Pourquoi lire Romain Gary aujourd’hui ?

Il a trouvé sa place dans la Pléiade mais rien n’assure qu’il l’avait trouvée dans le monde, que ce soit le monde réel, le monde des lettres ou le présent qu’il a vécu. Il y avait en lui quelque chose de décalé, d’étranger, une « bâtardise », que les honneurs ni la gloire ne pouvaient faire oublier. Sans doute est-ce la raison pour laquelle Romain Gary est un écrivain qui me parle.


Romain Gary, Romans et récits. Édition publiée sous la direction de Mireille Sacotte. Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2 vol., 1 536 et 1 728 p., 63 et 66 €


Je ne reviendrai pas ici sur l’entrée de Gary dans la Pléiade. On sait qu’un tel événement possède à la fois une dimension symbolique et une dimension marchande. On a vu des auteurs sympathiques se poser en tête de gondole puis sur des étagères familiales, de ces auteurs qu’on invitait sur les plateaux, même après leur mort (affaire de tables tournantes) pour célébrer leurs œuvres posthumes. Gary, ce farceur, aurait bien aimé venir échanger à la télévision avec un autre romancier malicieux, Philip Roth. Les tables auraient gigoté. Mais, trêve de plaisanterie, la parution de ces deux tomes et de l’album qui les accompagne est une affaire sérieuse.

Pendant quelques semaines, j’ai lu ou relu des romans de Romain Gary en songeant à ces deux volumes et à ce que je pourrais en dire. Mais, parfois, se montrer obsessionnel ne sert à rien, et ne conduit surtout pas à comprendre. Pour saisir, il suffit d’une lecture ou deux. J’avoue ainsi n’être pas allé au bout de La danse de Gengis Cohn. Trop vertigineux pour moi. Et pourtant… Je ne peux m’empêcher de penser au malicieux précédemment cité, et à son Opération Shylock. Et pas moins au jeune Modiano et à sa Place de l’étoile, qui trouble et inquiète et dérange. Bref, la littérature dans ce qu’elle a d’essentiel. J’ai aimé la sécheresse de Clair de femme, qui rappelle combien certains êtres savent parler de ce qui est le plus intense, le plus beau, l’amour, la perte. Balzac le faisait, et Maupassant, et donc Gary ; beaucoup d’autres entre ces deux-là.

Romain Gary, Romans et récits Pléiade En attendant Nadeau

Gary n’était pas très bien accepté dans « le monde ». On lui reprochait son français appris à Vilna, et son engagement du premier instant pour De Gaulle : la France libre n’était pas un brevet pour certains, à droite comme à gauche. Les premiers lui reprochaient toujours sa désinvolture, les seconds son gaullisme filial. La critique de Kléber Haedens à propos des Racines du ciel fustige une langue française confuse, mal maitrisée. Pour mémoire, Haedens est, avec Chardonne ou Morand, l’un de ces représentants d’une droite qui n’a rien vu passer entre 1940 et 1944, et surtout pas les miliciens ou les trains de marchandise. Gary lui répond dans La nuit sera calme : « Je plonge toutes mes racines littéraires dans mon ‟métissage”, je suis un bâtard et je tire ma substance nourricière de mon ‟bâtardisme” dans l’espoir de parvenir ainsi à quelque chose de nouveau, d’original. »

Rendre la vigueur de Gary, son ironie et sa désinvolture, son rejet de toute communauté ou tribu, étriquée, fermée sur elle-même… cela me donnait quelques raisons de le proposer à de futurs lycéens. Pour conclure l’année scolaire (ou presque) et surtout ma carrière de professeur de collège, j’ai donné à lire Chien blanc à mes élèves de troisième. Afin de relire ce livre inclassable, a priori, pour s’attacher au texte. J’ai aussi demandé qu’ils lisent La vie devant soi, mais là, c’est pour le pur plaisir de rire et de pleurer, et je ne sais si en juin ils accepteront de vivre ces émotions, et d’en donner un écho par un simple recueil de citations.

Livre inclassable, Chien blanc ? Oui, et c’est sa première qualité. Ce n’est pas un roman, ce n’est pas un reportage sur les États-Unis des années soixante, après l’assassinat de Luther King et la montée des Black Muslims, ce n’est pas un texte autobiographique, c’est tout cela et plus. La question des genres ne se pose déjà pas. Mais se posait-elle pour Diderot ? Pour quelques autres entre Diderot et Gary ? Passons. Chien blanc, comme son titre l’indique, est d’abord l’histoire de Batka, un chien errant recueilli par Gary et Jean Seberg, qui résidaient alors à Los Angeles. « Batka » signifie « petit père » en russe. C’est affectueux. Cela rappelle, et Roger Grenier l’écrivait dans Les larmes d’Ulysse, que les chiens sont les meilleurs amis des écrivains (sauf de celles et ceux qui préfèrent les chats, préservés des allergies) et que Sandy, celui de Romain Gary, était très attachant.

Batka pourrait être attachant si le narrateur qui l’avait recueilli, son maitre provisoire donc, ne se rendait pas compte qu’on l’avait curieusement élevé. À chaque fois qu’un employé noir pénètre dans le périmètre de la maison, Batka se déchaîne, devient féroce, dangereux. Gary le conduit chez un dresseur qui renonce, avant qu’un autre spécialiste se charge de l’animal. Keys, c’est le nom du nouveau dresseur, transforme l’animal. Il utilise des méthodes très efficaces. Batka n’est plus un chien blanc ; il n’attaquera plus les militants des droits civiques dans le sud des États-Unis, mais les Blancs, tous les Blancs, enfants inclus. Pour le dire de façon banale, par le lieu commun, il est passé d’un extrême à l’autre. Cela arrive. Même aux humains, paraît-il. Pour Gary, c’est une catastrophe (ce mot l’aurait sans doute irrité). C’est… un échec. Pour les humains qui se sont occupés de lui.

Mais avant de raconter ce qui se passe à la fin, arrêtons-nous sur le climat qui règne aux États-Unis en ce temps-là. C’est la guerre du Vietnam, les émeutes à Watts, des tensions extrêmes, telles qu’un superbe documentaire sur cette guerre en Asie et ses répercussions dans le pays dirigé par Johnson puis Nixon les ressent. On est au bord de la guerre civile. Gary n’en parle pas. Mais il raconte les allées et venues de militants de toutes sortes dans la maison qu’il habite avec Jean, il relate les échanges avec eux, et ceux qu’il a avec Red, un de ses amis appartenant à cette communauté humiliée, pourchassée, victime de la misère. Il parle de « provocation constante ». Celle des puissants ? Pas seulement : celle de la consommation insolente. Red dénonce les vrais organisateurs : « ces commerçants blancs qui vendent à la population, dans des quartiers pauvres, des produits qui coûtent jusqu’à trente pour cent plus cher que dans les quartiers riches ». L’auteur  narrateur dénonce aussi l’hypocrisie de la télévision qui fait l’éloge de Martin Luther King, après l’avoir laissé seul, face à J. Edgar Hoover et ses agents les plus tordus du FBI, Bob Kennedy et Stokely Carmichael, qui le traitait de « coon ».

Romain Gary, Romans et récits Pléiade En attendant Nadeau

Romain Gary fait entendre les voix multiples d’un pays ; il ne choisit pas, comme le ferait tel écrivain « engagé ». Ou plutôt si, la cause de Gary, c’est le roman, comme lieu de l’échange, du jugement suspendu, ou presque. Le dialogue final avec Keys invite au jugement. Keys se délecte à contempler son chien noir mordre Gary et Lloyd, l’un de ses amis. Il savoure son « égalité ». Il est fier d’avoir transformé le chien. Lequel incarne une humanité blessée : « lorsque je voudrai me rappeler ce que peut être une expression de désespoir, d’incompréhension et de souffrance, c’est dans ce regard de chien que j’irai le chercher ». Il y a les chiens, et la chiennerie.

Gary a écrit avec Les racines du ciel l’un des premiers romans « écologistes », dénonçant le sort des éléphants d’Afrique. Ici, l’animal symbolise ce qu’il peut y avoir de pire : la haine fabriquée, le fanatisme mécanique. Celui qui l’a dressé est un idéologue. Et les idéologues, on le sait, ne croient qu’aux théories. Daltoniens, ils ne distinguent pas les couleurs et leurs nuances. C’est blanc ou c’est noir. Or, dans l’œuvre de Romain Gary, dans ce livre comme dans la plupart de ses romans, le prisme est riche.

J’ai voulu faire lire ce livre comme j’ai toujours voulu transmettre les nuances entre deux mots. C’est difficile, de plus en plus difficile, parce qu’on semble ne pas avoir le choix. Les alternatives sont brutales, extrêmes et, surtout je trouve, abstraites, loin des humains. C’est pourquoi je termine avec les dernières lignes de Chien blanc :

« Je suis resté à la clinique quinze jours, dont deux jours et trois nuits de sommeil drogué.

Il y avait cependant des moments crépusculaires où des pensées se reformaient dans ma tête, et aussitôt se mettait à triompher de moi cet espoir invincible qui me pousse à voir dans toutes nos batailles perdues le prix de nos victoires futures.

Je ne suis pas découragé. Mais mon amour excessif de la vie rend mes rapports avec elle très difficiles, comme il est difficile d’aimer une femme que l’on ne peut ni aider, ni changer, ni quitter. »

Norbert Czarny

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