Alger : qui se souvient de l’anti-impérialisme ?

« Le tiers-monde n’était pas un lieu mais un projet. » La phrase de l’historien indien Vijay Prashad est un appel à réactiver la mémoire de luttes de libération qui n’ont pas pris fin avec les indépendances nationales. Avec Bandung, Accra, le Caire, La Havane et d’autres villes, Alger était une des capitales du tiers-monde, comme le souligne le titre des mémoires d’Elaine Mokhtefi : Alger, capitale de la révolution.

Elaine Mokhtefi | Alger, capitale de la révolution. De Fanon aux Black Panthers. La fabrique, 288 p., 15 €
Adib Benazzi | Le secret d’Alger. Les Presses de la Cité, 304 p., 21 €

Les révolutions anticoloniales portaient des idéaux qui ont informé les projets politiques postcoloniaux tels que le non-alignement et des solidarités à travers le Sud global et au-delà. Si elle se réactive par moments dans les mouvements anti-impérialistes actuels, la mémoire de l’internationalisme anticolonial passe souvent au second plan des récits nationaux tant en Occident que dans le Sud global. Les acteurs de ces mouvements internationaux, après des décennies de silence et de relative marginalisation, sont de plus en plus sollicités pour transmettre leur expérience.  

Le promeneur algérois ne manquera pas de rencontrer des traces des révolutions du siècle passé. En effet, on peut prendre le bus avenue Ho Chi Minh, croiser un buste de Simon Bolivar, passer devant le lycée Frantz-Fanon, descendre avenue Che Guevara ; en chemin, on peut admirer les multiples fresques et sculptures héritées du Festival Panafricain de 1969 ou célébrant les trois révolutions socialistes de l’Algérie de Boumediene. Il serait faux de dire que les traces du passé révolutionnaire sont censurées ou occultées. Elles ont simplement pris la poussière, comme les sculptures et les fresques citées plus haut ; ou encore comme les vieux livres de Lénine, Fanon et Nkrumah qui jaunissent sur les étals des bouquinistes de la Grande Poste en attente de nouveaux lecteurs. Ces livres sont autant de reliques issues des bibliothèques d’une génération qui croyait à la révolution anticoloniale globale. Leur sort est symptomatique d’une transmission avortée, tant dans les familles que dans le récit national et à l’international, dans les discours sur le pays.

Dans Le secret d’Alger, roman policier d’Adib Benazzi paru aux éditions de la cité en mai 2026, le personnage principal découvre le passé révolutionnaire de son père, devenu imam, au détour d’une photo datant des années 1960. Pour identifier les personnes sur l’image, le fils devra mener une enquête qui le mènera sur les ruines de l’Union soviétique, en Ukraine et au Kazakhstan, ou encore chez les groupuscules les naxalites indiens. Lors d’une longue discussion au Jardin floral, sous le gigantesque poing levé sculpté par M’hamed Issiakhem lors des Jeux africains de 1978, Adib Benazzi nous confiait que ce texte ne relève pas simplement de la nostalgie pour une Algérie connue par ses parents. Ayant étudié et travaillé en Europe, aux USA et en Asie, Adib a pu apprécier l’importance de cette histoire globale de révolutions anticoloniales et, revenu au pays, il travaille à raconter cet Alger « capitale des révolutions » sous la forme d’un polar qui en déchiffre les traces. On notera que le roman a d’abord été publié en Algérie sous le titre Au-dessus d’Alger, seulement les étoiles (Barzakh, 2024) avant de trouver un éditeur français.

Il y a, en effet, un regain d’intérêt pour cette séquence de l’histoire du pays, et du monde. En cela, l’Algérie ne diffère pas des autres pays de ce qu’on appelle actuellement « le Sud Global ». Au niveau officiel, il y a une volonté de revendiquer ce passé. On l’a vu par exemple en 2009 quand l’Algérie organisait un deuxième Festival Panafricain soixante ans après le premier. Croisé dans une salle de cinéma après la projection de son film Panaf 1969, le réalisateur William Klein nous parlait de sa joie de revenir en Algérie et de se remémorer les conditions épiques du tournage de ce film devenu culte. Il nous confiait aussi que ce deuxième Panaf relève du spectacle culturel à usage promotionnel, alors que le premier était un évènement révolutionnaire dans le fond comme dans la forme. En effet, quelque grandiose qu’il fût, le Panaf 2009 ne comprenait plus l’activisme politique anti-impérialiste qui caractérisait la première édition. Cela étant dit, l’effervescence culturelle qui l’accompagnait a aussi produit des initiatives alternatives indépendantes à l’image des « lectures sauvages » que Mustapha Benfodil organisait dans les espaces publics, bravant l’interdiction imposée par l’état d’urgence, ou encore le film Afric Hotel de Hassen Ferhani et Nabil Djedouani qui montre les conditions de vie de migrants subsahariens, interrogeant ainsi le devenir de l’idéal panafricain dans l’Algérie actuelle.

"Alger, capitale de la révolution. De Fanon aux Black Panthers", Elaine Mokhtefi (Détail) © Barzakh
« Alger, capitale de la révolution. De Fanon aux Black Panthers », Elaine Mokhtefi (Détail) © Barzakh

Ce regain d’intérêt pour le passé internationaliste se remarque aussi dans l’édition, avec des mémoires et fictions qui revisitent cette période. Travaillant actuellement sur un projet d’exofiction qui se déroule dans l’Algérie des années 1970, l’écrivain Samir Toumi nous confie : « J’étais presque en colère contre moi-même pour avoir ignoré cette période pendant toutes ces années. Il y a d’innombrables études, émissions et mémoires qui documentent les réalisations de l’Algérie socialiste et leurs enjeux internationaux ». L’auteur de L’effacement note que sa génération, celle des manifestations du 5 octobre 1988, s’est plutôt préoccupée de questions de démocratie et d’identité.

L’histoire coloniale est certainement au centre de tous les débats, mais les premières décennies de l’indépendance et leurs idéaux révolutionnaires sont comme « un trou noir » dans la mémoire collective, note Samir Toumi. Avec les crises économiques et politiques des années 1980, le socialisme prenait l’image de longues files d’attente pour braver les pénuries et de conciliabules dans les couloirs interminables d’administrations inefficaces et corrompues. Le désenchantement était également palpable dans le discours officiel : le terme « socialisme » n’apparait plus dans la constitution de 1989. Encore une fois, cela ne diffère pas de l’histoire de nombreux pays du bloc soviétique ou du tiers-monde. Le rêve de révolution mondiale a subi plusieurs revers entre la Naksa, défaite des pays arabes dans la guerre des Six Jours en 1967, et le démantèlement du bloc soviétique dans les années 1980, sans parler des pressions économiques et ajustements structurels imposés par la banque mondiale et le FMI. L’impression dominante est d’avoir rêvé trop grand. 

« Pourquoi tu n’écris pas ? »

Les entraves à la transmission de la mémoire des années de socialisme ne relèvent pas uniquement du contexte politique global. Elles se manifestent aussi au niveau biographique, dans les parcours tortueux des acteurs de cette période. S’il y a un ouvrage qui résume les idéaux internationalistes de l’Algérie postindépendance, c’est bien Alger, Capitale des révolutions de Elaine Mokhtefi, paru en 2019 aux éditions La Fabrique. Il a fallu de nombreuses années et beaucoup de persuasion de la part de ses amis pour que cette américaine de 97 ans se décide enfin à raconter une vie d’engagement auprès de luttes de libération allant du FLN algérien au Black Panthers Party. « Avec Mokhtar, mon mari, on allait souvent diner chez ma voisine Zeynep Çelik, professeur d’histoire à Columbia University. Quand on racontait nos péripéties, elle nous disait à chaque fois : mais pourquoi vous n’écrivez pas ? », se souvient-elle.

La réponse à cette question est plus complexe qu’il n’y parait. Après douze ans d’intense activité en tant que journaliste et interprète à Alger, Elaine a reçu l’ordre de quitter le territoire en 1974 et n’y a pas remis les pieds pendant plus de quarante ans. Avec son mari, Mokhtar Mokhtefi, qui avait servi dans le légendaire service des transmissions durant la révolution algérienne, Elaine a vécu à Paris où elle fabriquait et vendait des bijoux, puis dans l’appartement new-yorkais où nous l’avons rencontrée au milieu des peintures qu’elle a réalisées durant les dernières années.

« Je suis plutôt timide de nature et il m’a fallu beaucoup d’efforts pour m’habituer à parler en public de mon livre. » Tout au long de son parcours, Elaine Mokhtefi a préféré jouer sa partie, mettant à profit sa maitrise des langues et ses talents journalistiques, au service de mouvements de libération qui l’inspiraient. Interrogée sur la source de ses engagements, elle revient souvent à son enfance dans une famille juive de l’Amérique rurale et pauvre des années 1930. « Nous n’étions jamais invités dans les maisons des Blancs », se souvient-elle, ajoutant qu’elle voyait aussi la souffrance des familles noires vivant le long des chemins de fer. Sa conviction antiraciste et anticoloniale se formera dans les mouvements étudiants des années 1950, son engagement se clarifie aussi à cause de son expulsion de l’université au bout d’une année à cause de son activisme ; « il y a un prix à payer », tranche-t-elle.

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Depuis sa rencontre avec les militants algériens à Paris dans les années 1950, elle a embrassé la cause de l’indépendance, d’abord à l’ONU auprès de la délégation algérienne, puis en Algérie où elle s’installe en 1962 pour participer à la construction d’un pays où tout semblait possible. Ses mémoires rapportent les choses vues et entendues durant ses années algériennes : les derniers moments de Frantz Fanon dans un hôpital américain, Che Guevara annonçant sa visite de la capitale algérienne ; le mariage peu conventionnel du président Ben Bella, la vie dissolue de Timothy Leary, pape du LSD, réfugié à Alger, Nina Simone et Archie Sheep au festival panafricain… Bref, la jeune Américaine a vu l’histoire défiler devant ses yeux « comme une mouche collée à la vitre ».

Dans les photos d’archives ou encore dans une scène de La bataille d’Alger, Elaine apparait souvent dans un coin de l’image, rarement au centre. En tant qu’interprète, en tant que femme et en tant qu’Américaine, elle occupait cette position d’alliée au service de la révolution quand les « grands hommes » occupaient la scène de leur grand discours. C’est seulement dans les années 2010 qu’elle se décide enfin à travailler à la transmission de son témoignage. Elle raconte comment son mari et elle ont transformé leur petit appartement pour aménager deux bureaux où chacun travaillait quotidiennement sur son projet de livre.

Une fois achevée la rédaction de ses mémoires, Elaine Mokhtefi se rendit compte que le sujet n’intéressait pas particulièrement les éditeurs américains. « On m’a dit que je ne pouvais pas publier sans agent littéraire, alors j’en ai contacté une centaine et j’ai reçu deux réponses. Le premier a jeté un œil au texte et m’a dit qu’il n’était pas intéressé, le deuxième, considéré comme « un agent de gauche », a tenté de l’envoyer à un éditeur, qui n’a pas aimé. Et c’était fini ». C’est via des rencontres heureuses avec l’écrivain algérien Amara Lakhous et le journaliste Adam Shatz qu’Elaine finit par publier un article dans la London Review of Books qui attira l’intérêt de l’éditeur Verso. Il en ira de même en France où le texte trouvera finalement éditeur grâce à des amis d’Elaine qui la mettent en contact avec Éric Hazan, fondateur de La fabrique, qui s’engage tout de suite à le publier. Il faut souligner qu’Elaine Mokhtefi avait elle-même traduit le livre vers le français quand elle rencontrait des difficultés à le publier aux États-Unis. Les mémoires sont aussi publiés en Algérie aux éditions Barzakh, qui avaient accompagné la rédaction et publié les mémoires de Mokhtar Mokhtefi.

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En dépit des difficultés à le faire publier, l’ouvrage trouvera un accueil enthousiaste dans les milieux universitaires et militants. Pas un mois ne passe depuis sa sortie en 2019 sans que l’autrice ne soit sollicitée pour en parler. Un projet de documentaire biographique est même annoncé par la réalisatrice Mila Turaljić qui l’a suivi dans ses pérégrinations. Si elle ne cache rien des contradictions et des limites de cette période, Elaine Mokhtefi consacre tous ses efforts à témoigner de luttes de libération et à les transmettre par l’écriture et par ses nombreuses interventions publiques aux USA et en France. En Algérie, où elle a finalement pu retourner en 2019 après quarante ans d’interdiction, elle a reçu la nationalité algérienne dans une cérémonie honorifique en 2025. Notre dernière rencontre avec Elaine Mokhtefi a eu lieu en aout 2026, où elle avait réuni ses amis pour célébrer l’obtention de sa nationalité. Son petit appartement grouillait de journalistes, de chercheurs, d’activistes, d’artistes de tous âges réunis par l’amitié et l’admiration pour cette militante infatigable. Elaine Mokhtefi est décédée le 11 septembre 2026.    

Entre marginalisation, répression et récupération, le projet de libération n’a pas fini de résonner auprès d’une génération qui se reconnecte aux combats anti-impérialistes du passé. Les publications autobiographiques ou fictionnelles participent à construire un récit qui informe l’imaginaire politique actuel. Quand j’avais demandé à Elaine Mokhtefi de donner un conseil aux jeunes lors de notre dernier entretien, elle avait marqué un long silence, avant de répondre : « il faut être solidaire… et dire ce qu’on pense ».

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