« Notre origine humaine »

Dans son avant-dernier livre, adventices, Jane Sautière, qui publie aujourd’hui De la terre des pleurs un grand vent s’éleva, écrivait : « il y a toujours un cosmos autour de nous auquel notre présence, aussi ténue soit-elle, aussi ridiculement petite soit-elle au regard de la violence du monde, aussi diminuée par le chagrin de ce vis-à-vis, il y a toujours un avenir auquel nous concourrons par notre simple présence, pour peu que nous ayons ces fulgurances, ces pétillements, ces rais de soleil dont j’espère consigner quelques éclats. »

Jane Sautière | De la terre des pleurs un grand vent s’éleva. Quidam, 62 p., 10 €

Depuis son premier livre, Fragmentation d’un lieu commun, Jane Sautière fait preuve d’une attention si précise à la vie, au vivant, dans toutes ses manifestations, y compris même, et peut-être encore davantage, lorsque ce vivant est menacé, que cela semble être un trait constitutif de son œuvre, qui toujours met dans le champ du lecteur ce qu’il pourrait ne pas voir. Mais si ce qui est menacé résonne comme un possible tragique, Jane Sautière, dans un même mouvement, « appelle et requiert vie » (adventices), attrape ces « rais de soleil » et donne envie d’y croire encore, et d’agir.

Appeler et requérir la vie, voilà ce à quoi on pense en lisant De la terre des pleurs un grand vent s’éleva. Dante, dès le titre. Et cette mention implicite (mais qui sera explicitée dans un passage du livre) de Si c’est un homme de Primo Levi et de ce passage inoubliable où l’auteur tente, avec son compagnon de corvée, de se souvenir de quelques vers de Dante qui en quelques minutes transforment l’expérience de l’inhumanité en expérience humaine.

Jane Sautière, De la terre des pleurs un grand vent s’éleva
Jane Sautière © Jean-Luc Bertini

Le livre de Jane Sautière s’ouvre sur ces quelques mots : « Ceci est le récit de la présence d’exilés en Europe, dans une grande ville riche d’un pays riche, Paris. Il est possible que ce soit pire ailleurs. Je ne sais pas. Je parle à partir de mes propres observations au fil des jours, subjectives. » L’autrice revient sur une de ses expériences, individuelle tout autant que collective, celle des petits déjeuners distribués aux réfugiés exilés dans le XIXe arrondissement, depuis 2016, à l’initiative d’un groupe d’habitants du quartier qui a peu à peu grossi, suffisamment pour qu’un relai s’organise, et aujourd’hui, dix ans plus tard, ces petits déjeuners sont toujours servis. Tous ces gestes si simples, distribuer du pain, du thé, et aller à la rencontre de ces êtres condamnés à la déshumanisation de l’exil, de la rue, de la peur et de la faim.

Et ces exilés, tout à coup, existent pour nous qui ne faisons bien souvent que passer à côté, lorsque Jane Sautière fait surgir certains visages, des prénoms, des bribes d’histoires, celles de Karim, de Nur, de Madhiha et son bébé de dix mois, Saare. C’est parfois aussi de leur mort qu’elle inscrit la trace dans le récit, ces morts dont si peu se soucient. Alors que la « Puissance Publique » lutte de manière totalement démesurée contre la solidarité, au mépris des droits les plus élémentaires de chaque être humain, les bénévoles s’organisent : « Nous sommes dérisoires. Mais nombreux. Car partout se déploient les gestes de l’humanité. Sans le moindre bruit. Avec évidence. »

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C’est aussi sa propre expérience que Jane Sautière évoque, elle qui est née en Iran et qui a été accueillie : « Là où on tombe de l’utérus de sa mère, on est chez soi. C’est inimaginable pour moi d’envisager qu’un droit du sol ne s’applique pas strictement, comme dans la matérialité de la vie. Nous sommes tous accueillis par un sol, ce qu’il produit, ceux qui y vivent. Nous en contractons la dette anthropogénique, car être accueilli par le fait même de naître et de naître dans une extrême dépendance, nous engage dans la réciprocité d’accueillir. Il n’y a pas d’échappée. C’est ainsi ou la mort. »

Au-delà de la politique, au-delà de la morale, Jane Sautière nous ramène à notre condition humaine, ce « dû qui n’est pas un devoir, qui est notre origine humaine », qui touche au sacré, et fait de tous ceux qui luttent envers et contre tout des « vaincus lumineux », à l’image de Madhiha, torturée et violée en Libye, qui aime son enfant « au-delà du viol », et témoigne, par la simple force de cet amour, de la persistance de la lumière qui annihile tous les tortionnaires de la terre. Dans un texte qui avance par petites touches, qui laisse la place au blanc et à la respiration, Jane Sautière nous vrille le cœur tout en nous donnant envie de ne rien lâcher. Il y va de notre humaine condition.