La révolte des forçats de la mort

Les offensives fleur au fusil déclenchées par l’état-major français contre les lignes allemandes en août 1914 ont, en moins d’un an de guerre, envoyé à la mort près de 600 000 soldats français. Il fallut les remplacer vite. Or, rappelle l’historien Rémi Adam dans Les révoltés de La Courtine, « la révision des réformés et des exemptés, entreprise partiellement lancée dès septembre 1914, puis, de nouveau en avril et août 1915, a donné des résultats très inférieurs aux attentes et surtout insuffisants pour reconstituer les unités. Le pouvoir a aussi largement fait appel aux troupes recrutées ou raflées – non sans rencontrer de résistances – dans son empire colonial ». N’est-il pas naturel que le colonisé soit prêt à mourir pour son exploiteur et oppresseur ?


Rémi Adam, Les révoltés de La Courtine. Histoire du corps expéditionnaire russe en France (1916-1920). Agone, 566 p., 25 €


Devant l’insuffisance de ces renforts, l’état-major et le gouvernement français ont une brillante idée, dont Rémi Adam décrit avec précision les différentes formulations plus ou moins délirantes : faire appel aux moujiks russes, qui forment un « immense capital humain » à rentabiliser au plus vite. L’évaluation de l’apport attendu monte jusqu’à 120 000 hommes par mois, soit en dix mois 1 200 000 hommes. Le ministre des Finances de l’époque, Paul Doumer, envoyé à Petrograd, affirme que « la Russie peut aisément nous donner quatre cent mille hommes ». Avec une finesse douteuse, il propose en échange de ce capital humain la fourniture supplémentaire de 150 000 fusils à la Russie. En gros, un fusil pour trois hommes…

Rémi Adam, Les révoltés de La Courtine. Histoire du corps expéditionnaire russe en France (1916-1920)

Débarquement du corps expéditionnaire russe à Marseille (1916) © Gallica/BnF

Première difficulté dans l’organisation de la boucherie à laquelle la chair à canon doit être soumise, l’état-major russe est largement aussi efficace que le français, et l’armée russe a subi de lourdes pertes. Les officiers russes sont donc réticents, le tsar Nicolas II aussi. Néanmoins, deux brigades (soit au total un peu moins de 20 000 hommes) sont envoyées en France. La première brigade quitte Moscou le 3 février 1916 et, après 23 jours de train, elle embarque au Japon, où les soldats russes n’ont pas eu le droit de mettre le pied, pour Marseille où ils arrivent après sept semaines de bateau à fond de cale, sauf pour les officiers qui se pavanent sur le pont. Un détachement passe par Arkhangelsk pour rejoindre les troupes anglaises et françaises, qui combattent l’armée turque dans les Dardanelles. Après de longues tractations, la promesse, signée le 11 mai 1916, est faite d’envoyer 80 000 soldats russes en France. À la mi-août, la troisième brigade part d’Arkhangelsk et arrive à Brest et à La Rochelle.

Deux événements vont bouleverser ce que l’on n’ose appeler le train-train de la vie dans les tranchées marquée par des offensives plus ou moins meurtrières et sans autre résultat que des communiqués de l’état-major. Au début de mars (le 8 dans le calendrier grégorien, le 23 février dans le calendrier julien) éclate la première révolution russe, qui va bientôt éveiller chez les soldats russes une aspiration croissante à la liberté et le sentiment de leur dignité personnelle piétinée par le corps des officiers, lesquels rouent de coups de verge, de baguettes de fusil ou de fouet les soldats au moindre prétexte. Or, malgré la distance et la censure, les soldats russes installés en France apprennent bientôt l’existence du prikaz (ordre) numéro 1 promulgué par le soviet de Petrograd : entre autres mesures, il interdit les châtiments corporels. Rémi Adam décrit fort bien ce début d’un bouleversement dans la conscience des opprimés provoqué par la révolution.

Un mois plus tard, à la mi-avril, le général Nivelle déclenche sur le secteur du chemin des Dames une offensive aveugle qui débouche sur une hécatombe : 271 000 morts, la grande majorité des soldats blessés, disparus ou prisonniers. Parmi ces pertes, plus de 7 000 viennent d’Afrique et près de 4 500 de Russie. Le choc est brutal pour ces derniers ; la conjonction avec les nouvelles de leur pays de plus en plus ébranlé par une vague révolutionnaire montante suscite dans le corps expéditionnaire un mécontentement et une réflexion de plus en plus profonds, dont Rémi Adam décrit les différentes étapes avec minutie.

Rémi Adam, Les révoltés de La Courtine. Histoire du corps expéditionnaire russe en France (1916-1920)

Soldats russes en France posant avant une attaque (1916) © Gallica/BnF

Les soldats russes refusent de retourner sur le front, réclament d’abord leur transfert dans un camp pour se reposer, puis leur rapatriement en Russie. Peu après, la bourgeoisie française, soucieuse de soigner ses héros, récompense le général Nivelle (tout en l’éloignant prudemment du lieu de ses sanglants exploits) en le nommant gouverneur de l’Algérie… où certains soldats russes le retrouveront un an plus tard ! L’administration coloniale et ses colons ont en effet grand besoin d’un homme à poigne pour faire suer le burnous, gratuitement ou presque, aux « indigènes ».

Soucieux d’éviter la contagion des mutineries qui soulèvent alors plusieurs régiments français, l’état-major décide d’envoyer les deux brigades russes dans la Creuse. L’une est placée dans un camp situé près de la bourgade de La Courtine ; l’autre à quelques kilomètres de là pour éviter sa jonction avec les soldats révoltés de la première. Les deux brigades ont conservé leur armement, que l’état-major français se juge incapable de leur reprendre sans susciter une réaction incontrôlable. Les soldats de la première brigade chassent leur officiers et multiplient les meetings. Le gouvernement provisoire de Kerenski, qui au même moment déclenche une offensive désastreuse en Galicie se soldant par 70 000 morts pour rien, envoie, mi-juillet, deux de ses représentants pour tenter de calmer une agitation que leurs discours et leurs menaces ne font qu’aggraver. Sur place, les officiers russes, de plus en plus violemment rejetés par la masse des soldats, sont impuissants.

Face à une mutinerie de moins en moins rampante, l’état-major français décide d’éloigner la troisième brigade, plus modérée, en l’expédiant au camp du Courneau en Gironde. Depuis Petrograd, le gouvernement provisoire russe exige le châtiment des rebelles que le gouvernement français veut mater de son côté. Pour atteindre ce but, celui-ci utilise des détachements restés dociles de la troisième brigade et quelques centaines d’artilleurs russes passant par la France pour rejoindre les troupes françaises et anglaises qui combattent l’Empire ottoman à Salonique.

Rémi Adam, Les révoltés de La Courtine. Histoire du corps expéditionnaire russe en France (1916-1920)

Soldat russe sur le front français (1916) © Gallica/BnF

Le 16 septembre 1917, commence l’attaque du camp, au canon et à la mitrailleuse, un armement supérieur à celui des occupants de La Courtine, qui résistent trois jours avant d’être obligés de se rendre. Rémi Adam met légitimement en doute le bilan officiel des pertes des insurgés, fixé à 9 tués et 44 blessés : le bilan véritable est sans doute trois ou quatre fois supérieur. Plusieurs centaines de soldats sont faits prisonniers, des dizaines de « meneurs », c’est-à-dire les dirigeants que les soldats se sont donnés, plus d’autres fortes têtes (au total, près de 250), sont emprisonnés loin de toute agitation à l’île d’Aix où ils resteront jusqu’en 1920.

Fort de cette victoire grandiose, Georges Clemenceau, décidé à combattre toute manifestation de « bolchevisme », met les mutinés vaincus face à un choix : soit le renvoi au front, soit l’incorporation dans des compagnies de travail, où entrent un peu plus de 10 000 soldats des deux brigades. Les 5 000 et quelques qui refusent (un tiers environ des anciens du corps expéditionnaire) sont envoyés en Algérie sous les ordres du gouverneur général Nivelle, qui les emploie pour les besoins de l’État ou comme main-d’œuvre quasi gratuite pour les colons français. Selon Rémi Adam, « ce furent deux années de travaux forcés, de privations, d’isolement, de surveillance et de brimades imposées par les autorités françaises. Mais elles furent marquées par le développement prodigieux de leur conscience révolutionnaire ». Pour échapper à ce sort, quelques dizaines de soldats acceptent de retourner sur le front, quelques petites centaines de participer à des détachements de travail en métropole, et 300 hommes environ de s’engager dans une légion russe envoyée rejoindre les Blancs du général Denikine, mais dont les survivants se rallieront vite à l’Armée rouge.

Après d’âpres négociations avec les bolcheviks, que les armées blanches, soutenues et financées par les gouvernements français, anglais, américain et autres, n’ont pas réussi à vaincre – même si tous ensemble sont parvenus à parachever la ruine totale du pays –, commence le rapatriement des mutins de La Courtine – y compris, pour finir, les travailleurs gratuits d’Algérie. Il se prolonge jusqu’en 1920. Seuls quelques centaines décident de rester en France où ils se fixeront.

Rémi Adam, Les révoltés de La Courtine. Histoire du corps expéditionnaire russe en France (1916-1920)

Tombe du premier soldat russe mort pour la France (1916) © Gallica/BnF

On peut lire l’ouvrage de Rémi Adam aux accents parfois épiques de plusieurs points de vue : y voir un tableau du cynisme brutal des autorités françaises ; s’intéresser aux caprices de la destinée qui s’y manifestent : l’un des mutins, ainsi, deviendra ministre ; le mitrailleur Rodion Malinovsky accédera plus tard à la dignité de maréchal et sera ministre de la Défense sous Khrouchtchev, après avoir été envoyé comme prétendu (puisque désigné comme tous ses compatriotes) « volontaire soviétique »  en Espagne en 1936-1937.

Mais on peut aussi prendre comme point de vue central celui-là même qu’a choisi Rémi Adam, sans aucun doute le meilleur : la vision des bouleversements qu’une authentique révolution produit chez ceux qui s’y trouvent mêlés, même sur des rives éloignées. L’ambassadeur de France à Petrograd, Joseph Noulens, qui, quoique de loin, suit l’affaire de près, en donne un tableau frappant dans ses mémoires (Mon ambassade en Russie soviétique) : « Des moujiks d’une ignorance complète, venus du fin fond de l’Oural ou des rives de la Volga, péroraient à l’infini, tranchaient, décidaient non seulement sur les devoirs des officiers envers les soldats, l’administration des corps de troupes ou les problèmes tactiques, mais encore sur les buts de la guerre mondiale, sur l’impérialisme des gouvernements occidentaux, sur les droits de la France au Maroc et dans ses colonies »… au lieu de laisser tous ces problèmes à la seule discrétion des grands de ce monde, surtout financiers, et de leurs dociles domestiques politiques, présidentiels, ministériels et parlementaires.

Rémi Adam cite en conclusion la leçon tirée par l’un des soldats embarqués dans cette aventure, l’un des membres de la longue cohorte des anonymes qui contribuent à faire l’histoire, souvent plus que les péroreurs, mais qui en sont d’ordinaire les grands oubliés : « Nous avons acquis la science, nous avons acquis la conscience du bien et du mal. Pas une université n’a instruit ses élèves comme la vie nous a instruits pendant notre séjour ici et maintenant nous est apparu tout le mensonge qui s’était caché habilement de nous si longtemps ».