtemps plus cotés que les médaillés, tombés pour la plupart dans l’oubli ou seulement invoqués pour moquer leur académisme. C’est l’un des paradoxes des prix culturels que de valoir aussi (surtout ?) par les critiques systématiques qu’ils engendrent et même par la fierté qu’ont les artistes à les dédaigner. Les prix de poésie et d’éloquence de l’Académie française, pendant tout le XIXe siècle et jusqu’aux années 1930, étaient décernés rituellement à des candidats qui se voyaient imposer un thème, aussi inspirant que « La découverte de la vapeur » ou « Vercingétorix ». C’était à la fois « un marronnier et un épouvantail », nous dit Stéphane Zékian qui aborde ce prix sous l’angle du dénigrement constant dont il fit l’objet. L’un des plus virulents fut Jules Vallès, qui savait qu’à travers les récompensés le jury se couronnait lui-même dans son pouvoir « normatif » éteignant toute ambition poétique réelle. Il fustigeait les « prix de littérature chaque jour décernés, comme si la littérature était un grand lycée » (1866). Briguer de tels prix est considéré comme immature et puéril, c’est-à-dire « scolaire », et des écrivains contemporains se font encore une gloire de les dédaigner ouvertement… quitte à en accepter de plus avant-gardistes de réputation, comme le prix du Zorba décerné en 2018 à Nathalie Quintane (qui l’a d’abord refusé).
Mépriser la récompense, surtout si elle émane d’institutions considérées comme conservatrices et opaques dans leurs décisions, est une constante, au point que cela paraît indispensable à la réputation des prix culturels. Qui s’y intéresserait s’ils étaient unanimement salués comme des évaluations irréfutables ? Le dénigrement et le scandale n’en font-ils pas tout le sel ? La brève histoire des Sept d’or de la télévision est parlante à cet égard. C’est celle d’un chaos quasi permanent, voire fondateur, fait de polémiques, de crises en direct, de tensions politiques entre service public et chaînes privées, d’aigreur de présentateurs virés juste avant d’être récompensés. Une sorte de longue agonie des prix télévisuels qui accompagne le déclin d’un média peu à peu grignoté par l’impérialisme des réseaux sociaux. Pour la bande dessinée, le Grand Prix de la ville d’Angoulême n’a acquis que progressivement son pouvoir de « canonisation » et son étude par Sylvain Lesage montre surtout comment il rend lisibles les tensions qui traversent le neuvième art, exacerbées en 2026 jusqu’à l’annulation du festival, dont l’auteur n’a pas pu tenir compte étant donné les échéances de publication mais qu’il semble avoir pressentie en soulignant combien le palmarès « s’est structuré historiquement autour d’une vision masculiniste et individuelle de la création », très partielle.
Les champs culturels émergents ou hyper spécialisés, qualifiés parfois de « niches » ou de « sous-genre » quand ce n’est pas « mauvais genre », longtemps méprisés par la culture dominante, ont également créé leurs prix et leurs cérémonies de remise calquées sur les plus médiatisées. Elles jouent le rôle d’opérations légitimatrices comme en témoignent dans l’ouvrage l’étude des Flammes décernées aux musiques dites « populaires » (rap, hip-hop, R&B…) et les prix de jeux vidéo. La cérémonie de remise des Flammes cherche toutefois à se distinguer par l’importance donnée aux performances en direct, mais celles-ci s’inscrivent dans une volonté de renforcement de la reconnaissance et de structuration du champ davantage que dans une quête de singularisation. Pour ce qui est des sous-champs de production restreinte comme la romance littéraire et le prix Milady au Québec, le polar français, la littérature dramatique ou les littératures régionales, la création de prix a permis d’accroître la notoriété du secteur, d’en consolider les structures, voire de cristalliser des communautés de lecteurs et de lectrices.
L’article que Marie-Astrid Charlier consacre au prix Goncourt aborde celui-ci sous l’angle de son influence sur l’ensemble de la littérature au début du XXe siècle, les choix du jury ayant peu à peu transformé le naturalisme et le réalisme en « littérature moyenne », c’est-à-dire correspondant au middlebrow anglo-saxon, se plaçant à la fois à distance de la culture légitime et de la culture populaire. Le prix peut ainsi desservir un ouvrage original en le ramenant à une forme de littérature moyenne, dans toute l’ambivalence de ce terme. Cet affadissement stylistique a trouvé son prolongement durant les trente glorieuses, où les prix littéraires se sont adaptés à la massification commerciale de la culture grâce à leur « consanguinité » avec une presse magazine en plein essor (Paris Match, L’Express, France Observateur). Les uns et les autres partagent une « esthétique moyenne » et les auteurs primés ou donnés favoris pour un prix se prêtent de bonne grâce à la médiatisation. L’association prix culturels/magazines ne fait que renforcer une certaine normalisation littéraire laissant la primauté à une sorte de néoréalisme classique et institutionnalisant dans le même mouvement un modèle récompensatoire.
Depuis leur origine, les prix culturels suivent une même logique, fondée sur l’existence de jurys garantissant une évaluation « sérieuse », la normalisation académique des œuvres choisies pour tendre à la moyennisation et à la mobilisation des médias grand public pour faire fructifier économiquement les récompenses. Mais, au-delà des mécanismes commerciaux du système, certains prix littéraires sont tellement encadrés par les institutions et les festivals que Lucie Amir s’interroge à propos des polars sur « la discrète fonction de contrôle de ces prix, qui non seulement prescrivent quoi lire, mais gouvernent aussi subrepticement les manières de lire ». Somme toute, les récompenses artistiques jouent peut-être un rôle plus profondément normatif et politique qu’il n’y paraît.
