Entretien avec Dana Burlac : « Une curiosité insatiable »

Issue d’un couple franco-uruguayen formé en Israël, Dana Burlac a d’emblée le sens de la diversité des cultures. Poussée par le désir de comprendre un monde complexe, malgré la « sidération » qu’il peut provoquer, elle choisit de fonder sa propre maison d’édition. Dans la lignée de ses lectures et de ses voyages, elle y rassemble depuis 2025 des voix diverses.


Le goût pour l’ailleurs est l’un des fils rouges de votre carrière et a été une réalité dès votre naissance… 

Oui, je suis née d’un père uruguayen et d’une mère française, qui se sont rencontrés dans un kibboutz en Israël.

L’Uruguay est un pays très particulier qui, comme l’Argentine – c’est ce que raconte Santiago Amigorena dans son très beau livre Le ghetto intérieur –, a eu cette double immigration à la fois allemande et ashkénaze. Mon nom de famille, Burlac, est un nom changé, à l’origine c’était Rabinovitch. Au début des années 1930, une partie de ma famille a quitté la Pologne et a d’abord cherché à aller aux États-Unis, ce n’était pas possible et donc ils sont allés en Amérique du Sud. L’Uruguay est en effet un pays qui a ouvert ses portes à de nombreux Juifs. 

Et cet ailleurs a accompagné toute votre enfance.

Oui, je suis née à Haïfa, en Israël, qui est une ville très intéressante, on n’imagine pas à quel point toutes les cultures y sont mêlées. Cette multiculturalité est mon point de départ. J’ai ensuite grandi dans le Michigan aux États-Unis, puis dans l’État du Paraná au Brésil.

Vous avez donc grandi en parlant plusieurs langues ? 

Oui, je parle le français, l’anglais, l’espagnol, le portugais, un peu l’italien aussi. Mais au-delà du fait d’être polyglotte, ce genre d’enfance offre une faculté d’adaptation incroyable. 

Et les livres, quand sont-ils arrivés ? 

Dans la légende familiale, on raconte que j’ai appris à lire très tôt, aux États-Unis. C’est vrai que j’ai lu très vite car ma mère me disait tout le temps : « avec les livres, tu fais ce que tu veux, quand tu veux » ! Ma bibliophagie a commencé avec Les Rougon-Macquart, que j’ai lus avidement très jeune. Les cycles de lecture ont commencé ainsi. Il y a eu ensuite un cycle Gary, Zweig, Steinbeck, etc. Je pense que j’ai lu très tôt des livres dits « pour adultes ». Mais tout en lisant à côté Le Club des cinq par exemple. C’est un mouvement que j’ai conservé, et que je défends aujourd’hui encore : publier à la fois des livres grand public et d’autres plus exigeants, très littéraires. Moi, j’aime profondément les deux.

Vous avez donc tout de suite eu une relation très intense aux livres.

Oui, j’avalais les livres ! Je lisais extrêmement vite, à tel point qu’on m’a fait faire un concours de vitesse de lecture ! Je relie très souvent les livres que j’ai lus dans les lieux où je les ai découverts. J’ai des souvenirs intenses de lecture : la découverte de Jorge Amado au Brésil, celle d’Alejandra Pizarnik en Argentine, ou encore les romans d’Henry Roth aux États-Unis… La liste est longue !

L'équipe Les Léonides © Céline Nieszawer
L’équipe Les Léonides © Céline Nieszawer

L’idée de travailler avec, pour, autour du livre était donc une évidence ? 

Pendant longtemps, je ne savais pas ce que je voulais faire. C’est lors d’un stage, en 2007, chez Flammarion, en littérature étrangère, que j’ai eu une révélation et compris que je voulais devenir éditrice, alors que je n’avais aucune formation dans l’édition, mais je pense que c’est un métier qu’on apprend aussi de façon empirique. 

C’est une maison que j’ai beaucoup aimée, où j’ai énormément appris. Commencer par la littérature étrangère, c’était très intéressant. Et parler plusieurs langues est une aide précieuse. Quand on va dans des foires du livre, par exemple, le fait de pouvoir s’adresser aux éditeurs et aux agents dans leur langue change absolument tout. Et maintenant que j’ai monté ma propre maison d’édition, je veux au maximum publier et acheter les droits de textes que je peux lire dans la langue originale. 

Après six ans chez Flammarion, vous avez passé six ans chez Denoël puis six ans à L’Observatoire, avant donc de fonder, en 2025, votre propre maison, Les Léonides.

Oui, c’est venu d’Arnaud Nourry, l’ex-PDG d’Hachette Livre, qui en avait été injustement écarté et qui a créé le groupe Les Nouveaux Éditeurs. Il me contacte et me propose qu’on se rencontre. Il m’expose alors son projet de manière très claire, très précise et argumentée. Il me dit aussi que, dans ce projet, les patrons de maisons d’édition ont des parts dans leur maison et je trouve que c’est important d’avoir cette vision économique globale. Et à la fin, il me demande : est-ce que ça vous dirait de monter votre maison ? Je crois que j’ai répondu oui avant même d’avoir eu le temps d’y réfléchir vraiment. À condition de pouvoir intégrer à l’aventure la meilleure éditrice du monde à mes yeux : Flandrine Raab.

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Qu’est-ce que c’est, le métier d’éditrice, pour vous ? 

Être éditrice, c’est avoir avant tout un instinct, une conviction et une vision sur un texte. Un texte qui correspond à un double ADN : celui d’une maison d’édition, et aussi celui de ses éditrices, en l’occurrence le mien et celui de Flandrine Raab. Être éditrice, c’est cultiver une curiosité insatiable pour les tendances, les gens, les goûts et les cultures. C’est aussi, et surtout, savoir transmettre une passion pour un roman à tous les acteurs culturels pour qu’il puisse être lu par le plus grand nombre, et enfin avoir à cœur de construire une œuvre et d’accompagner un auteur sur la durée. 

Être à la tête d’une maison en cette période compliquée pour le monde de l’édition, est-ce difficile ? 

Je n’oserais pas me comparer aux autres maisons d’édition indépendantes parce que moi, derrière, j’ai le soutien du groupe Les Nouveaux Éditeurs. Mais c’est évidemment difficile. Avec cette maison, je fais ce que j’ai toujours fait et voulu faire : publier des essais et des romans français et étrangers. Ma ligne vient des lectures et des voyages, de mon histoire aussi, et peut-être de cette sidération face à l’état du monde. Si je devais résumer, je dirais : une soif de compréhension. L’objectif sera de publier chaque année vingt textes en tout, à parts égales entre la fiction et la non-fiction, avec une ligne éditoriale cohérente. À l’image des titres publiés depuis le lancement de la maison : cela va de Nous sommes faits d’orage de Marie Charrel au Ventre de la jungle de l’autrice cubaine Elaine Vilar Madruga, ou, côté essais, Où vont les garçons de l’anthropologue Alix Boirot et À quoi bon ? du philosophe Olivier Dhilly. 

On a beaucoup parlé de la crise chez Grasset avec l’éviction d’Olivier Nora et le départ de nombreux auteurs de cette maison qui appartient au groupe Hachette, contrôlé par Vincent Bolloré. Mais la crise que traverse le monde de l’édition n’est pas nouvelle. Quelles menaces existent aujourd’hui ? 

En effet, j’essaie de m’appuyer, à l’image du brillant essai d’Olivier Dhilly, sur cette idée que nous avons toujours dansé au bord du gouffre, que cette crise est latente et cyclique. Mais il est vrai que le chaos qui apparaît clairement aujourd’hui est en préparation depuis des années, et que le spectre de plus en plus réel d’une France gouvernée par l’extrême droite ajoute à l’angoisse générale. Je suis partagée entre un pessimisme abyssal et un optimisme qui confine au déni : nous restons malgré tout un pays de lecteurs, de libraires, et nous avons toujours su faire face, même dans les périodes les plus sombres. 

À votre avis, que peut-on faire ? 

En temps de crise aiguë, on en revient à une pratique du métier artisanale et dénuée de tous les artifices qui, auparavant, pouvaient créer un succès littéraire. Aujourd’hui, tout repose davantage sur l’évidence d’un bon texte et sur un travail patient, approfondi, avec les libraires, qui restent nos premiers alliés pour faire émerger des textes et des voix nouvelles. La poésie ne s’est jamais aussi bien portée, ce qui dit quelque chose également. Il faut donc continuer à se saisir de son bâton de pèlerin et faire ce que nous savons faire le mieux, nous, éditeurs : transmettre.

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