L’édition indépendante en sursis : entretien avec les éditions du commun

Le système éditorial français se caractérise aujourd’hui par une très forte concentration économique, ce qui fragilise la capacité des petites structures indépendantes à absorber les chocs. Cette réalité a été crûment mise en lumière, très récemment, avec la crise touchant le distributeur Makassar – qui a longtemps été, de par son fonctionnement même, un soutien important de l’édition indépendante. État des lieux avec une de ces structures, les éditions du commun, à travers un de ses fondateurs, Sylvain Bertrand.


Tout d’abord, pourriez-vous nous expliquer la nature de la crise actuelle, relative aux difficultés de Makassar ?

On ne peut comprendre les difficultés de Makassar – qui sont devenues les nôtres – qu’à l’aune de la concentration économique dans le milieu du livre. C’est le même problème que dans les médias. La situation devient de plus en plus difficile pour l’édition indépendante. Il existe une interdépendance vraiment forte entre tous les acteurs : les librairies, les maisons d’édition, les auteurs, les distributeurs, etc. Une difficulté pour l’un d’entre eux peut entraîner des conséquences très sérieuses sur toute la chaîne. Makassar, donc, après avoir eu des pertes de trésorerie en 2024 suite au hacking du logiciel de gestion Octave, a eu des difficultés avec un de ses clients principaux, une maison d’édition de bande dessinée qui leur doit des sommes assez importantes. Makassar a beaucoup travaillé ces derniers mois pour retrouver une stabilité économique et se tirer de ce mauvais pas, mais à ce moment-là on a appris la mise en redressement judiciaire de grands groupes de librairie : Furet du Nord-Decitre, Gibert, Sauramps. C’est un coup dur pour Makassar, une difficulté dont l’entreprise pourrait ne pas se relever. Il est important de noter que, pour l’instant, Makassar n’est pas en redressement ni en liquidation judiciaire. On sait cependant que l’entreprise ne pourra jamais nous rembourser les sommes qu’elle nous doit. Il faut se rendre compte de l’extrême gravité de la situation. Toutes les maisons d’édition qui étaient distribuées par Makassar, 113 au total, sont des maisons d’édition indépendantes. L’ensemble représente quelque chose comme 80 % ou 90 % de l’édition indépendante de gauche en France. C’est donc une énorme partie de la pensée critique qui est menacée de disparition.

On note une grande disparité de situations parmi les 113 éditeurs concernés. Pourriez-vous préciser la situation économique des éditions du commun ? À combien s’élèvent vos pertes ?

En effet, c’est très variable. En ce qui nous concerne, nos impayés s’élèvent à environ 60 000 €, ce qui est une somme énorme par rapport à un chiffre d’affaires annuel de 200 000 à 250 000 €. Nous n’avons pas touché d’argent sur les livres que nous avons vendus depuis le mois de février, alors que nous avons réalisé en mai un nombre de ventes historique, jamais atteint depuis la création de la maison. À l’heure actuelle, nous avons rompu le contrat qui nous liait à Makassar, pour pouvoir récupérer nos livres le plus rapidement possible et les remettre en vente en librairie en septembre. C’est-à-dire que nos livres ne sont plus en vente en librairie, jusqu’à ce que nous signions un contrat avec un nouveau distributeur.

 

© Makassar

Une tribune collective a paru dans Mediapart afin d’alerter le public sur cette situation. Elle a été signée par la grande majorité des maisons d’édition concernées. La situation actuelle sert-elle de révélateur quant à la grande interdépendance des différents maillons de la chaîne du livre ? Pourrait-elle même être le déclencheur d’une dynamique par laquelle les éditeurs indépendants s’organisent de façon plus collective ?

On travaille depuis quelque temps avec les éditions du commun à essayer de repenser les choses de ce côté-là. Effectivement, il y a une conscience plus forte de la situation de danger dans laquelle nous met l’interdépendance des différents maillons de la chaîne du livre, notamment depuis Déborder Bolloré, le livre que nous avons coédité avec une soixantaine d’autres éditeurs, un livre qui voulait alerter sur la grande concentration économique à l’œuvre dans l’édition et plus largement dans les médias. C’est un ouvrage qui permet, grâce à de nombreuses contributions, de comprendre plus largement la structuration économique du système éditorial, y compris dans une perspective historique. Les difficultés de Makassar soulignent la dangerosité de cette structuration du champ éditorial. L’objectif de la tribune dans Mediapart n’était pas seulement d’alerter sur cette situation et que certaines maisons puissent peut-être se sauver individuellement, mais bien de penser les choses ensemble pour qu’on puisse affronter collectivement cette difficulté. Il faut d’ailleurs reconnaître que nous avons été grandement aidés par Hobo, notre diffuseur. Je veux vraiment souligner la qualité du travail que mène Hobo depuis sa création, et le fait qu’ils travaillent d’arrache-pied depuis trois semaines pour essayer de trouver une solution pour tout le monde. C’est un diffuseur vraiment singulier dans le paysage éditorial actuel, avec un vrai catalogue cohérent centré sur le livre politique, avec des représentants qui connaissent les livres et savent les défendre. Pour revenir sur le collectif qui a vu le jour, pour le moment, nous avons coécrit une tribune mais, à moyen terme, l’idée est aussi de mettre en place un système d’aide qui soit davantage collectif.

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Pour le moment, les différentes campagnes de financement sont individuelles et permettent de sauver les maisons d’édition indépendamment les unes des autres, mais un autre objectif serait de faire une cagnotte collective, afin de réduire la disparité des situations en termes de trésorerie…

Les situations financières sont en effet très variables en fonction des maisons, c’est l’une des difficultés pour mettre en place une campagne collective de financement. L’autre difficulté tient à la variété des situations en termes de statut et de structure : certaines maisons sont animées uniquement par des bénévoles, d’autres par des salariés… ce qui occasionne des besoins de trésorerie et des temporalités économiques très variables. Nous avons besoin de discuter de la diversité de ces situations, afin de trouver la solution la plus équitable pour chacun des cas.

Il s’agit là de solutions d’urgence, à court ou à moyen terme, mais avez-vous vu apparaître des solutions plus durables qui iraient dans le sens d’une refonte plus large du système éditorial ? Par exemple, je crois savoir qu’aux éditions du commun vous êtes organisés sous forme de coopérative ?

Oui, après avoir été structurés sous des formes diverses de coopérative, nous nous dirigeons vers ce qu’on appelle une SCIC (société coopérative d’intérêt collectif). Et puis, allez, annonçons-le ici : on travaille depuis un an avec l’Association pour l’Écologie du Livre afin d’imaginer ce que pourrait être une coopérative du livre bien plus large, qui engloberait d’autres fonctions que la seule édition. Nous sommes aussi en train de conceptualiser un fonds de dotation qui viendrait en aide aux maisons d’édition ayant des difficultés de trésorerie. Cela pose des questions assez complexes, notamment d’ordre fiscal, que nous tentons de résoudre.

Vous disiez qu’une des façons les plus efficaces de vous soutenir en ce moment était d’acheter des livres directement sur votre site internet. Est-ce que vous désirez présenter un de vos derniers ouvrages en date, un de ceux qui risquent d’être éclipsés par les difficultés de Makassar ?

Tout d’abord, Extrême danger, qui est un livre collectif important qu’on coédite avec StreetPress. Cet ouvrage résulte d’années d’enquête, de temps passé sur le terrain, et est un véritable outil de compréhension et de lutte contre l’extrême droite. Il cartographie l’extrême droite en France, avec une analyse de l’historien Nicolas Lebourg et des développements faits par plusieurs journalistes de StreetPress.

Puis Une autre histoire des cartes, de Nephtys Zwer, qui avait déjà publié chez nous Ceci n’est pas un atlas. Ce livre marque le début d’une toute nouvelle collection, qui s’intitule « Une autre histoire de… ». Cette collection accueillera des ouvrages de 100 à 150 pages qui coûteront entre 10 et 12 euros et revisiteront des communs populaires depuis les marges et loin des récits officiels. Il s’agit d’une autre histoire de la cartographie, pour montrer que, contrairement à ce qu’on pense trop souvent, les cartes ne sont pas seulement un outil de domination, mais qu’on peut se les réapproprier depuis d’autres perspectives. Pour le moment, on peut se procurer ces livres seulement sur notre site, mais ils seront de nouveau accessibles en librairie à la rentrée de septembre.

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